Ce billet est du 28 mars au 17 avril
A H. THIRIOT
Le 12 auguste 1726.
J'ai reçu bien tard, mon cher Thiriot, une lettre de vous, du 11 du mois de mai dernier. Vous m'avez vu bien malheureux à Paris. La même destinée m'a poursuivi partout. Si le caractère des héros de mon poëme est aussi bien soutenu que celui de ma mauvaise fortune, mon poëme assurément réussira mieux que moi. Vous me donnez par votre lettre des assurances si touchantes de votre amitié, qu'il est juste que j'y réponde par de la confiance. Je vous avouerai donc, mon cher Thiriot, que j'ai fait un petit voyage à Paris, depuis peu. Puisque je ne vous y ai point vu, vous jugerez aisément que je n'ai vu personne. Je ne cherchais qu'un seul homme ^ que l'instinct de sa poltronnerie a caché de moi, comme s'il avait deviné que je fusse à sa piste. Enfin la crainte d'être découvert m'a fait partir plus précipitamment que je n'étais venu. Voilà qui est fait, mon cher Thiriot; il y a grande apparence que je ne vous reverrai plus de ma vie. Je suis encore très-incertain si je me retirerai à Londres. Je sais que c'est un pays oii les arts sont tous honorés et récompensés, où il y a de la différence entre les conditions, mais point d'autre entre les hommes que celle du mérite. C'est un pays où on pense librement et noblement, sans être retenu par aucune crainte servile. Si je suivais mon inclination, ce serait là que je me fixerais, dans l'idée seulement d'apprendre à penser. Mais je ne sais si ma petite fortune, très-dérangée par tant de voyages, ma mauvaise santé, plus altérée que jamais, et mon goût pour la plus profonde retraite me permettront d'aller me jeter au travers du tintamarre de Whitehall et iïe Londres. Je suis très-bien- recommandé en ce pays-là, et on m'y attend avec assez de bonté; mais je ne puis pas vous répondre que je fasse le voyage. Je n'ai plus que deux choses à faire dans ma vie : l'une, de la hasarder avec honneur dès que je le pourrai; et l'autre, de la finir dans
i . Le chevalier de Roban.
ok LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.
robscurité d'une retraite qui convient à ma façon de penser, à mes malheurs et à la connaissance que j*ai des hommes.
J'abandonne de bon cœur mes pensions du roi et de la reine ; le seul regret que j'aie est de n'avoir 'pu réussir à vous les faire partager. Ce serait une consolation pour moi dans ma solitude de penser que j'aurais pu, une fois en ma vie, vous être de quelque utilité ; mais je suis destiné à être malheureux de toutes façons. Le plus grand plaisir qu'un honnête homme puisse ressentir, celui de faire plaisir à ses amis, m'est refusé.
Je ne sais comment M'"* de Bernières pense à mon égard.
Prendrait-elle le soin de rassurer mon cœur Contre la défiance attachée au malheur?
(MUhridale.)
Je respecterai toute ma vie l'amitié qu'elle a eue pour moi, et je conserverai celle que j*ai pour elle. Je lui souhaite une meilleure santé, une fortune rangée, bien du plaisir, et des amis comme vous. Parlez-lui quelquefois de moi. Si j'ai encore quelques amis qui prononcent mon nom devant vous, parlez de moi sobrement avec eux, et entretenez le souvenir qu'ils veulent bien me conserver.
Pour vous, écrivez-moi quelquefois, sans examiner si je fais exactement réponse. Comptez sur mon cœur plus que sur mes lettres.
Adieu, mon cher Thiriot ; aimez-moi malgré l'absence et la mauvaise fortune.
A MADEiMOlSELLE BESSIÈRES.
A Wandsworth , le 15 octobre 1726.
