‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 32 sur 246 · Le jésuite Peters , conf«.'8seur de Jacques D · texte numérisé non relu

Le jésuite Peters , conf«.'8seur de Jacques D

la nation durant les guerres civiles ; une impiété douce et oisive succéda à ces temps de trouble, sous le règne de Charles II.

Voilà comme tout change et que tout semble se contredire. Ce qui est vérité dans un temps est erreur dans un autre. Les Espagnols disent d'un homme : H était brave hier. C'est à peu près ainsi qu'il faudrait juger des nations et surtout des Anglais. On devrait dire : Us étaient tels en cette année, en ce mois.

A M. THIRIOT

Avril 1729.

Mon cher Thiriot, vous me faites songer à mes intérêts, que j'ai trop négligés. J'avoue que j'ai eu tort de tout abandonner comme j'ai fait. Je me souviens que Marc-Tulle Cicéron, dans ses bavarderies éloquentes, dit quelque part : Turpe est rem suam deserere. Muni donc du sentiment d*un ancien, et rendu à la raison par vos remontrances, je vous envole la patente de la pension que me fait la reine; il est juste qu'elle m'en daigne faire payer quelques années, puisque monsieur son mari m'a ôté mes rentes, contre le droit des gens. La difficulté n'est plus que de faire présenter à la reine un placet ; je ne sais ni à qui il faut s'adresser, ni qui paye les pensions de cette nature. Je soupçonne seulement que M. Brossoret, secrétaire des commandements, a quelque voix en chapitre; mais je lui suis inconnu. Je crois que M. Fallu est de ses amis et pourrait lui parler.

Mais, mon cher Thiriot, les obligations que j'ai déjà à M. Fallu me rendent timide avec lui. Irai-je encore importuner, poiu* des grâces nouvelles, un homme qui ne devrait recevoir de moi que des remerciements? La vivacité avec laquelle il s'intéresse à ma malheureuse affaire ne sortira jamais de mon cœur*. Cependant j'ai été trois ans sans lui écrire, comme à tout le reste du monde. On n'a pu arracher de moi que des lettres pour des affaires indispensables. Je me suis condamné moimême à me priver de la plus douce consolation que je puisse recevoir,

t. Son affaire avec le cheTalier de Rohan.

c'est-à-dire du commerce de ceux qui avaient quelque amitié pour moi.

Ma misère m'aigrit et me rend plus farouche. Irai-je donc, après trois ans de silence, importuner, pour une pension, des personnes à qui je suis déjà si redevable?

C'est à vous,^ mon cher enfant, à conduire cette affaire comme vous le jugerez convenable. Je vous jemets entre les mains des intérêts que j'aurais entièrement oubliés sans vous.

Si vous avez des nouvelles de M. de Maisons, de M. de Pont-de- Vesle, de M. Bertier, de M. de Brancas, mandez-moi comment ils se portent. C'est toujours une consolation pour moi de savoir que les personnes que j'honore le plus sont en bonne santé.

Surtout, quand vous verrez M. Fallu, assurez-le que ma reconnaissance n'en est pas moins vive pour être muette.

Vos Mémoires de Mademoiselle * ne font pas d'honneur au style (les princesses. Adieu.

A M. DE FORMONT

Ce jeudi... 1730.

Je serais un homme bien ingrat, monsieur, si en arrivant à Paris je ne commençais pas par vous remercier de toutes vos bontés. Je regarde mon voyage de Rouen comme un des plus heureux événements de ma vie. Quand nos éditions se noieraient en chemin, quand Èriphyle et Jules César seraient siffles, j'aurais bien de quoi me dédommager, puisque je vous ai connu. 11 ne me reste plus à présent d'autre envie que de revenir vous voir. Le séjour de Paris commence à m'épouvanter. On ne pense point au milieu du tintamarre de cette maudite ville.

Carmina secessum scribentis et otia qua^ruDt.

OviD., I, Trisl. I, 44.

