‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 36 sur 246 · A Àon esprit · texte numérisé non relu

A Àon esprit

vous avouais pas que j'étais sensiblement touché. Il est doux de n'être pas honni dans son pays ; je suis sûr que vous m'en aimerez davantage. Mais, messieurs, renvoyez-moi donc Ériphyle^ dont je ne peux me passer et qu'on va jouer à Fontainebleau. Mon Dieu, ce que c'est que de choisir un sujet intéressant 1 Èriphyle est bien mieux écrite que Zaïre ^ mais tous les ornements, tout l'esprit et toute la force de la poésie ne valent pas, à ce qu'on dit, un trait de sentiment. Adieu, mes chers Cideville et Formont.

Quod si me tragicis vatibus insères, Sublimi feriam sidéra vertice.

HoR., lib. I, od. I.

Je vous embrasse bien tendrement.

A M. DE FORMONT

Le... septembre 17;{2.

Je viens d'apprendre par notre cher Cideville, qui part de Rouen, que vous y revenez. Je ne savais où vous prendre pour vous remercier, mon cher ami, mon juge éclairé, de la lettre obligeante que vous m'avez écrite de Gaillon. Je suis bien fâché que vous n'ayez vu que la première représentation de Zaïre. Les acteurs jouaient mal; le parterre était tumultueux, et j'avais laissé dans la pièce quelques endroits négligés qui furent relevés avec un tel acharnement que tout l'intérêt était détruit. Petit à petit j'ai ôté ces défauts, et le public s'est raccoutumé à moi. Zaïre ne s'éloigne pas du succès ^Inès de Castro ; mais cela même me fait trembler. J*ai bien peur de devoir aux grands yeux noirs de M"* Gaussin, au jeu des acteurs et au mélange nouveau des plumats et des turbans, ce qu'un autre croirait devoir à son mérite. Je vais retravailler la pièce comme si elle était tombée. Je sais que le public, qui est quelquefois indulgent au théâtre par caprice, est sévère à la lecture par raison. Il ne demande pas mieux qu'à se dédire et à siffler ce qu'il a applaudi. Il faut le forcer à être

content. Que de travaux et de peines pour cette fumée de vaine gloire !

Cependant que ferions-nous sans cette chimère? elle est nécessaire à Tâme comme la nourriture l'est au corps. Je veux refondre Èriphyle et la Mort de César ^ le tout pour cette année. En attendant, je suis obligé de travailler à des additions que je prépare pour une édition de Hollande de Charles XII . Il a fallu s'abaisser à répondre à une misérable critique faite par La Motraye. L'homme ne méritait pas de réponse; mais toutes les fois qu'il s'agit de la vérité et de ne pas tromper le public, les plus miséi*ables adversaires ne doivent pas être négligés. Quand je me serai dépêtré de ce travail ingrat, j'achèverai ces Lettres anglaises que vous connaissez; ce sera tout au plus le travail d'un mois; après quoi il faudra bien revenir au théâtre et finir enfin par V Histoire du siècle de Louis XIV. Voilà, mon cher Forment, tout le plan de ma vie. Je la regarderai comme très-heureuse, si je peux en passer une partie avec vous. Vous m'aplaniriez les difficultés de mes travaux, vous m'encourageriez, vous m'en assureriez le succès, et il m'en serait cent fois plus précieux. Que j'aime bien mieux laisser aller dorénavant ma vie dans cette tranquillité douce et occupée, que si j'avais eu le malheur d'être conseiller au parlement! Tout ce que je vois me confirme dans l'idée où j'ai toujours été de n'être jamais d'aucun corps, de ne tenir à rien qu'à ma liberté et à mes amis. 11 me semble que vous ne désapprouvez pas trop ce système, et qu'il ne faudra pas prêcher longtemps Gideville pour le lui faire embrasser dans l'occasion. Il vient de m'écrire, mais il me mande qu'il va à la campagne, et je ne sais où lui adresser ma réponse. Aimez- moi toujours, mon cher Forment, et que votre philosophie nourrisse la mienne des plaisirs de l'amitié.

A MADEMOISELLE DE LUBEBT.

A Fontainebleau, ce 29 octobre 1732.