Je reçois, mademoiselle, en même temps une lettre de vous, du 10 septembre, et une de mon frère, du 12 août. La retraite ignorée où j'ai vécu depuis deux mois, et mes maladies continuelles, qui m'ont empêché d'écrire à mon correspondant de Calais, sont cause que ces lettres ont tardé si longtemps à venir jusqu'à moi. Tout ce que vous m'écrivez m'a percé le cœur. Que puis-je vous dire, mademoiselle, sur la mort de
ma sœur, sinon qu'il eût mieux valu pour ma famille et pour moi que j'eusse été enlevé à sa place? Ce n'est point à moi à vous parler du peu de cas que l'on doit faire de ce passage si court et si difficile qu'on appelle la vie. Vous avez sur cela des notions plus lumineuses que moi, et puisées dans des sources plus pures. Je ne connais que les malheurs de la vie, mais vous en connaissez les remèdes, et la différence de vous à moi est du malade au médecin.
Je vous supplie, mademoiselle, d'avoir la bonté de remplir jusqu'au bout le zèle charitable que vous daignez avoir pour moi en cette occasion douloureuse : ou engagez mon frère à me donner sans différer un seul moment des nouvelles de sa santé, ou donnez-m'en vous-même. 11 ne vous reste plus que lui de toute la famille de mon père, que vous avez regardée comme la vôtre. Pour moi, il ne faut plus me compter. Ce n'est pas que je ne vive encore pour le respect et l'amitié que je vous dois; mais je suis mort pour tout le reste. Vous avez grand tort, permettez-moi de vous le dire avec tendresse et avec douleur, vous avez grand tort de soupçonner que je vous aie oubliée. J'ai bien fait des fautes dans le cours de ma vie. Les amertumes et les souffrances qui en ont marqué presque tous les jours ont été souvent mon ouvrage. Je sens le peu que je vaux; mes faiblesses me font pitié, et mes fautes me font horreur. Mais Dieu m'est témoin que j'aime la vertu, et qu'ainsi je vous suis tendrement attaché pour toute ma vie.
Adieu; je vous embrasse, permettez - moi ce terme, avec tout le respect et toute la reconnaissance que je dois à M"*" Bessières.
A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES
A Londres, 16 octobre 172G.
Je n'ai reçu qu'hier, madame, votre lettre du 3 de septembre dernier. Les maux viennent bien vite, et les consolations bien tard. C'en est une pour moi très-touchante que votre souvenir : la profonde solitude où je suis retiré ne m'a pas permis de la recevoir plus tôt. Je viens à Londres pour un moment; je profite de cet instant pour avoir le plaisir
de vous écrire, et je m'en retourne sur-le-champ dans ma retraite.
Je vous souhaite, du fond de ma tanière, une vie heureuse et tranquille, des affaires en bon ordre, un petit nombre d'amis, de la santé et un profond mépris pour ce qu'on appelle vanité. Je vous pardonne d'avoir été à l'Opéra avec le chevalier de Rohan, pourvu que vous en ayez senti quelque confusion.
Réjouissez-vous le plus que vous pourrez à la campagne et à la ville. Souvenez-vous quelquefois de moi avec vos amis, et mettez la constance dans l'amitié au nombre de vos vertus. Peut-être que ma destinée me rapprochera un jour de vous. Laissez -moi espérer que l'absence ne m'aura point entièrement effacé dans votre idée, et que je pourrai retrouver dans votre cœur une pitié pour mes malheurs, qui du moins ressemblera à l'amitié.
La plupart des femmes ne connaissent que les passions ou l'indolence, mais je crois vous connaître assez pour espérer de vous de l'amitié.
Je pourrai bien revenir à Londres incessamment, et m'y fixer. Je ne l'ai encore vu qu'en passant. Si à mon arrivée j'y trouve une lettre de vous, je m'imagine que j'y passerai l'hiver avec plaisir, si pourtant ce mot de plaisir est fait pour être prononcé par un malheureux comme moi. C'était à ma sœur à vivre, et à moi à mourir; c'est une méprise de la destinée. Je suis douloureusement aflligé de sa perte : vous connaissez mon cœur, vous savez que j'avais de l'amitié pour elle. Je croyais bien que ce serait elle qui porterait le deuil de moi. Hélas! madame, je suis plus mort qu'elle pour le monde, et peut-être pour vous. Ressouvenezvous du moins que j'ai vécu avec vous. Oubliez tout de moi, hors les moments où vous m'avez assuré que vous me conserveriez toujours de l'amitié. Mettez ceux où j'ai pu Vous mécontenter au nombre de mes malheurs, et aimez-moi par générosité.
