A M. DE S'GRAVESANDE
Cirey, 1737.
Vous vous souvenez, monsieui*, de l'absurde calomnie qu'on fit courir dans le monde pendant mon séjour en Hollande. Vous savez si nos prétendues disputes sur le spinosisme et sur des matières de religion ont le moindre fondement. Vous avez été si indigné de ce mensonge, que vous avez daigné le réfuter publiquement ; mais la calomnie a pénétré jusqu'à la cour de France, et la réfutation n'y est pas parvenue. Le mal a des ailes, et le bien va à pas de tortue. Vous ne sauriez croire avec quelle noirceur on a écrit et parlé au cardinal de Fleury. Tout mon bien est en France, et je suis dans la nécessité de détruire une imposture que dans votre pays je me contenterais de mépriser, à votre exemple.
Souffrez donc, aimable et respectable philosophe, que je vous supplie très-instamment de m' aider à faire connaître la vérité. Je n'ai point encore écrit au cardinal pour me justifier. C'est une posture trop humiliante que celle d'un homme qui fait son apologie ; mais c'est un beau rôle que celui de prendre en main la défense d'un homme innocent. Ce rôle est digne de vous, et je vous le propose comme à un homme qui a un cœur digne de son esprit. Écrivez au cardinal; deuj^ mots et votre nom feront beaucoup, je vous en réponds : il en croira un homme accoutumé à démontrer la vérité. Je vous remercie, et je me souviendrai toujours de celles que vous m'avez enseignées. Je n'ai qu'un regret, c'est de n'en plus apprendre sous vous. Je vous lis au moins, ne pouvant plus vous entendre. L'amour de la vérité m'avait conduit à Leyde, l'amitié seule
01 en a arraché. En quelque lieu que je sois, je conserverai pour vous le plus tendre attachement et la plus parfaite estime.
AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE
Octobre 1737.
Monseigneur, il est bien douloureux que Cirey soit si loin du trône de Remusberg. Vos bienfaits et vos ordres sont bien longtemps en chemin. Je reçois le 10 octobre une lettre du 16 auguste, remplie de vers et d'excellente morale, et de bonne métaphysique, et de grands sentiments, et d'une bonté qui enchante mon cœur. Ah ! monseigneur, pourquoi êtes-vous prince ? Pourquoi n'êtes-vous pas, du moins un an ou deux, un homme comme les autres ? On aurait le bonheur de vous voir; et c'est le seul qui me manque depuis que vous daignez m' écrire. Vous êtes comme le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; vous communiquez avec les fidèles par le ministère des anges. Vous nous aviez envoyé l'ange Césarion, et il est trop tôt retourné vers son ciel : nous vous avons vu dans votre ambassadeur. Vous voir face à face est un bonheur qui ne nous est pas donné; c'est pour les élus de Remusberg.
Notre petit paradis de Cirey présente ses très-humblea respects à votre empyrée; et la déesse Emilie s'incline devant Gott-Frédéric. J'ai donc enfin reçu après mille détours, et cette belle lettre, l'ode et le troisième cahier de la métaphysique wolfienne. Voilà, encore une fois, de ces bienfaits que les autres rois, ces pauvres hommes qui ne sont que rois, sont incapables de répandre.
Je vous dirai sur cette métaphysique, un peu longue, un peu trop pleine de choses communes, mais d'ailleurs admirable, très>bien liée et souvent très-profonde ; je vous dirai, monseigneur, que je n'entends goutte à l'être simple de Wolf. Je me vois transporté tout d'un coup dans un climat dont je ne puis respirer l'air, sur un terrain où je ne puis mettre le pied, chez des gens dont je n'entends point la langue. Si je me flattais d'entendre cette langue, je serais peut-être assez hardi pour disputer contre M. Wolf, en le respectant, s'entend. Je nierais, par exem-
pie, tout net la définition de l'étendue, qui est, selon ce philosophe, la continuité des êtres. L'espace pur est étendu et n'a pas besoin d'autres êtres pour cela. Si M. Wolf nie l'espace pur, en ce cas nous sommes de deux religions différentes : qu'il reste dans la sienne, et moi dans la mienne. Je suis tolérant; je trouve très-bon que l'on pense autrement que moi : car, que tout soit plein ou non, ne m'importe, et moi je suis tout plein d'estime pour lui.
Je ne peux finir sur les remerclments que je dois à votre altesse* royale. Vous daignez encore me promettre des mémoires sur ce que le czar * a fait pour le bien des hommes : c'est ce qui vous touche le plus; c'est l'exemple que vous devez suiipasser et le thème que je dois écrire. Vous êtes né pour commander à des hommes plus dignes de vous que les sujets du czar. Vous avez tout ce qui manquait à ce grand homme ; et, sur toutes choses, vous avez l'humanité qu'il avait le malheur de ne pas connaître.
£nfin, pour comble de bienfaits, monseigneur, vous m'envoyez une nouvelle ode de votre main. C'est ainsi que César jeune et oisif s'occupait. Lui et Auguste, et presque tous les bons empereur ont fait des vers : je citerais même les mauvais princes; mais je ne veux pas déshonorer la poésie.
