‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 45 sur 246 · AUTEUR DU MERCURE DE FRANCE · texte numérisé non relu

AUTEUR DU MERCURE DE FRANCE

A Cirey, ce 10 février 1736.

Je suis bien fâché, monsieur, qu'un peu d'indisposition m'empêche de vous écrire de ma main. Je n'ai que la moitié du plaisir en vous marquant ainsi combien je suis sensible à vos politesses. Il est bien doux de plaire à un homme qui, comme vous, connaît et aime tous les beauxarts. Vous me rappelez toujours par votre goût, par votre politesse et par votre impartialité l'idée du charmant M. de La Paye, qu'on ne peut trop regietter. Je pense bien comme vous sur les beaux-arts :

Vers enchanteurs , exacte prose , Je ne me borne point à vous.

N'avoir qu'un goût, c'est peu de chose; Beaux-arls , je vous invoque tous :

Musique, danse, architecture, Art de graver, docte peinture , Que vous m'inspirez de désirs!

Beaux-arts, vous êtes des plaisirs; Il n'en est point qu'on doive exclure.

Je voudrais bien, monsieur, vous envoyer quelques-unes de ces bagatelles pour lesquelles vous avez trop d'indulgence; mais vous savez que ces petits vers, que j'adresse quelquefois à mes amis, respirent une liberté dont le public sévère ne s'accommoderait pas. Si parmi ces libertins qui vont toujours nus, il s'en trouve quelques-uns de vêtus à la mode du pays, j'aurai l'honneur de vous les envoyer.

Je suis, etc.

A M. DE LAMARE

A Circy, 15 mars 1736.

Je me flatte, monsieur, que quand vous ferez imprimer quelquesuns de vos ouvrages, vous le ferez avec plus d'exactitude que vous n'en avez eu dans l'édition de Jules César. Permettez que mon amitié se plaigne que vous ayez hasardé dans votre préface des choses sur lesquelles vous deviez auparavant me consulter.

\ous dites, par exemple, que dans certaines circonstances le parricide était regardé comme une action de courage, et même de vertu, chez les Romains : ce sont de ces propositions qui auraient grand besoin d'être prouvées.

n n'y a aucun exemple de fils qui ait assassiné son père pour le salut de la patrie. Brutus est le seul; encore n'est-il pas absolument sftr qu'il fût le fils de César.

le crois que vous deviez vous contenter de dire que Brutus était stoïcien et presque fanatique, féroce dans la vertu, et incapable d'écouter la nature quand il s'agissait de sa patrie, comme sa lettre à Gicéron le prouve.

Il est assez vraisemblable qu'il savait que César était son père, et que cette considération ne le retint pas ; c'est même cette circonstance et ce combat singulier entre la tendresse et la fureur de la liberté qui seuls pouvaient rendre la pièce intéressante : car de représenter des Romains nés libres, des sénateurs opprimés par leur égal, qui conspirent contre un tyran, et qui exécutent de leurs mains la vengeance publique, il n'y a rien là que de simple, et Aristote (qui, après tout, était un trèsgrand génie) a remarqué, avec beaucoup de pénétration et de connaissance du cœur humain, que cette espèce de tragédie est languissante et insipide ; il l'appelle la plus vicieuse de toutes : tant l'insipidité est un poison qui tue tous les plaisirs I

Vous auriez donc pu dire que César est un grand homme, ambitieux jusqu'à la tyrannie; et Brutus un héros d'un autre genre, qui poussa l'amour de la liberté jusqu'à la fureur.

Vous pouviez remarquer qu'ils sont représentés tous condamnables, mais à plaindre, et que c'est en quoi consiste l'artifice de cette pièce. Vous paraissez surtout avoir d'autant plus de tort de dire que les Romains approuvaient le parricide de Brutus, qu'à la fin de la pièce les Romains ne se soulèvent contre les conjurés que lorsqu'ils apprennent que Brutus a tué son père. Ils s'écrient :

0 monstre que les dieux devraient exterminer 1

(Àct. IH, se. VIII.)

Je vous avais dit, à la vérité, qu'il y avait, parmi les Lettres de Cicéron^ une lettre de Brutus* par laquelle on peut inférer qu'il avait tué son père pour la cause de la liberté. Il me semble que vous avez assuré la chose trop positivement.

