‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 37 sur 246 · Tanis et Zélide · texte numérisé non relu

Tanis et Zélide

vêtue à la grecque, corrigée avec soin, et dans laquelle j'ai mis des chœurs. Je la dédie à l'abbé Franchini*. J'aime à dédier mes ouvrages à des étrangers, parce que c'est toujours une occasion toute naturelle de parler un peu des sottises de mes compatriotes. Je compte donner l'année prochaine ma tragédie'nouvelle, dont l'héroïne est une nièce de Bertrand du Guesclin, dont le vrai héros est un gentilhomme français, et dont les principaux personnages sont deux princes du sang. Ponr me délasser, je fais un opéra, A tout cela vous direz que je suis fou, et il pourrait bien en être quelque chose ; mais je m'amuse, et qui s'amuse me parait fort sage. Je me flatte même que mes amusements vous seront utiles, et c'est ce qui me les rend bien agréables. L'opéra du chevalier de Brassac, sifllé indignement le premier jour, revient sur l'eau et a ud très-grand succès. Ceux qui l'ont condamné sont aussi honteux que ceux qui ont approuvé Gustave.

Launai a donné son Paresseux; mais il y a apparence que le public ne variera pas sur le compte du sieur Launai. Quand on bâille à une première représentation, c'est un mal dont on ne guérit jamais. Je plains le pauvre auteur : il va faire imprimer sa pièce, et le voilà ruiné, s'il pouvait l'être. Il n'aura de ressource qu'à faire imprimer quelque petite brochure contre moi, ou à vendre les vers des autres. Vous savez qu'il a vendu à Jore pour quinze cents livres le manuscrit de l'abbé de Chaulieu, qui vous appartenait ; sans cela le pauvre diable était à l'aumône, car il avait imprimé deux ou trois ouvrages à ses dépens. Il est heureux que l'abbé de Chaulieu ait été, il y a vingt ou trente ans, un homme aimable.

Adieu ; je vous embrasse tendrement.

A M. DE PORMONT.

28 janvier 1735.

L'extrême plaisir que j'ai eu à lire votre Épitre à M. l'abbé Duresnel fait que je vous pardonne, mon cher ami, de ne me l'avoir pas

1. C'est à cet abbé Francliini qu'Algarotti écrivit en 1735, sur la tragédie de Juki César. Il ne reste aucune trace de cotte dédicace dont parle ici Voltaire.

envoyée plus tôt ; car^ lorsqu'on est content, il n'y a rien que Ton ne pardonne.

Votre ferme pinceau, qui rien ne dissimule, Peint du siècle passé les nobles attributs

A notre siècle ridicule.

Vous nous montrez les biens que nous avons perdus. Les poëtes du temps seront bien confondus

Quand ils liront votre opuscule.

Devant des indigents votre main accumule

Les vastes trésors, de Grésus;

Vous vantez la taille d'Hercule

Devant des nains et des bossus.

En vérité je ne saurais vous dire trop de bien de ce petit ouvrage. Yous avez ranimé dans moi cette ancienne idée que j'avais d'un essai sur le siècle de Louis XIV. S'il n'y avait que l'histoire d'un roi à faire, je ne m'en donnerais pas la peine ; mais son siècle mérite assurément qu'on en parle ; et si jamais je suis assez heureux pour avoir sous ma main les secours nécessaires, je ne mourrai pas que je n'aie mis à fm cette entreprise. Ce que vous dites en vers de tous les grands hommes de ce temps-là sera le modèle de ma prose :

Car, s'ils n'étaient connus par leurs écrits sublimes,

Vous les eussiez rendus fameux ; Juste en vos jugements, et charmant dans vos rimes, Vous les égalez tous lorsque vous parlez d'eux.

Il est bien vrai que M. Gassini n'a pas découvert la route des astres, et qu'il ne nous a rien appris sur cela ; mais il a découvert le cinquième satellite de Saturne, et a observé le premier ses révolutions. Cela suffît pour mériter Téloge que vous lui donnez. On sait bien que ce n'est pas lui qui a lait le premier almanach. On pourrait, si on voulait, vous dire encore que Boileau a commencé à travailler longtemps avant que Quinault fit des opéras. On doit être assez content quand on n'essuie que de pareilles critiques.

Je n'ai lu aucun ouvrage nbuveau hors TEcumoire de ce grand enfant, et les Princesses de Malabar^ de je ne sais quel animal qui a

1. Ln Princestêt malàbares, ou le Célibat phUoêophiquê , par Pierre de Longue; Âmst., 1734, in-12. ~ VÊcumoire, c^est Tanxaï et Néardané, de Crébillon fils.

Où LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.

trouvé le secret de faire un fort mauvais livre sur un sujet où il est pourtant fort aisé de réussir.