Muse et Grâce, M""' de Fontaine- Martel m'a envoyé votre lettre pour me servir de consolation dans l'exil où je suis à Fontainebleau. Je vois que vous êtes instruite des tracasseries que j'ai eues avec mon parlement, et de la combustion où toute la cour a été pendant trois ou

quatre jours, au sujet d'une mauvaise comédie que j'ai empêché d'être représentée. J'ai eu un crédit étonnant en fait de bagatelles, et j'ai remporté des victoires signalées sur des choses où il ne s'agissait de rien du tout. Il s'est formé deux partis : l'un de la reine et des dames du palais, et l'autre des princesses et de leurs adhérents. La reine a été victorieuse, et j'ai fait la paix avec les princesses. Il n'en a coûté, pour cette importante affaire, que quelques petits vers médiocres, mais qui ont été trouvés fort bons par celles à qui ils étaient adressés ; car il n'y a point de déesse dont le nez ne soit réjoui de l'odeur de l'encens. Que j'aurais de plaisir à en brûler pour vous, Muse et Grâce! mais il faut vous le déguiser trop adroitement ; il faut vous cacher presque tout ce qu'on pense.

Je n'ose dans mes vers parler de vos beautés Que sous le voile du mystère.

Quoi ! sans art je ne puis vous plaire , Lorsque sans lui vous m'enchantez !

Non, Muse et Grâce, il faut que vous vous accoutumiez à vous entendre dire naïvement qu'il n'y a rien dans le monde de plus aimable que vous, et qu'on voudrait passer sa vie à vous voir et à vous entendre. Il faut que vous raccommodiez le parlement avec la cour, afin que vous puissiez venir souper très-fréquemment chez M"« Fontaine-Martel ; car si vous restez à Tours seulement encore quinze joui*s, il y aura assurément une députation du Parnasse pour venir vous chercher. Elle sera composée de ceux qui font des vers, de ceux qui les récitent, de ceux qui les notent, de ceux qui les chantent, de ceux qui s'y connaissent. Il faudra que tout cela vienne vous enlever de Tours ou s'y établir avec vous. Je me mêlerai parmi MM. les députés, et je vous dirai :

Un parlement n*est nécessaire Que pour tout maudit chicaneur ; Mais les gens d'esprit et d'honneur Font du plaisir leur seule affaire.

Plaignez leur destin rigoureux :

Six semaines de votre absence Les ont tous rendus malheureux; Rendez-vous à leur remontrance , Et revenez vivre avec eux ; Tout en ira bien mieux en France.

Permettez- moi d'assurer M. le président de Lubertde mes respects, et daignez m'honorer de votre souvenir.

A MADAME LA MARQUISE DU DEPPAND

Vous m'avez proposé, madame, d'acheter une charge d'écuyer chez M'"^ la duchesse du Maine, et, ne me sentant pas assez dispos pour cet emploi, j'ai été obligé d'attendre d'autres occasions de vous faire ma cour. On dît qu'avec cette charge d'écuyer il en vaque une de lecteur; je suis bien sûr que ce n'est pas un bénéfice simple chez M"** du Maine comme chez le roi. Je voudrais de tout mon cœur prendre pour moi cet emploi, mais j'ai en main une personne qui, avec plus d'esprit, de jeunesse et de poitrine, s'en acquittera mieux que moi.

Voici , madame , une occasion de montrer la bonté de votre cœur et votre crédit. La personne dont je vous parle est un jeune homme nommé M. l'abbé Linant, à qui il ne manque rien du tout que de la fortune. Il a auprès de vous une recommandation bien puissante : il est ami de M. de Formont, qui vous répondra de son esprit et de ses mœurs. Je ne suis ici que le précurseur de M. de Formont, qui va bientôt obtenir cette grâce de vous, et je vous en remercierai comme si c'était à moi seul que vous l'eussiez faite. En vérité, si vous placez ce jeune homme, vous ferez une action charmante ; vous encouragerez un talent bien décidé qu'il a pour les vers; vous vous attacherez pour le reste de votre vie quelqu'un d'aimable qui vous devra tout; vous aurez le plaisir d'avoir tiré le mérite de la misère et de l'avoir mis dans la meilleure école du monde. Au nom de Dieu , réussissez dans cette affaire pour votre plaisir, pour votre honneur, pour celui de M'"® du Maine, et pour l'amour de Formont, qui vous en prie par moi.

Adieu, madame; je vous suis attaché comme l'abbé Linant vous le sera, avec le plus respectueux et le plus tendre dévouement.

A M. L'ABBÉ D'OLIVET

A Vasai , en Champagne.