Je commençais un peu à philosopher avec vous ; mais je ne sais si

1. Mémoires de mademoieelle de Montpentier, dite Mademoiselle, fiUe de Gaston d*Or* léans, irëre de Louis XUI.

j'aurai pris une assez bonne dose de philosophie pour résister au train de Paris, Puisque vous n'avez plus soin de moi, ayez donc la bonté de donner à Henri IV les moments que vous employiez avec l'auteur. J'aurais bien mieux aimé que vous eussiez corrigé mes fautes que celles de Jore. Vous êtes un peu plus sévère que M. de Cideville ; mais vous ne l'êtes pas assez. Dorénavant, quand je ferai quelque chose, je veux que vous me coupiez bras et jambes. Adieu ; je ne vous mande aucune nouvelle, parce que je n'ai pas encore vu, et même ne verrai de longtemps, aucun de ces fous qu'on appelle le beau monde. Je vous embrasse de tout mon cœur, et me compte quelque chose de plus que votre trèshumble et très-obéissant serviteur ; car je suis votre ami, et vous suis tendrement attaché pour toute ma vie.

AU P. POBÉE.

Paris, 7 janvier 1730.

Je vous envoie, mon cher père, la nouvelle édition qu'on vient de faire de la tragédie d'Œdipe. J'ai eu soin d'effacer, autant que je l'ai pu, les couleurs fades d'un amour déplacé, que j'avais mêlées malgré moi aux traits mâles et terribles que ce sujet exige.

Je veux d'abord que vous sachiez, pour ma justification, ([ue, tout jeune que j'étais quand je fis VŒdipey je le composai à peu près tel que vous le voyez aujourd'hui : j'étais plein de la lecture des anciens et de vos leçons, et je connaissais fort peu le théâtre de Paris ; je travaillai à peu près comme si j'avais été à Athènes. Je consultai M. Dacier, qui était du pays ; il me conseilla de mettre un chœur dans toutes les scènes, à la manière des Grecs : c'était me conseiller de me promener dans Paris avec la robe de Platon. J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris voulussent exécuter les chœurs qui paraissent trois ou quatre fois dans la pièce ; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles virent qu'il n'y avait point de rôle pour l'amoureuse. On trouva la scène de la double confidence entre OEdipe et Jocaste, tirée en partie de

Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient dans ce temps-là petits maîtres et grands seigneurs , refusèrent de représenter l'ouvrage.

J'étais extrêmement jeune, je crus qu'ils avaient raison : je gâtai ma pièce, pour leur plaire, en affadissant par des sentiments de tendresse un sujet qui les comporte si peu. Quand on vit un peu d'amour, on fut moins mécontent de moi ; mais on ne voulut point du tout de cette grande scène entre Jocaste et OEdipe : on se moqua de Sophocle et de son imitateur. Je tins bon; je dis mes raisons, j'employai des amis; enfin ce ne fut qu'àforce de protections que j'obtins qu'on jouerait Œdipe.

Il y avait un acteur nommé Quinault (Dufresne), qui dit tout haut que, pour me punir de mon opiniâtreté, il fallait jouer la pièce telle qu'elle était, avec ce mauvais quatrième acte tiré du grec. On me regardait d'ailleurs comme un téméraire d'oser traiter un sujet où Pierre Corneille avait si bien réussi. On trouvait alors YŒdipe de Corneille excellent : je le trouvais un fort mauvais ouvrage, et je n'osais le dire ; je ne le dis enfin qu'au bout de dix ans, quand tout le monde est de mon avis.

Il faut souvent bien du temps pour que justice soit rendue : on Ta faite un peii plus tôt aux deux Œdipes de M. de La Motte. Le révérend P. de Tournemine a dû vous communiquer la petite préface dans laquelle je lui livre bataille. M. de La Motte a bien de l'esprit : il est un peu comme cet athlète grec qui, quand il était terrassé, prouvait qu'il avait le dessus.

