‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 44 sur 246 · INTENDANT DE MOULINS · texte numérisé non relu

INTENDANT DE MOULINS

A Cirey, le 9 février 1736.

Un peu de maladie, monsieur, m'a privé de la consolation de vous écrire des pouilles de ma main. Je me sers d'un secrétaire ; je me donne des sdrs d'intendant. Hélas ! cruel que vous êtes, c'est bien vous qui fautes l'intendant avec moi en ne répondant point à mes requêtes! l'avais cru vous faire ma cour et flatter votre goût en vous envoyant, il y a quelques mois, une scène tout entière traduite d'un vieil auteur anglais ; mais vous ne vous souciez ni de l'Anglais ni de moi. Vous aviez promis à M"*' du Châtelet des petits cygnes de Moulins et des petits bateaux. Savez-vous bien que des bagatelles, quand on les a promises, deviennent solides et sacrées, et qu'il vaudrait mieux être deux ans sans faire payer la taille aux peuples de la mère aux gaines ^ que de manquer d'envoyer des petits cygnes à Girey? Vous croyez donc qu'il n'y a dans le monde que des ministres. Moulins et Versailles?

En lisant aujourd'hui des vers anglais de Pope sur le bonheur, voici comme j'ai réfuté ce raisonneur :

Pope, l'Anglais, ce sage si vanté,

Dans sa morale au Parnasse embellie ,

Dit que les biens , les seuls biens de la vie ,

Sont le repos, l'aisance et la santé.

n s'est mépris : quoi ! dans l'heureux partage

Des dons du ciel faits à l'humain séjour,

Ce triste Anglais n'a pas compté l'amour !

Qu'il est à plaindre ! il n'est heureux ni sage.

Mettez l'amitié à la place de l'amour, et vous verrez combien vous manquez à ma félicité. Donnez-moi au moins votre protection, comme si j'étais né dans Moulins. Ayez pitié de cette pauvre Alzire^ que l'on impriaie, à ce qu'on m'a dit, furtivement, comme on a imprimé le Jules

i. La ville de Moulins, célèbre par sa coutellerie.

n2 LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.^

César. Il est bien dur de voir ainsi ses enfants estropiés, M. Rouillé peut d'un mot empêcher qu'on me fasse ce tort; c'est à vous que je veux en avoir l'obligation. Si vous me rendez ce bon office, j'aurai pour vous bien du respect et de la reconnaissance ; et, si vous m'écrivez, je vous aimerai de tout mon cœur.

A M. DE LA ROQUE

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