Mon adresse, chez milord Bolingbroke, à Londres.
A M. THIRIOT
2 fé>Tiep (vieux style) 1727.
Je reçus hier votre lettre du 26 janvier (;i. s.); je vous avoue que je ne comprends pas comment vous n'avez reçu qu*un tome des Voyages de Gulliver; il y a près de trois mois que je chargeai M. Dussol des deux tomes pour vous. Vous étiez en ce temps-là en Normandie.
Ayant été trois mois sans recevoir de vous aucun signe de vie, je m'imaginads que vous traduisiez Gulliver, et je me consolais de votre silence par l'espérance d'une bonne traduction, qui, selon moi, vous aurait fait beaucoup d'honneur et de profit.
Vous me mandez que vous n'avez reçu de M. Dussol que le premier volume, et que vous n'avez pas voulu le traduire, dans l'incertitude d'avoir le second, k cela, mon cher ami, je vous répondrai que je vous aurais pu envoyer tous les livres d'Angleterre, en moins de temps que vous n'en pouviez mettre à traduire la moitié de Gulliver. Mais comment se peut-il faire que vous n'ayez différé votre traduction qu'à cause de ce second volume, qui vous manque, puisque vous me dites que vous n'avez lu que trois chapitres du premier tome? Si vous voulez remplir les vues dont vous me parlez, par la traduction d'un livre anglais, Gulliver est peut-être le seul qui vous convienne. C'est le Rabelais de l'Angleterre, comme je vous l'ai déjà mandé; mais c'est un Rabelais sans fatras, et ce livre serait amusant par lui-même, par les imaginations singulières dont il est plein, par la légèreté de son style, etc., quand il ne serait pas d'ailleurs la satire du genre humain.
J'ai à vous avertir que le second tome n'est pas à beaucoup près si agréable que le premier, qu'il roule sur des choses particulières à l'Angleterre et indifférentes à la France, et qu'ainsi j'ai bien peur que quelqu'un plus pressé que vous ne vous ait prévenu en traduisant le premier tome, qui est fait pour plaire à toutes les nations, et qui n'a rien de commun avec le second.
A l'égard de vous envoyer des livres pour une somme d'argent con-
sidérable , j'aimerais mieux que vous dépensassiez cet argent à faire le
voyage.
Vous savez peut-être que les banqueroutes sans ressources que j'ai essuyées en Angleterre, le retranchement de mes rentes, la perte de mes pensions et les dépenses que m'ont coûté les maladies dont j'ai été accablé ici m'ont réduit à un état bien dur. Si Noël Pissot voulait me payer ce qu'il me doit, cela me mettrait en état, mon cher ami, de vous envoyer une partie de la petite bibliothèque dont vous avez besoin.
Si vous avez quelques heures de loisir, pourri ez-vous vous transporter chez M. Dubreuil, cloître Saint-Merry, dans la maison de M. l'abbé Moussinot? Il est chargé de plusieurs billets de Ribou, de Pissot et de quelques autres que j'ai mis entre ses mains ; il vous remettra lesdits , billets sur cette lettre. Vous pouvez mieux que personne tirer quelque argent de ces messieurs, que vous connaissez. Si cela est trop difficile, et si ces messieurs profitent de mes malheurs et de mon absence pour ne me point payer, comme ont fait bien d'autres, il ne faut pas, mon cher enfant, vous donner des mouvements pour les mettre à la raison; ce n'est qu'une bagatelle. Le torrent d'amertume que j'ai bu fait que je ne prends pas garde à ces petites gouttes.