Mon ancien maître « qui Têtes toujours comme vous savez, et que j'ûme comme si vous n'étiez pas mon maître» sachez que si j'étais resté à Paris, je vous aurais vu très-souvent, et que, puisque je me suis confiné à la campagne, il faut que je sois avec vous en commerce de lettres; car, de près ou de loin, je veux que vous m'aimiez et que vous m'instruirez. Dites-moi donc, mon très-cher abbé, quelle fortune a faite Y Histoire du vicomte de Turenne, Daignez me dire si Y Histoire ancienne de RoUin ne commence pas à lasser un peu le public. Les tréteaux de Melpomëne et de Thalie retentissent- ils de fadaises amusantes ou sif • liées? Mettez un peu au fait, je vous en prie, un pauvre solitaire qui

Armis HercuUs ad postem fixis latet abditus agro.

HoR., lib. I, ep. I.

Mais si vous voulez me faire un véritable plaisir, mandez-moi à quoi vous occupez votre loisir. Allez-vous

Inter silvas Academi quaerere venim ?

HoR., lib. II, ep. II.

Vous occupez-vous de philosophie ancienne et moderne, ou de l'histoire de nos belles-lettres? Si vous déterriez jamais dans votre chemin quelque chose qui pût servir à faire connaître le progrès des arts dans le siècle de Louis XIV, vous me feriez la plus grande faveur du monde de m'en faire part. Tout me sera bon : anecdotes sur la littérature, sur la philosophie ; histoire de l'esprit humain, c'est-à-dire de la sottise humaine, poésie, peinture, musique. Je sais que vous êtes harum nugarum exquisitissimus détecter.

Je vous demande en grâce de me faire part de ce que vous pourrez déterrer de singulier sur ces matières, ou du moins de m'indiquer les

sources un peu détournées. Il me semble, mon cher abbé, que j'aurais passé des journées délicieuses à m'entretenir avec vous de ces riens qui m'intéressent, et qui, tout futiles qu'ils sont, ne laissent pas d'être matière à réflexion pour quiconque sait penser. Écrivez-moi donc, mon ancien maître, avec familiarité, avec amitié, currente calamo et animo. Songez que vous n'avez guère d'ami de plus vieille date, ni qui vous soit plus tendrement et plus vivement attaché, quand il ne vous aimerait que d'hier.

A M. DE MONCRIP.

10 avril 1733.

Il m'est absolument impossible de sortir. Ma santé est dans un état qui ferait pitié même à Marivaux le métaphysique, ou à Rousseau le cynique. Oserai-je vous supplier de demander à S. A. S. monseigneur le comte de Clermont s'il permettra que son nom se trouve dans le Temple du GoiUy en cas que l'on donne, de mon aveu, une édition de cette bagatelle? Je n'ose prendre la liberté d'écrire à S. A. S. sur une pièce qui a trouvé tant de contradicteurs; mais, si vous voulez bien me faire savoir ses intentions, j'attendrai ses ordres avant de rien faire. Son nom est déjà si cher aux beaux-arts qu'il ne lui appartient plus ; il est à nous, mais je n'oserai jamais en faire usage sans son aveu. Je vous supplie de lui faire la cour d'un pauvre malade.

Adieu; je m'intéresse au succès du ballet comme vous-même. Comptez que je vous aime de tout mon cœur.

A M. DE MONCRIP.

11 arrU 1733.

Vous savez plaire ^, aimer, chanter, écrire; Moi, je n'ai rien qu*un talent mal voulu,

i. Moncrif est auteur d'un omTagc intitulé : Estait sur la nécessité tt swr l$s moyens de plaire, ildS, ia-12.

Honni des sots, et qu'on prend pour satire. Donc je verrai mon Temple vermoulu.

Vous, vous serez baisé, fredonné, lu, Claqué surtout, heureux comme un élu; Et moi sifflé; mais je ne fais qu'en rire.