Je ne suis de son avis sur rien , mais vous m'avez appris à faire une guerre d'honnête homme. J'écris avec tant de civilité contre lui, que je Tai demandé lui-même pour examinateur de cette préface, où je tâche de lui prouver son tort à chaque ligne ; et il a lui-même approuvé ma petite dissertation polémique. Voilà comme les gens de lettres devraient se combattre; voilà comme ils en useraient, s'ils avaient été à votre école: mais ils sont d'ordinaire plus mordants que des avocats, et plus emportés que des jansénistes. Les lettres humaines sont devenues très-inhumaines ; on injurie, on cabale, on calomnie, on fait des couplets. Il est plaisant qu'il soit permis de dire aux gens par écrit ce qu'on n'oserait pas leur dire en face 1 Vous m'avez appris, mon cher père, à fuir ces bassesses et à savoir vivre comme à savoir écrire.

Les Muses, filles du Ciel, Sont des sœurs sans jalousie :

Elles vivent d*aiDbFoisie, Et non d*absinthe et de fiel; Et quand Jupiter appelle Leur assemblée immortelle Aux fêtes qu'il donne aux dieux, n défend que le Satyre Trouble les sons de leur Ivre Par ses sons audacieux.

Adieu, mon cher et révérend père ; je suis pour jamais à vous et aux vôtres, avec la tendre reconnaissance que je vous dois, et que ceux qui ont été élevés par vous ne conservent pas toujours, etc.

A M. DE CIDEVILLE

A Paris, ce 10 janvier 1731.

Je ne Vai plus, aimable Cideville, Ce don charmant, ce feu sacré, ce dieu Qui donne aux vers un tour tendre et facile, Et qui dictait à La Faye, à Chaulieu, Conte, dixain, épttre, vaudeville.

Las! mon démon de moi s'est retiré.

Depuis longtemps il est en Normandie.

Donc quand voudrez , par Pbébus inspiré , Me défier aux combats d'harmonie , Pour que je sois contre vous préparé, Renvoyez-moi, s'il vous plaît, mon génie.

Adieu; comptez toujours sur la plus tendre amitié de Thypocondre V.

A M. DE CIDEVILLE

A Paris, ce 2 mars 1731.

Comme je vis ici moitié en philosophe, moitié en hibou, je n*ai reçu

qu'hier votre lettre du 27 et les vers que vous m'aviez envoyés par M. Formont. Thiriot, qui ne sait pas même ma demeure, ne put me rendre les vers qu'hier. Ce fut une journée complète pour moi de recevoir en même temps les bonnes nouvelles que vous me mandez et les beaux vers dont vous m'honorez. Il y a, mon cher ami, des choses charmantes dans votre épître : il y a naïveté , esprit et grâce. Ce même esprit qui vous fait faire de si jolies choses vous en fait aussi sentir les défauts. Vous avez raison de croire votre épltre un peu trop longue et pas assez châtiée.

Réprimez d'une main avare et difficile De ce terrain fécond l'abondance inutile. Émondez ces rameaux confusément épars ; Ménagez cette sève, elle en sera plus pure. Songez que le secret des arts

Est de corriger la nature.

Je vais m'arranger pour venir raisonner belles-lettres avec vous, en bonne fortune, pendant quelques mois. Je vais faire partir, peut-être dès demain, une valise pleine de prose et de vers, après quoi vous me verrez bientôt arriver. Je vous demande la permission d'envoyer cette valise à votre adresse. A l'égard de ma maigre figure, elle se transportera à Rouen avant qu'il soit dix jours. Ainsi je compte que vous aurez la bonté de me retenir ce petit trou dont vous m'avez parlé pour le 15 du présent mois. Vous ne sauriez croire les obligations infinies que je vous ai.

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.

HoR., de Arte poet. y. 343.

Adieu, ami charmant, négociateur habile, poète aimable, et qui, par-dessus tout cela, avez une santé de fer, dont bien éloigné est votre très-obligé serviteur. Si vous avez quelque chose à me mander d'ici à mon arrivée, ayez la bonté de m' écrire sous le couvert de M. de Livri. Comme je soupe là tous les jours, vos lettres m'en seront plus tôt rendues. Ne soyez pas étonné de toutes ces précautions : je n'en saurais trop prendre pour faire réussir mon dessein , qui me fera passer trois mois avec vous. * Adieu.

1. Ce dessein était de faire croire qu*il avait passé de nouveau en Angleterre.

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