Si vous avez envie de voir des vers écrits avec quelque force, donnez-vous la peine d'aller chez M. de Maisons; il vous montrera une petite parcelle de morceaux détachés de la HenriadCy que je lui envoyai il y a quelque temps en dépôt, parce que vous étiez au diable, et qu'on n'entendait point parler de vous.
Adieu, mon très-cher Thiriot; je vous embrasse mille fois.
A MADAME LA DUCHESSE DU MAINE
Toutes les princesses malencontreuses qui furent jadis retenues dans des châteaux enchantés par des nécromans, eurent toujours beaucoup de bienveillance pour les pauvres chevaliers errants à qui même infortune était advenue. Ma Bastille, madame, est la très-humble servante de votre
Ghâlons; mab il y a une trës-grande différence entre Fune et l'autre :
Car à Ghftlons les Grâces vous suivirent, Les Jeux badins prisonniers s'y rendirent ;
Et tous ces enfants éperdus
Furent bien surpris quand ils virent La Fermeté la Paix, et toutes les vertus
Qui près de vous se réunirent.
Cet aimable assemblage, si précieux et si rare, vous asservit les cœurs de tous les habitants.
On admira sur vos traces
Minerve auprès de TAmour.
Ah! ne leur donnez plus ce ChAlons pour séjour;
Et que les Muses et les Grâces Jamais plus loin que Sceaux n'aiUent fixer leur cour.
Vous avez, dit- on, madame, trouvé dans votre château le secret d'immortaliser un âne.
Dans ces murs malheureux votrrvoix enchantée Ne put jamais charmer qu'un âne et les échos :
On vous prendrait pour une Orphée ; Mais vous n*avez point su, trop malheureuse fée,
Adoucir tous les animaux.
Puissiez -vous mener désormais une vie toujours heureuse, et que la tranquillité de votre séjour de Sceaux ne soit jamais interrompue que par de nouveaux plaisirs I Les agréments seuls de votre esprit peuvent suflTure à faire votre bonheur.
Dans ses écrits le savant Maiézieu Joignit toujours l'utile à Tagréable ; On admira dans le tendre Chauiieu De ses chansons la grâce inimitable.
Il vous fallait les perdre un jour tous deux , Car il n'est rien que le temps ne détruise ; Mais ce beau dieu qui les arts favorise , De ses présents vous enrichit comme eux , Et tous les deux vivent dans Ludovise.
Je tombai hier par hasard sur un mauvais livre d'un nommé Dennis; car il y a aussi de méchants écrivains parmi les Anglais *• Cet auteur, dans une petite relation d'un séjour de quinze jours qu'il a fait en France, s'avise de vouloir faire le caractère de la nation qu'il a eu si bien le temps de connaître. Je vais, dit-il, vous faire un portrait juste et naturel des Français ; et, pour commencer, je vous dirai que je les hais mortellement. Il m'ont, à la vérité, très-bien reçu et m'ont accablé de civilités; mais tout cela est pur orgueil : ce n'est pas pour nous faire plaisir qu'ils nous reçoivent si bien, c'est pour se plaire à eux-mêmes ; c'est une nation bien ridicule ! etc.
N'allez pas vous imaginer que tous les Anglais pensent comme ce M. Dennis, ni que j'aie la moindre envie de l'imiter en vous parlant, comme vous me l'ordonnez, de la nation anglaise.