Du milieu de votre empire rendez-moi un bon office* s'il vous plaît. Ce grand lévrier de Crébillon fils a envoyé à son singulier père ce misérable Temple pour être lu et approuvé. On prétend qu'on l'a remis es mains d'une vieille muse, qui est la gouvernante de M. de Crébillon; et cette vieille a dit qu'elle ferait tenir le paquet à Berci. Mais si vous ne daignez vous en faire informer par vos gens, le Temple du Goût ira à tous les diables. Ce n'est pas encore tout, car ils disent que M. de Crébillon laissera manger mon Tjemple par ses chats, et qu'il sera longtemps sans le lire; et il fera bien : car il vaut mieux qu'il achève Catilina que de perdre son temps à lire mes guenilles. Cependant, si vous vouliez un peu le presser, il aurait du temps pour lire mon Temple et pour achever son divin Catilina. Écrivez-lui donc un petit mot, mon aimable Quin-Monc. Je vous souhaite, et à LuU-Brass S tout le plaisir que nous aurons mardi. Je ne sortirai que ce jour-là, et je serai à midi au parterre. / loveyou with ail my heart.

A M. DE CIDEVILLE

n avril 1733.

Ce Temple du Goût, cet amas de pierres de scandale est tellement devenu un nouvel édifice, qu'il n'y a pas deux pans de muraille de l'ancien. Ceux qui l'ont pris sous leur protection veulent qu'on l'imprime avec privilège et qu'il soit affiché dans Paris, afin de fermer la bouche aux malins faiseurs d'interprétations. Il est accompagné d'une lettre en forme de préface; on y pourrait joindre le Temple de V Amitié ^ avec quelques pièces fugitives, et Jore pourrait s'en charger.

A l'égard des Lettres anglaises^ je vous prie, mon cher ami, de me

1. Quin.-Monc, c*cst4t-dire Çuiflatt/^•Moncrlf; LuU.-Brass., c'ost-à-dire Lu//i-Brassac.

mander si Jore y travaille. On a fait marché à Londres avec ce pauvre Thiriot, à condition que les Lettres ne paraîtraient pas en France pendant la première chaleur du débit à Londres et à Amsterdam. Ainsi quelle honte pour lui et pour moi, si le malheur voulait qu'on en pût voir une feuille en ce pays-ci avant le temps ! Je crois vous avoir mandé qu! Adélaïde du Guesclin est dans son cadre. Il ne s'agit plus que de la transcrire pour vous l'envoyer. Voici bien de la besogne. Nous avons encore Y Histoire de Charles XII, que Jore veut réimprimer. J'ai écrit en Hollande qu'on m'envoyât un exemplaire par la poste; mais je ne l'ai pas encore reçu.

J'ai bien envie de venir faire un tour à Rouen et de raisonner de tout cela avec vous. Voici le temps

Où les zéphyrs de leurs chaudes haleines Ont fondu l'écorce des eaux *.

Quel plaisir de vous lire Adélaïde et même Eriphyle^ revue et corrigée ! J'entends quel plaisir pour moi, car de votre côté ce sera complaisance.

Je n'ai encore montré qu'un acte à Formont. Il m'a parlé de votre idée anacréontique*. Vous savez que l'exécution seule décide du mérite du sujet. On peut bien conseiller sur la manière de traiter une pièce, mais non pas sur le. fond de la chose. C'est à l'auteur à se sentir.

Cui lecta potenter erit res, Nec facundia deseret hune, nec lucidus ordo.

HoR., de Arte poet.

Vale j je vous aime de tout mon cœur.

A MADAME LA DUCHESSE DE SAINT-PIERRE

Les lettres charmantes que vous écrivez, madame, et celles qu'on vous envoie tournent la tête aux gens qui les voient, et donnent une

. 1. Vers de J.-B. Rousseau, dont Voltaire s*est souvent moqué. (Liv. lU, od. vn.) 2. Cidcville composait a'ors une petite pièce lyrique en un acte, intitulée Anacréon.

furieuse envie d'écrire. Mais je n'ose plus écrire en prose depuis que je vois la vôtre et celle de votre amie.

Ce style aimable et gracieux Et cette prose si polie Me font voir que la poésie N*est pas le langage des dieux.

Je suis réduit à ne vous parler qu'en vers par vanité ; car si vous et votre amie vous vous avisiez jamais de faire des vers, je n'oserais plus en faire. Vous avez pris pour vous toutes les grâces de l'esprit et du sentiment, il ne me reste plus que des rimes. Je vous rimerai donc que

Dans Fasile de ma retraite Je fuyais les chagrins, j*ai trouvé le bonheur; Occupé sans tumulte, amusé sans langueur, Je méprise le monde, et je vous y regrette; L'étude et Tamitié me tiennent sous leur loi : Sage, heureux à la fois, dans une paix profonde Je bénis mon destin d'être ignoré du monde ; . Mais il sera plus doux si vous pensez à moi.

