Lettre d'un spectateur français au sujet dUnèt de Castro
l'étude des bons livres, qui me console ; j'apprends quelquefois dans mon lit que Ton m'impute, à Paris, des pièces fugitives que je n'ai jamais vues et que je ne ven*ai jamais. Je ne puis attribuer ces accusations frivoles à aucune jalousie d'auteur; car qui pourrait être jaloux de moi? Mais quelque motif qu'on ait pu avoir pour me charger de pareils écrits, je déclare ici, une bonne fois pour toutes, qu'il n'y a personne en France qui puisse dire que je lui aie jamais fait voir, depuis que je suis hors de l'enfance, aucun écrit satirique en vers ou en prose ; et que celui-là se montre qui puisse seulement avancer que j'aie jamais applaudi un seul de ces écrits, dont le mérite consiste à flatter la malignité humaine.
Non-seulement je ne me suis jamais servi de termes injurieux, soit de bouche, soit par écrit, en citant feu M. de Campistfon, dont la mémoire ne doit pas être indifférente aux gens de lettres ; mais je me suis toujours révolté contre cette coutume impolie qu'ont prise plusieurs jeunes gens d'appeler par leur simple nom des auteurs illustres qui méritent des égards.
Je trouve toujours indigne de la politesse française, et du respect que les hommes se doivent les uns aux autres, de dire Fontenelle, Chaulieu, Grébillon, Lamotte, Rousseau, etc. ; et j'ose dire que j'ai corrigé quelques personnes de ces manières indécentes de parler, qui sont toujours insultantes pour les vivants, et dont on ne doit se servir envers les morts que quand ils commencent à devenir anciens pour nous. Le peu de curieux qui pourront jeter les yeux sur les préfaces de quelques pièces de théâtre que j'ai hasardées verront que je dis toujours le grand Corneille, qui a pour nous le mérite de l'antiquité ; et que je dis M. Racine et M. Despréaux, parce qu'ils sont presque mes contemporains.
Il est vrai que dans la préface d'une tragédie adressée à milord
Bolingbroke, rendant compte à cet illustre Anglais des défauts et des
beautés de notre théâtre, je me suis plaint, avec justice, que la galanterie
dégrade parmi nous la dignité de la scène; j'ai dit, et je dis encore, que
l'on avait applaudi ces vers d*Alcibiadej indignes de la tragédie (act. I,
se. m) :
Hélas I qu^est-il besoin de m'en entretenir? Mon penchant à l'amour, je l'avouerai sans peine, Fut de tous mes malheurs la cause trop certaine; Mais, bien qu'il m'ait coûté des chagrins, des soupirs, Je n'ai pu refuser mon âme à ses plaisirs;
Car enfin , Amintas, quoi qu'on en puisse dire,
Il n'est rien de semblable à ce qu'il nous inspire. Où trouve-tron ailleurs cette vive douceur Capable d'enlever et de charmer un cœur? Ah! lorsque, pénétré d'un amour véritable, Et gémissant aux pieds d'un objet adorable, J'ai connu dans ses yeux timides ou distraits Que mes soins de son cœur avaient troublé la paix ; Que , par l'aveu secret d^une ardeur mutuelle, La mienne a pris encore une force nouvelle ; Dans ces tendres instants j'ai toujours éprouvé Qu'un mortel peut sentir un bonheur achevé.
J'aurais pu dire avec la même vérité que les deiiiiers ouvrages du grand Corneille sont indignes de lui, et sont inférieurs à cet Alcibiade, et que la Bérénice de M. Racine n'est qu'une élégie bien écrite, sans offenser la mémoire de ces grands hommes. Ce sont les fautes de ces écrivains illustres qui nous instruisent : j'ai cru même faire honneur à M. de Campistron, en le citant à des étrangers à qui je parlais de la scène française ; de même que je croirais rendre hommage à l'inimitable Molière, si, pour faire sentir les défauts de notre scène comique, je disais que, d'ordinaire, les intrigues de nos comédies ne sont ménagées que par des valets, que les plaisanteries ne sont presque jamais dans la bouche des maîtres ; et que j'apportasse en preuve la plupart des pièces de ce charmant génie, qui, malgré ce défaut et celui de ses dénoûments, est si au-dessus de Plante et de Térence.
ÏSd ajouté qa'Alcibiade est une pièce suivie, mais faiblement écrite : le défenseur de M. de Campistron m'en fait un crime; mais qu'il me soit permis de me servir de la réponse d'Horace :
Nempe incomposito dixi pede currere versus
Lucili : quis tam Lucili fautor inepte est
Ut non hoc fateatur?
Lib. I, sat. X.
On me demande ce que j'entends par un style faible : je pourrais répondre, le mien. Mais je vais tâcher de débrouiller cette idée, afin que cet écrit ne soit pas absolument inutile, et que, ne pouvant, par mon exemple, prouver ce que c'est qu'un style noble et fort, j'essaye au moins d'expliquer mes conjectures et de justifier ce que je pense en général du style de la tragédie A'Alcibiade.
Le style fort et vigoureux, tel qu'il convient à la tragédie, est celui qui ne dit ni trop ni trop peu, et qui fait toujours des tableaux à l'esprit, sans s'écarter un moment de la passion.
Ainsi Cléopâtre, dans Rodogune^ s'écrie (act. V, se. i) :
Trône, k f abandonner je ne puis consentir; Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.
Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge!
Voilà du style très-fort et peut-être trop. Le vers qui précède le dernier :
II vaut mieux mériter le sort le plus étrange ,
est du style le plus faible.
Le style faible, non-seulement en tragédie, mais en toute poésie, consiste encore à laisser tomber ses vers deux à deux, sans entremêler de longues périodes et de courtes, et sans varier la mesure ; à rimer trop en épithètes; à prodiguer des expressions trop communes; à répéter souvent les mêmes mots ; à ne pas se servir à propos des conjonctions qui paraissent inutiles aux esprits peu instruits, et qui contribuent cependant beaucoup à Télégance du discours ;
Tantum séries, juncturaque polleti
De Arte poeL
Ce sont toutes ces finesses imperceptibles qui font en même temps et la difliculté et la perfection de l'art :
In tenui labor, at tenuis non gloria.
Georg. IV.
J'ouvre dans ce moment le volume des tragédies de M. de Campistron, et je vois à la première scène de VAlcibiade :
Quelle que soit pour nous la tendresse des rois, Un moment leur suffît pour faire un autre choix.
Je dis que ces vers, sans être absolument mauvais, sont faibles et sans beauté.
Pierre Corneille, ayant la même chose à dire, s'exprime ainsi :
Et malgré ce pouvoir dont l'éclat nous séduit,
Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'œil nous détruit.
Ce quelle que soit de YAlcibiade fait languir le vers : de plus un moment leur suffit pour faire un autre choix ne fait pas, à beaucoup près, une peinture aussi vive que ce vers :
Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'œil nous détruit.
Je trouve encore :
Mille exemples connus de ces fameux revers... Affaibli notre empire, et dans mille combat::... Nous cache mille soins dont il est agité... Il a mille vertus dignes du diadème...
Par mille exploits fameux justement couronnés... En vain mille beautés, dans la Perse adorées... En vain par mille soins la princesse Artémiso... Le sort le plus cruel, mille tourments affreux.
Je dis que ce mot mille si souvent répété, et surtout dans des vers assez lâches, affaiblit le style au point de le gâter ; que la pièce est pleine de ces termes oiseux qui remplissent négligemment Thémistiche ; je m'offre de prouver à qui voudra que presque tous les vers de cet ouvrage sont énervés par ces petits défauts de détail qui répandent leur langueur sur toute la diction.
Si j'avais vécu du temps de M. de Campistron, et que j'eusse eu l'honneur d'être son ami, je lui aurais dit à lui-même ce que je dis ici au public; j'aurais fait tous mes efforts pour obtenir de lui qu'il retouchât le style de cette pièce, qui serait devenue avec plus de soin un très-bon ouvrage. En un mot, je lui aur£Ûs parlé, comme je fais ici, pour la perfection d'un art qu'il cultivait d'ailleurs avec succès.
Le fameux acteur qui représenta si longtemps Âlcibiade cachait toutes les faiblesses de la diction par les charmes de son récit : en effet, l'on peut dire d'une tragédie comme d'une histoire, Ilistoria^ quoquo modo scriptaj bene legitur ] et tragœdia^ quoquo modo scripta, bene reprœsentatur ; mais les yeux du lecteur sont des juges plus difficiles que les oreilles du spectateur.
lOd LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.
Celui qui lit ces vers d*Alcîbiade :
Je répondrai , seigneur, avec la liberté * D'un Grec qui ne sait pas cacher la vérité,
se ressouvient à Tinstant de ces beaux vers de Britannicus :
Je répondrai , madame , avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité.
11 voit d'abord que les vers de M. Racine sont pleins d'une harmonie singulière qui caractérise en quelque façon Burrhus, par cette césure coupée, (Pun soldat, etc. ; au lieu que les vers d!Alcibiade sont rampants et sans force ; en second lieu, il est choqué d'une imitation si marquée ; en troisième lieu, il ne peut souffrir que le citoyen d'un pays renommé par l'éloquence et par l'artifice donne à ces mêmes Grecs un caractère qu'ils n'avaient pas (Act* III, se. i) :
Vous allez attaquer des peuples indomptables.
Sur leurs propres foyers plus qu'ailleurs redoutables.
On voit partout la môme langueur de style. Ces rimes d'épithètes, indomptables y redoutables, choquent l'oreille délicate du connaisseur, qui veut des choses et qui ne trouve que des sons. Sur leurs propres foyers plus qu'ailleurs est trop simple, môme pour la prose.
Je n'ai trouvé aucun homme de lettres qui n'ait été de mon avis, et qui ne soit convenu avec moi que le style de cette pièce est, en général, très-languissant. J'ajouterai même que c'est la diction seule qui abaisse M. de Gampistron au-dessous de M. Racine. J'ai toujolœs soutenu que les pièces de M. de Gampistron étaient pour le moins aussi régulièrement conduites que toutes celles de l'illustre Racine ; mais il n'y a que la poésie du style qui fasse la perfection des ouvrages en vers. M. de Gampistron l'a toujours trop négligée; il n'a imité le coloris de M. Racine que d'un pinceau timide ; il manque à cet auteur, d* ailleurs judicieux et tendre, ces beautés de détail, ces expressions heureuses, qui sont l'âme de la
1. Voltaire ne cite pas exactement ces deux vers : les voici :
J« parlerai du moins avec la liberté
D'ua Grec qui ne doit point cacher la Térité.