Vous voulez que je vous donne une idée générale du peuple avec lequel je vis. Ces idées générales sont sujettes à trop d'exceptions; d'ailleurs un voyageur ne connaît d'ordinaire que très-imparfaitement le pays où il se trouve. Il ne voit que la façade du bâtiment; presque tous les dedans lui sont inconnus. Vous croiriez peut-être qu'un ambassadeur est toujours un homme fort instruit du génie du pays où il est envoyé, et pourrait vous en dire plus de nouvelles qu'un autre. Cela peut être vrai à l'égard des ministres étrangers qui résident à Paris, car ils savent tous la langue du pays ; ils ont affaire à une nation qui se manifeste aisément; ils sont reçus, pour peu qu'ils le veuillent, dans toutes sortes de sociétés, qui toutes s'empressent à leur plaire , ils lisent nos livres^ ils assistent à nos spectacles. Un ambassadeur de France, en Angleterre, est tout autre chose. Il ne sait, pour l'ordinaire, pas un mot d'anglais; il ne peut parler aux trois quarts de la nation que par interprète ; il n'a pas la moindre idée des ouvrages faits dans la langue; il ne peut voir les spectacles, où les mœurs de la nation sont représentées. Le très-petit nombre de sociétés
1. Voltaire était alors exilé en Angleterre, et c'est de là qu'il écrit.
où il peut être admis sont d'un commerce tout opposé à la familiarité française ; on ne s*y aasemble que pour jouer et pour se taire. La nation étant d'ailleurs presque toujours divisée en deux partis, l'ambassadeur, de peur d'être suspect, ne saurait être en liaison avec ceux du parti opposé au gouvernement ; il est réduit à ne voir guère que les ministres, à peu près comme un négociant qui ne connaît que ses correspondants et son trafic ; avec cette différence pouitant que le marchand, pour réussir, doit agir avec une bonne foi qui n'est pas toujours recommandée dans les instructions de son excellence ; de sorte qu'il arrive assez souvent que l'ambassadeur est une espèce de facteur, par le canal duquel les faussetés et les tromperies politiques passent d'une cour à l'autre, et qui, après avoir menti en cérémonie, au nom du roi son maître, pendant quelques années, quitte pour jamais une nation qu'il ne connaît point du tout.
11 semble que vous pourriez tirer plus de lumières d'un particulier qui aurait assez de loisir et d'opiniâtreté pour apprendre à parler la langue anglaise; qui converserait librement avec les wighs et les tories; qui dînerait avec un évoque et qui souperait avec un quaker ; irait le samedi à la synagogue et le dimanche à Saint-Paul ; entendrait un sermon le matin et assisterait l'après-dtner à la comédie ; qui passerait de la cour à la bourse, et, par-dessus tout cela, ne se rebuterait point de la froideur, de l'air dédaigneux et de glace que les dames anglaises mettent dans les commencements du commerce, et dont quelques-unes ne se défont jamais : un homme tel que je viens de vous le dépeindre serait encore très-sujet à se tromper et à vous donner des idées fausses, surtout s'il jugeait, comme on juge ordinairement, par le premier coup d'œil.
Lorsque je débarquai auprès de Londres, c'était dans le milieu du printemps ^ ; le ciel était sans nuages, comme dans les plus beaux jours du midi de la France ; l'air était rafraîchi par un doux vent d'occident, qui augmentait la sérénité de la nature et disposait les esprits à la joie : tant nous sommes machines et tant nos âmes dépendent de l'action des corps! Je m'arrêtai près de Greenwich, sur les bords de la Tamise. Cette belle rivière, qui ne se déborde jamais, et dont les rivages sont ornés de verdure toute l'année, était couverte de deux rangs de vaisseaux marchands durant l'espace de six milles ; tous avaient déployé leurs voiles pour faire
l. Eq 1736.
honneur au roi et à la reine, qui se promenaient sur la rivière dans une barque dorée, précédée de bateaux remplis de musique et suivie de mille petites barques à rames; chacune avait deux rameurs, tous vêtus comme Tétaient autrefois nos pages, avec des trousses et de petits pourpoints ornés d'une grande plaque d'argent sur l'épaule. 11 n'y avait pas un de ces mariniers qui n'avertit par sa physionomie, par son habillement et par son embonpoint, qu'il était libre et qu'il vivait dans l'abondance.