Permettez, madame, que j'assure M. de Forcalquier de mon tendre dévouement.

J'aime sa grâce enchanteresse; Il parle avec esprit et pense sagement : Nos vieux barbons font cas de son discernement,

Et notre brillante jeunesse

Veut imiter son enjouement ; Avec tant d'agréments qui le suivent sans cesse N'obtiendra-t-il jamais celui d'un régiment?

A M. DE CIDEVILLE

Ce mardi, 21 avril 1733.

Voici au net et en bref ma situation, mon très-cher ami. On a tant clabaudé contre le Temple du Goâty que ceux qui s'y intéressent ont pris

le parti de le faire imprimer, avec approbation et privilège, sous les veux de M. Rouillé, qui verra les feuilles : ainsi Jore ne peut être chargé de cette impression.

Mais voici de quoi il peut se charger : 1° des Lettres anglaises^ qu'on a commencé à imprimer à Londres à trois mille exemplaires, et dont il faut qu'il tire deux mille cinq cents ; car nous ne pouvons aller en rien aussi loin que les Anglais ;

2« jyÉriphylej que j'ai retravaillée, et dont on demande à force

une édition;

3* Du Roi de Suide^ revu, corrigé et augmenté, avec la réponse

au sieur de La Motraye.

Il faudrait aussi qu'il me donnât une réponse positive au sujet de la Ilenriade, car il n'y en a plus du tout à Paris. M. Rouillé ferme les yeux sur l'entrée et le débit de la Henriadey mais il ne peut, à ce qu'il dit, en permettre juridiquement l'entrée ; c'est donc à Jore à voir s'il veut s'en charger pour son compte, ou me la faire tenir incessamment chez moi, comme il me l'avait promis. Je vous prie de lui lire tous ces articles, et de vouloir bien me mander sa réponse positive sur tout cela. Voilà pour tout ce qui regarde notre féal ami Jore.

Vous avez perdu votre archevêque, mon cher ami ; vous en êtes sans doute bien fâché pour son neveu, qui va être réduit à faire sa fortune tout seul. Vous n'aurez un archevêque de plus de dix mois; le trèssage cardinal de Fleury voudra que le roi jouisse de l'annate aussi longtemps que faire se pourra. Mais, quoique votre ville soit privée si longtemps d'un pasteur, cela ne m'empêcherait point du tout de venir y philosopher et poétiser avec vous une partie de l'été; je vais m'arranger pour cela. Ma santé est affreuse, mais un petit voyage ne l'altérera pas davantage, et je souffrirai moins auprès de vous. Je vous jure, mon cher ami, que, si je ne peux exécuter cette charmante idée, c'est que la chose sera impossible. Savez-vous bien que j'ai en tête un opéra, et que nous nous y amuserions ensemble, tandis qu'on imprimerait Charles XII et Eriphyle. Notre ami Formont ne serait peut-être pas des nôtres; il a bien l'air de rester longtemps à Paris, car il y est reçu et fêté à peu près comme vous le serez quand vous y viendrez. J'ai peur qu'il ne vous ait mandé bien du mal de l'opéra du chevalier de Brassac; nous le raccommodons à force, et j'espère vous en dire beaucoup de bien au premier

jour. J'ai toujours grande opinion du vôtre, et je compte que vous l'achèverez quand nous nous verrons à Rouen. Vale.

A M. DE CIDEVILLE

15 mai 1733.

Mon cher ami, je suis enfin vis-à-vis ce beau portail, dans le plus vilain quartier de Paris S dans la plus vilaine maison, plus étourdi du bruit des cloches qu'un sacristain; mais je ferai tant de bruit avec ma lyre, que le bruit des cloches ne sera plus rien pour moi. Je suis malade; je me mets en ménage ; je souffre comme un damné. Je brocante, j'achète des magots* et des Titien, je fais mon opéra ^, je fais transcrire Eriphyle et ild^/aîrf^,- je les corrige, j'efface, j'ajoute, je barbouille; la tête me tourne. Il faut que je vienne goûter avec vous les plaisirs que donnent les belles-lettres, la tranquillité et l'amitié. Formont est allé porter sa philosophique paresse chez M"* Moras. Il y a mille ans que je ne l'ai vu; il me consolait, car il me parlait de vous. Adieu; je souffre trop pour écrire.

A M. THIRIOT

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