Je connaissais les Mémoires du maréchal de Villars. Il m'en avait lu quelque chose il y a plusieurs années. Il chargea Fabbé HoutteviUeS deux ans avant sa mort, du soin de les arranger. Vous croyez bien que les endroits familiers sont du maréchal, et que ceux qui sont trop tournés sont de l'auteur de la Religion prouvée par les faits. Je crois que M. le duc de Villars a eu la bonté de me les envoyer dans un paquet qu'il a fait adresser vis-à-vis Saint-Gervais, mais que je n'ai point encore reçu. Voyez-vous toujours M™*" du Deffand? elle m'a abandonné net. Je dois une lettre à notre tendre et charmant Cideville. Pour Thiriot, je ne sais ce que je lui dois ; on me mande qu'il m'a tourné casaque publiquement : je ne le veux pas croire, pour l'honneur de l'humanité. Valcy te amplector.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL*

A Cirey, 1" mars 1735.

Je profite, mon cher et respectable ami, du voyage de M. le marquis du Châtelet pour répandre mon cœur dans le vôtre avec liberté. Je n'ai osé vous écrire depuis que je suis à Girey, et vous croyez bien que je n'ai écrit à personne. Vous sentez, sans doute, combien il en coûte de garder le silence avec quelqu'un à qui je voudrais parler toute ma vie de ma tendre reconnaissance.

1. L'abbé Houttevillc ne composa quo VÊloge de Villars; ce fut Tabbé Mongon qui publia les Mémoires, en 1734, 3 vol. in-12, dont le premier est, selon quelques-uns, totalement du maréchal.

2. Conseiller honoraire du parlement de Paris, et depuis ministre plénipotentiaire de Parme à Paris. Charles- Augustin de Fériol, comte d'Argental, naquit à Paris, le 20 de décembre 1700, d'une fdmillc distinguée par son amour pour les lettres et les arts. U fut le second fils de M. de Fériol , d'abord receveur général des finances du Dauphiné , et ensuite président au parlement de Metz , comme son père , et de Marie-Angélique Guérin de Tencin , sœur du cardinal de ce nom, et de la célèbre M*"* de Tencin. On doit à M. de Fériol, son oncle, ambassadeur de la Porte ottomane, un ouvrage intéressant sur les mœurs et les usages des Turcs ; M. de Pont-de-Vesle, frère aîné de M. d*Argental, a été fort connu par les agréments (le son esprit, sa gaieté, ses vers faciles, et par plusieurs comédies restées au thé&tre.

Je n'ai pu reconnaître toutes vos bontés qu'en suivant vos ordres à la lettre lorsque j'étais en Hollande. Je trouvai en arrivant une cabale établie par Rousseau contre moi, et une foule de libelles impriinés depuis longtemps pour me noircir ; de sorte que je me vx)yais à la fois persécuté en France et calomnié dans toute l'Europe. Je ne pris d'autre parti que dé vivre assez retiré et de chercher des consolations dans l'étude et dans la société de quelques amis, que je m'attirai malgré les efforts de mes ennemis. Le hasard me fit connaître une ou deux de ces pei*sonnes que Rousseau avait animées contre moi. J'eus le bonheur de les voir détrompées en peu de temps. Loin de vouloir continuer cette malheureuse guerre d'injures, je retranchai de l'édition qu'on fait de mes ouvrages tout ce qui se trouve contre Rousseau.

Je vous envoie la lettre d'un homme de lettres d'Amsterdam qui vous instruira mieux de tout cela que je ne poun*ais faire, et qui vous fera voir en même temps ce que c'est que Rousseau. Je vous prie de lire cette lettre d'Amsterdam et la copie de l'écrit qu'elle contient. Je crois qu'il est bon que ce nouveau crime de Rousseau soit public. Peutêtre ceux qu'il anime à me persécuter en France rougiront-ils de prendre son parti, et imiteront ceux qu il avait séduits en Hollande, qui sont tous revenus à moi, et m'aiment autant qu'ils le détestent.

Vous n'ignorez peut-être pas qu'en dernier lieu ce scélérat, croyant aplanir son retour en France, a fait imprimer contre le vieux Saurin les calomnies les plus atroces. Vous savez que c'est lui qui écrivait et qui faisait écrire que j'étais venu prêcher l'athéisme en Hollande, que j'avais soutenu une thèse d'athéisme à Leyde contre IM. s'Gravesande, qu'on m'avait chassé de l'université, etc. Vous êtes instruit de la lettre de M. s'Gravesande, dans laquelle cette indigne et absurde calomnie est si pleinement confondue; l'original est entre les mains de M. de Richelieu ; je ne sais quel usage il en a fait, ni même s'il en doit faire usage. Je souhaiterais fort pourtant que M. de Maurepas en fût informé; ne pourrait-il pas dans l'occasion en parler au cardinal, et ne dois-je pas le souhaiter 7