Celui qui a traduit la lettre italienne de M. le marquis Algarotti semble être tombé dans une méprise à l'endroit où il est dit que c'est un de ceux qu'on appelle doctores umbratici qui a fait la première édition furtive de cette pièce. Je me souviens que quand M. Algarotti me lut sa lettre en italien, il y désignait un précepteur qui. ayant volé cet ouvrage, le fit imprimer. Cet homme a même été puni ; mais, par la traduction, il semble qu'on ait voulu désigner les professeurs de l'IIniversité. L'auteur de la brochure qu'on donne toutes les semaines sous le titre d'Observations^ etc., a pris occasion de cette méprise pour insinuer que M. le marquis Algarotti avait prétendu attaquer les professeurs de Paris ; mais cet étranger respectable , qui a fait tant d'honneur à l'Université de Padoue, est bien loin de ne pas estimer celle de Paris, dans laquelle on peut dire qu'il n'y a jamais eu tant de probité et tant de goût qu'à présent.

Si vous m'aviez envoyé votre préface, je vous aurais prié de corriger ces bagatelles ; mais vos fautes sont si peu de chose en comparaison des miennes, que je ne songe qu'à ces dernières. J'en ferais une fort grande de ne vous point aimer, et vous pouvez compter toujours sur moi.

i. Sed mihl priùs omnia dii deeqae eripuerint, qoàm illud Judicium, quo non modo luercdi ejus quem occidi non concesserim quod in illo non tali , sed ne patri quidem nieo« si reviviscat, nt, patiente me, plus legibus ac senata possit. (BnUi Epist. ad Cic.)

A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

A Cirey, par Vassi en Champagne, 18 mars 1736.

Une assez longue maladie, madame, m'a empêché de répondre plus tôt à la lettre charmante dont vous m'avez honoré. Vous devez vous in* téresser à cette maladie ; elle a été causée par trop de travail : eh I quel objet ai-je dans tous mes travaux que l'envie de, vous plaire, de mériter votre suffrage ? Celui que vous donnez à mes Américains^ et surtout à la vertu tendre et simple d'Alzû'e, me console bien de toutes les critiques de la petite ville qui est à quatre lieues de Paris, à cinq cents lieues du bon goût, et qu'on appelle la cour. Je ferai ce que je pourrai assurément pour rendre Gusman plus tolérable. Je ne veux point me justifier sur un rôle qui vous déplaît; mais Grand val ne m'a-t-il pas fait aussi un peu de tort? n'a-t-il pas outré le caractère? n'a-t-il pas rendu féroce ce que je n'ai prétendu peindre que sévère?

\ous pensâtes, dites-vous, dès les premiers vers, que ce Gusman ferait pendre son père. Ehl madame, le premier vers qu'il dit est celui-ci :

Quand vous priez un fils, seigneur, vous commandez.

N'a-t-il pas l'autorité de tous les vice-rois du Pérou? et cette inflexibilité ne peut-elle pas s'accorder avec les sentiments d'un fils? Sylla et Marins aimaient leur père.

Enfin la pièce est fondée sur le changement de son cœur ; et si le cœur était doux, tendre, compatissant au premier acte, qu'aurait-on fait au dernier?

Permettez-moi de vous parler plus positivement sur Pope. Vous me dites que l'amour social fait que tout ce qui est est bien. Premièrement ce n'est point ce qu'il nomme amour social (très-mal à propos) qui est chez lui le fondement et la preuve de l'ordre de l'univers. Tout ce qui est est bien, parce qu'un Être infiniment sage en est l'auteur ; et c'est l'objet de la première épltre. Ensuite il appelle amour social, dans

Tépître dernière, cette Providence bienfaisante par laquelle les animaux servent de subsistance les uns aux autres. Milord Shaftesbuiy, qui le premier a établi une partie de ce système, prétendait, avec raison, que Dieu avait donné à Tbomme l'amour de lui-même pour l'engager à conserver son être ; et V amour social^ c'est-à-dire un instinct très-subordonné à l'amour-propre, et qui se joint à ce grand ressort, est le fondement de la société»

Mais il est bien étrange d'imputer à je ne sais quel amour social dans Dieu cette fureur irrésistible avec laquelle toutes les espèces d'animaux sont portées à s'entre-dévorer. Il parait du dessein à cela, d'accord; mais c'est un dessein qui assurément ne peut être appelé amour.

Tout l'ouvrage de Pope fourmille de pareilles obscurités. Il y a cent éclairs admirables qui percent à tous moments cette nuit, et votre imagination brillante doit les aimer. Ce qui est beau et lumineux est votre élément. Ne craignez point de faire la disserteuse, ne rougissez point de joindre aux grâces de votre personne la force de votre esprit ; faites des nœuds avec les autres femmes, mais parlez-moi raison.

Je vous supplie, madame, de me ménager les bontés de M. le président Hénault : c'est Tesprit le plus droit et le plus aimable que j'sde jamais connu. Mille respects et un étemel attachement.

A M. L'ABBÉ MOUSSINOT,

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