Vous faites très-bien , grand prince , d'exercer aussi dans ce genre votre génie qui s'étend à tout : puisque vous avez fait à la langue française l'honneur de la savoir si bien, c'est un excellent moyen de la parler avec plus d'énergie que de mettre ses pensées en vers ; car c'est l'essence . des vers de dire plus et mieux que la prose. J'ai donc une seconde fois pris la liberté d'examiner très-scrupuleusement votre ouvrage. J'ose vous dire mon avis sur les moindres choses. Quelque parfaite connaissance que vous ayez de la langue française, on ne devine point par le géni(» certains tours, certaines façons de parler que l'usage établit parmi nous. Il est impossible de distinguer quelquefois le mot qui appartient à la prose, de celui que la poésie souffre ; et celui qui est admis dans un genre de celui qui n'est pas reçu. Je fais tous les jours de ces fautes quand j'écris en latin. Il est vrai que votre altesse royale possède infiniment mieux le français que je ne sais la langue latine ; mais enfin il y a
i. Pierre le Grand.
toujours quelque petite virgule, quelques points sur les i à mettre; et je me charge, sous votre bon plaisir, de ce petit détail.
Je vois que le bonheur est rarement pur. Votre altesse royale m'écrit des lettres d'un grand homme, m'envoie les ouvrages d'un sage ; et vous voyez que le chemin est bien long pour me faire parvenir ces trésors. M. du Breuil remet les paquets à un ami qui a des correspondances, et cela prend bien des détours. Vous m'avez rendu avide et impatient. Je suis comme les courtisans, insatiable de nouveaux bienfaits. Voulez-vous, monseigneur, essayer de la voie de M. Thiriot ? Il me remettra les paquets par une voie sûre de Paris à Girey.
Recevez, monseigneur, avec votre bonté ordinaire, les sincères protestations du respect profond, du tendre, de l'inviolable dévouement, de l'estime et de la passion, enfin de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.
A M. L'ABBÉ MOUSSINOT.
Novembre 1737.
Votre patience, mon cher abbé, va être mise à une étrange question; je tremble qu'elle n'en puisse soutenir l'épreuve. J'espère tout de votre amitié. Affaires temporelles, affaires spirituelles, ce sont là les deux grands sujets du long bavardage que je vais vous faire.
M. de Lezeau me doit trois ans; il faut le presser sans trop l'importuner. Une lettre au prince de Guise, cela ne coûte rien et avance les affaires. Les Villars et les d'Auneuil doivent deux années ; il faut poliment et sagement remontrer à ces messieurs leurs devoirs à l'égard de leurs créanciers ; il faut aussi terminer avec M. de Richelieu, et en passer par où l'on voudra. J'aurais de grandes objections à faire sur ce qu'il me propose; mais j'aime encore mieux une conclusion qu'une objection. Concluez donc, mon cher ami; je m'en rapporte aveuglément à vos lumières, qui me sont toujours très-utiles.
Prault doit donner cinquante francs à monsieur votre frère. Je le veux; c'est un petit pot-de-vin, une bagatelle qui est entrée dans mon
marchés et, quand cette bagatelle sera payée, monsieur votre frère grondera de ma part le négligent Prault, qui, dans les envois des livres que je veux, met toujours des retards qui m'impatientent cruellement; rien de tout ce qu'il m'expédie n'arrive à point nommé.
Monsieur votre frère demandera ensuite à ce libraire, ou à tel autre qu'il voudra, un Puffendorfy la Chimie de Boërhaave la plus complète ; une Lettre sur la divisibilité de la matière^ chez Jombert ; la Table des trente premiers tomes de V Histoire de V Académie des Sciences ; Mariotte, de la Nature de l'air; idem, du Froid et du Cliaud ; Boyle, De ratione inter ignem et flammam^ difficile à trouver; c'est l'affaire de monsieur votre frère.
Autres commissions. Deux rames de papier de ministre, autant de papier à lettres, le tout papier de Hollande ; douze bâtons de cire d'Espagne à l'esprit-de-vin, une sphère copernicienne, un verre ardent des plus grands, mes estampes du Luxembourg, deux globes avec leurs pieds, deux thermomètres, deux baromètres ; les plus longs sont les meilleurs ; deux planches bien graduées, des terrines, des retortes. En fait d'achat, mon ami, qu'on préfère toujours le beau et le bon un peu cher au médiocre moins coûteux.
Voilà pour le bel esprit qui cherche à s'instruh'e à la suite des Fontenelle, des Boyle, de Boërhaave, et autres savants. Ce qui suit est pour l'homme matériel, qui digère fort mal, qui a besoin de faire, à ce qu'on lui dit, de grands exercices, et qui, outre ce besoin de nécessité, a encore d'autres besoins de société. Je vous prie en conséquence de lui faire acheter un bon fusil, une jolie gibecière avec appartenances, marteaux d'armes, tire-bourre et grandes boucles de diamants pour souliers, autres boucles à diamants pour jarretières ; vingt livres de poudre à poudrer ; dix livres de poudre de senteur, une bouteille d'essence au jasmin, deux énormes pots de pommade à la fleur d'oranger, deux houppes à poudrer, un très-bon couteau, trois éponges fines, trois balais pour secrétaire, quatre paquets de plumes, deux pmces de toilette très-propres, une paire de ciseaux de poche très-bons, deux brosses à frotter, enfin trois paires de pantoufles bien fourrées; et puis je ne me souviens de rien de plus. De tout cela on fera un ballot, deux s'il le faut, trois même s'ils sont