Auprès de la rivière, sur une grande pelouse qui s'étend environ quatre milles, je vis un nombre prodigieux de jeunes gens bien faits qui caracolaient à cheval autour d'une espèce de carrière marquée par des poteaux blancs, fichés en terre de mille en mille. On voyait aussi des femmes à cheval qui galopaient çà et là avec beaucoup de grâce ; mais surtout de jeunes filles à pied, vêtues pour la plupart de toiles des Indes. 11 y en avait beaucoup de fort belles ; toutes étaient bien faites ; elles avaient un air de propreté, et il y avait dans leur personne une vivacité et une satisfaction qui les rendaient toutes jolies.
Une autre petite carrière était enfermée dans la grande; elle était longue d'environ cinq cents pieds et terminée par une balustrade. Je demandai ce que tout cela voulait dire. Je fus bientôt instruit que la grande carrière était destinée à une course de chevaux et la petite à une course à pied. Auprès d'un poteau de la grande carrière était un homme à cheval, qui tenait une espèce de grande aiguière d'argent couverte. A la balustrade de la carrière intérieure étaient deux perches ; au haut de l'une on voyait un grand chapeau suspendu, et à l'autre flottait une chemise de femme. Un gros homme était debout entre les deux perches, tenant une bourse à la main. La grande aiguière était le prix de la course des chevaux ; la bourse, celle de la course à pied ; mais je fus agréablement surpris quand on me dit qu'il y avait une course de filles ; qu'outre la bourse destinée à la victorieuse on lui donnait pour marque d'honneur cette chemise qui flottait au haut de cette perche, et que le chapeau était pour l'homme qui aurait le mieux couru.
J'eus la bonne fortune de rencontrer dans la foule quelques négociants pour qui j'avais des lettres de recommandation. Ces messieurs me firent les honneurs de la fête avec cet empressement et cette cordialité de gens qui sont dans la joie et qui veulent qu'on la partage avec eux. Ils me firent venir un cheval, ils envoyèrent chercher des rafraîchisse-
ments ; ils eurent soin de me placer dans un endroit d'où je pouvais aisément avoir le spectacle de toutes les courses et celui de la rivière, avec la vue de Londres dans l'éloignement.
Je me crus transporté aux jeux olympiques ; mais la beauté de la Tamise, cette foule de vaisseaux, l'immensité de la ville de Londres, tout cela me fit bientôt rougir d'avoir osé comparer l'Élide à l'Angleterre. J'appris que dans le même moment il y avait un combat de gladiateurs dans Londres, et je me crus aussitôt avec les anciens Romains. Dn courrier de Danemark qui était arrivé le matin, et qui s'en retournait heureusement le soir même, se trouva auprès de moi pendant les courses. Il me paraissait saisi de joie et d'étonnement : il croyait que toute la nation était toujours gaie, que toutes les femmes étaient belles et vives, et que le ciel de l'Angleterre était toujours pur et serein; qu'on ne songeait jamais qu'au plaisir; que tous les jours étaient comme le jour qu'il voyait, et il partit sans être détrompé. Pour moi, plus enchanté encore que mon Danois, je me fis présenter le soir à quelques dames de la cour ; je ne leur parlai que du spectacle ravissant dont je revenais; je ne doutais pas qu'elles n'y eussent été et qu'elles ne fussent de ces dames que j'avais vues galoper de si bonne grâce. Cependant je fus un peu surpris de voir qu'elles n'avaient point cet air de vivacité qu'ont les personnes qui viennent de se réjouir ; elles étaient guindées et froides, prenaient du thé, faisaient un grand bruit avec leurs éventails, ne disaient mot ou .criaient toutes à la fois pour médire de leur prochain ; quelques-unes jouaient au quadrille, d'autres lisaient la gazette ; enfin une plus charitable que les autres voulut bien m' apprendre que le beau motide ne s'abaissait pas à aller à ces assemblées populaires qui m'avaient tant charmé ; que toutes ces belles personnes vêtues de toile des Indes étaient des servantes ou des \illageoises; que toute cette brillante jeunesse, si bien montée et caracolant autour de la carrière, était une troupe d'écoliers et d'apprentis montés sur des chevaux de louage. Je me sentis une vraie colère contre la dame qui me dit tout cela. Je tâchai de n'en rien croire, et m'en retournai de dépit dans la Cité trouver les marchands et les aldermen qui m'avaient fait si cordialement les honneurs de mes prétendus jeux olympiques.