Je vous avoue que si l'amitié, plus forte que tous les autres sentiments, ne m'avait pas rappelé, j'aurais bien volontiers passé le reste de mes jours dans un pays où du moins mes ennemis ne peuvent me nuire, et où le caprice, la superstition et l'autorité d'un ministre ne

sont point à craindre. Un homme de lettres doit vivre dans un pays libre, ou se résoudre à mener la vie d'un esclave craintif, que d'autres esclaves jaloux accusent sans cesse auprès du maître. Je n*ai à attendre en France que des persécutions; ce sera là toute ma récompense. Je sens que je serai toujours la victime du premier calomniateur. Hérault est celui qui m'a le plus nui auprès du cardinal. Faut-il qu'un homme qui pense comme moi ait à craindre un homme comme Hérault ! Eb ! qui me répondra que, m' ayant desservi avec malice, il ne me poursuive pas avec acharnement? J'ai beau me cacher dans Tobscurité, j'ai beau n'écrire à personne, on saura où je suis, et mon obstination à me cacher rendra peut-être encore ma retraite coupable. Enfin je vis dans une crainte continuelle, sans savoir comment je peux parer les coups qu'on me porte tous les jours. Il n'y a pas d'apparence que je revienne jamais à Paris m'exposer encore aux fureurs de l'envie. Je vivrai à Cirey ou dans uii pays libre. Je vous l'ai toujours dit : Si mon père, mon frère ou mon fils était premier ministre dans un État despotique, j'en sortirais demain; jugez ce que je dois éprouver de répugnance en m'y trouvant aujourd'hui.

Je ne demande qu'à vivre enseveli dans les montagnes de Cirey, et je n'y désirerai jamais rien que de vous y voir. Adieu, les deux frères aimables; je vous embrasse tendrement. Voici une lettre pour M. de Maurepas, que vous donnerez si vous le jugez à propos; mais il faut qu'il sache d'où viennent les deux chevreuils.

Je ne peux rien vous dire des Eléments de la philosophie de Newton. Je n'ai point reçu de nouvelles de mes libraires de Hollande. Ce sont de bonnes gens, mais très-peu exacts. J'ai un beau sujet de tragédie, je le travaillerai à loisir, et je ne donnerai l'ouvrage que quand les comédiens auront repris Zaïre et Brutus.

Je n'ai point de termes pour vous dire à quel point mon cœur est à vous.

LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. g?

A M. DE GIDEVILLE.

Paris, 16 avril 1735.

Vraiment, mon cher ami, je ne vous ai point encore remercié de cet aimable recueil que vous m'avez donné. Je viens de le relire avec un nouveau plaisir. Que j'aime la naïveté de vos peintures ! que votre imagination est riante et féconde ! Et, ce qui répand sur tout cela un charme mexpnmable, c'est que tout est conduit par le cœur. C'est toujours l'amour ou l'amitié qui vous inspire. C'est une espèce de profanation à moi de ne vous écrire que de la prose, après les beaux exemples que vous me donnez ; mais, mon cher ami :

Carmina secessum scribentis et otia quœrunt.

OviD., Trist,, el. i.

Je n'ai point de recueillement dans l'esprit; je vis de dissipation depuis que je suis à Paris ; tendunt extorquere poemata ; mes idées poétiques s'enfuient de moi. Les affaires et les devoirs m'ont appesanti Timagination ; il faudra que je fasse un tour à Rouen pour me ranimer.

Les vers ne sont plus guère à la mode à Paris. Tout le monde commence à faire le géomètre et le physicien. On se mêle de raisonner. Le sentiment, l'imagination et les grâces sont bannis. Un homme qui aurait vécii sous Louis XIV, et qui reviendrait au monde, ne reconnalti*ait plus les Français ; il croirait que les Allemands ont conquis ce pays-ci. Les belles-lettres périssent à vue d'œil. Ce n'est pas que je sois fâché que la philosophie soit cultivée, mais je ne voudrais pas qu'elle devint un tyran qui exclût tout le reste. Elle n'est en France qu'une mode qui succède à d'autres, et qui passera à son tour ; mais aucun art, aucune science ne doit être de noode. Il faut qu'ils se tiennent tous par la main ; il faut qu'on les cultive en tout temps.

Je ne veux point payer de tribut à la mode ; je veux passer d'une expérience de physique à un opéra ou à une comédie, et que mon goût ne soit jamais émoussé par l'étude. C'est votre goût, mon cher Cideville,

qui soutiendra toujours le mien; mais il faudrait vous voir, il faudrait passer avec vous quelques mois ; et notre destinée nous sépare quand tout devrait nous réunir.

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