Je trouvai le lendemain , dans un café malpropre , mal meublé , mal servi et mal éclairé, la plupart de ces messieurs, qui la veille étaient si
6i LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.
affables et d'une humeur si aimable; aucun d'eux ne me reconnut; je me hasardai d'en attaquer quelques-uns de conversation ; je n'en tirai point de réponse, ou tout au plus un oui ou un non; je me figurai qu'apparemment je les avais offensés tous la veille. Je m'examinai et je tâchai de me souvenir si je n'avais pas donné la préférence aux étoffes de Lyon sur les leurs ; ou si je n'avais pas dit que les cuisiniers français l'emportaient sur les anglais; que Paris était une ville plus agréable que Londres; qu'on passait le temps plus agréablement à Versailles qu'à Saint-James, ou quelque autre énormité pareille. Ne me sentant coupable de rien, je pris la liberté de demander à l'un d'eux, avec un air de vivacité qui leur parut fort étrange, pourquoi ils étaient tous si tristes : mon homme me répondit d'un air refrogné qu'il faisait un vent d'est. Dans le moment arriva un de leurs amis qui leur dit avec un visage indifférent : (( Molly s'est coupé la gorge ce matin ; son amant l'a trouvée morte dans sa chambre, avec un rasoir sanglant à côté d'elle. » Cette Molly était une lille jeune, belle et très-riche, qui était prête à se marier avec le même homme qui l'avait trouvée morte. Ces messieurs, qui tous étaient amis de Molly, reçurent la nouvelle sans sourciller. L'un d'eux seulement demanda ce qu'était devenu l'amant : // a acheté le rasoir^ dit froidement quelqu'un de la compagnie.
Pour moi, effrayé d'une mort si étrange et de l'indifférence de ces messieurs, je ne pus m'empêcher de m'informer quelle raison avait forcé une demoiselle, si heureuse en apparence, à s'arracher la vie si cruellement. On me répondit uniquement qu'il faisait un vent d'est. Je ne pouvais pas comprendre d'abord ce que le vent d'est avait de commun avec l'humeur sombre de ces messieurs et la mort de Molly. Je sortis brusquement du café, et j'allai à la cour, plein de ce beau préjugé français qu'une cour est toujours gaie. Tout y était triste et morne, jusqu'aux filles d'honneur. On y parlait mélancoliquement du vent d'est. Je songeai alors à mon Danois de la veille. Je fus tenté de rire de la fausse idée qu'il avait emportée d'Angleterre ; mais le climat opérait déjà sur moi, et je m'étonnais de ne pouvoir rire. Un fameux médecin de la cour, à qui je confiai ma surprise, me dit que j'avais tort de m'étonner, que je verrais bien autre chose aux mois de novembre et de mars ; qu'alors on se pendait par douzaine ; que presque tout le monde était réellement malade dans ces deux saisons, et qu'une mélancolie noire se répandait sur toute la
nation : car c'est alors, dit-il , que le vent d'est souffle le plus constamment. Ce vent est la perte de notre île. Les animaux même en souffrent et ont tous l'air abattu. Les hommes qui sont assez robustes pour conserver leur santé dans ce maudit vent perdent au moins leur bonne humeur. Chacun alors a le visage sévère et l'esprit disposé aux résolutions désespérées. C'était, à la lettre, par un vent d'est qu'on coupa la tête à Charles I" et qu'on détrôna Jacques II. Si vous avez quelque grâce à demander à la cour, m'ajouta-t-il à l'oreille, ne vous y prenez jamais que lorsque le vent sera à l'ouest ou au sud.
Outre ces contrariétés que les éléments forment dans les esprits des Anglais, ils ont celles qui naissent de l'animosité des partis, et c'est ce qui désoriente le plus un étranger.
l'ad entendu dire ici, mot pour mot, que milord Marlborough était le plus grand poltron du monde et que M. Pope était un sot.
J'étais venu plein de l'idée qu'un whig était un fin républicain, ennemi de la royauté , et un tory un partisan de l'obéissance passive ; mais j'ai trouvé que, dans le parlement, presque tous les whigs étaient pour la cour et les tories contre elle.
Un jour, en me promenant sur la Tamise, l'un de mes rameurs, voyant que j'étais Français, se mit à m' exalter, d'un air fier, la liberté de son pays, et me dit, en jurant Dieu, qu'il aimait mieux être batelier sur la Tamise qu'archevêque en France. Le lendemain, je vis mon même homme dans une prison auprès de laquelle je passai ; il avait les fers aux pieds et tendait la main aux passants à travers la grille. Je lui demandai s'il faisait toujours aussi peu de cas d'un archevêque en France ; il me reconnut. « Ah 1 monsieur, l'abominable gouvernement que celui-ci ! On m'a enlevé par force pour aller servir sur un vaisseau du roi en Norwége ; on m'arrache à ma femme et à mes enfants, et on me jette dans une prison, les fers aux pieds, jusqu'au jour de l'embarquement, de peur que je ne ni*enfuie. »
Le malheur de cet homme et une injustice si criante me touchèrent sensiblement. Un Français qui était avec moi m'avoua qu'il sentait une joie maligne de voir que les Anglais, qui nous reprochent si hautement notre servitude, étaient esclaves aussi bien que nous. J'avais un sentiment plus humain,' j'étais affligé de ce qu'il n'y avait plus de liberté sur la terre.
Je vous avais écrit sur cela bien de la morale chagrine, lorsqu'un acte du parlement mit fin à cet abus d'enrôler les matelots par force S et me fit jeter ma lettre au feu. Pour vous donner une plus forte idée des contrariétés dont je vous parle, j'ai vu quatre traités fort savants contre la réalité des miracles de Jésus-Christ, imprimés ici impunément, dans le temps qu'un pauvre libraire a été pilorié pour avoir publié une traduction de la Religieuse.
On m'avait promis que je retrouverais mes jeux olympiques à Newmarket. Toute la noblesse, me disait-on, s'y assemble deux fois l'an ; le roi même s'y rend quelquefois avec la famille royale. Là vous voyez un nombre prodigieux de chevaux les plus vites de l'Europe, nés d'étalons arabes et de juments anglaises, qui volent dans une carrière d'un gazon vert à perte de vue, sous de petits postillons vêtus d'étoffes de soie, en présence de toute la cour. J'ai été chercher ce beau spectacle, et j'ai vu des maquignons de qualité qui pariaient l'un contre l'autre et qui mettaient, dans cette solennité, infiniment plus de filouterie que de magnificence.
Voulez-vous que je passe des petites choses aux grandes? Je vous demanderai si vous pensez qu'il soit bien aisé de vous définir une nation qui a coupé la tête à Charles I'% parce qu'il voulait introduire l'usage des surplis en Ecosse, et qu'il avait exigé un tribut que les juges avaient déclaré lui appartenir; tandis que cette même nation a vu, sans murmurer, Cromwell chasser les parlements, les lords, les évêques, et détruire toutes les lois.
Songez que Jacques II a été détrôné en partie pour s'être obstiné i donner une place dans un collège à un pédant catholique *, et souvenezvous que Henri VIII, ce tyran sanguinaire, moitié catholique, moitié protestant, changea la religion du pays, parce qu'il voulait épouser une effrontée, laquelle il envoya ensuite sur l'échafaud; qu'il écrivit un mauvais livre contre Luther en faveur du pape, puis se fit pape luimême en Angleterre, faisant pendre tous ceux qui niaient sa suprématie et brûler ceux qui ne croyaient pas la transsubstantiation, et tout cela gaiement et impunément.
Un esprit d'enthousiasme, une superstition furieuse avait saisi toute