‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 50 sur 246 · Le marché relatif à V Enfant prodigue · texte numérisé non relu

Le marché relatif à V Enfant prodigue

nécessaires. Votre emballeur est excellent. Envoyez le tout par Joinville, non à mon adresse, car je suis en Angleterre (je vous prie de vous en souvenir), mais à l'adresse de madame de Champbonin.

Tout cela coûte, me direz-vous; et où prendre de l'argent? Où vous voudrez, mon cher abbé; on a des actions, on en fond: il ne faut jamais rien négliger de son plaisir, parce que la vie est courte ; je serai tout à vous pendant cette courte vie .

AU PRINCE DE PRUSSE

A Circy, le 20 décembre 1737.

Vous m'ordonnez, monseigneur, de vous présenter quelques règles pour discerner les mots de la langue française qui appartiennent à la prose, de ceux qui sont consacrés à la poésie. Il serait à souhaiter qu'il y eût sur cela des règles; mais à peine en avons-nous pour notre langue. II me semble que les langues s'établissent comme les lois : de nouveaux besoins, dont on ne s'est aperçu que petit à petit, ont donné naissance à bien des lois qui paraissent se contredire. 11 semble que les hommes aient voulu se conduire et parler au hasard. Cependant, pour mettre quelque ordre dans cette matière, je distinguerai les idées, les tours et les mots poétiques.

Une idée poétique, c'est, comme le sait votre altesse royale, une image brillante substituée à l'idée naturelle de la chose dont on veut parler : par exemple, je dirai en prose : « Il y a dans le monde un jeune prince vertueux et plein de talents, qui déteste l'envie et le fanatisme. » Je dirai en vers :

0 Minerve! ô divine Astrée!

Par vous sa jeunesse inspirée

Suivit les arts et les vertus.

L'Envie au cœur faux , à l'œil louche ,

Et le Fanatisme farouche

Sous ses pieds tooibent abattus.

Un tour poétique, c'est une inversion que la prose n'admet point.

Je ne dirai point en prose : « D*un maître efféminé corrupteurs politiques », mais « corrupteurs politiques d'un prince efféminé. » Je ne dirai

point :

Tel, et moins généreux, aux rivages d'Ëpire, Lorsque de Funivers il disputait Tempire , Confiant sur les eaux, aux aquilons mutins, Le destin de la terre et celui des Romains , Défiant à la fois et Pompée et Neptune, César à la tempête opposait sa fortune.

Ce César à la sixième ligne est un tour purement poétique , et en prose je commencerais par César.

Les mots uniquement réservés pour la poésie, j'entends la poésie noble, sont en petit nombre; par exemple, on ne dira pas en prose coursiers pour chevaux, diadème pour couronne, empire de France pour royaume de France, char pour carrosse, forfaits pour crimes, exploits pour actions,' Vempyrée pour le ciel, les airs pour Tair, fastes pour registres, naguère pour depuis peu, etc.

A l'égard du style familier, ce sont à peu près les mêmes termes qu'on emploie en prose et en vers. Mais j'oserai dire que je n'aime point cette liberté qu'on se donne souvent de mêler dans un ouvrage qui doit être uniforme, dans une épltre, dans une satire, non-seulement les styles différents, mais encore les langues différentes; par exemple, celle de Marot et celle de nos jours. Cette bigarrure me déplaît autant que ferait un tableau où l'on mêlerait des figures de Calot et les charges de Téniers avec des figures de Raphaël. Il me semble que ce mélange gâte la langue, et n'est propre qu'à jeter tous les étrangers dans Terreur.

D'ailleurs, monseigneur, l'usage et la lecture des bons auteurs en ont beaucoup plus appris à votre altesse royale que mes réflexions ne pourraient lui en dire.

A M. DE CIDEVILLE

A Cirey, ce 23 décembre 1737.

L'Amitié, ma déesse unique, Vient enfin de me réveiller

De cette langueur léthargique Où je paraissais sommeiller, Et m'a dit d'un ton véridique :

c N'as4u pas assez barbouillé Ton système philosophique?

Assez énoncé , détaillé De Louis l'histoire authentique?

N'as-tu pas encor rimaillé Récemment une œuvre tragique?

Seras-tu sans cesse embrouillé De vers et de mathématique?

Renonce plutôt à Newton , A Sophocle, aux vers de Virgile, A tous les maîtres d'Hélicon , Mais sois fidèle à Gideville. »

J'ai répondu du même ton :

« 0 ma patronne , ô ma déesse !

Gideville est le plus beau don Que je tienne de ta tendresse ; n est lui seul mon Apollon , C'est lui dont je veux le suffrage ; Pour lui mon esprit tout entier S'occupait d'un trop long ouvrage ; Et si j'ai paru l'oublier, C'est pour lui plaire davantage. »

Voilà une de mes excuses, mon cher Gideville, et cette excuse vous arrivera incessamment par le coche. C'est une tragédie : c'est Méropcy tragédie sans amour, et qui peut-être n'en est que plus tendre. Vous en jugerez, vous qui avez un cœur si bon et si sensible, vous qui seriez le plus tendre des pères, comme vous avez été le meilleur des fils, et comme vous êtes le plus fidèle ami et le plus sensible des amants.

Une autre excuse bien cruelle de mon long silence, c'est que la calomnie, qui m*a persécuté si indignement, m'a forcé enfin de rompre tout commerce avec mes meilleurs amis pendant une année. On ouvrait toutes mes lettres, on empoisonnait ce qu'elles avaient de plus innocent; et des personnes qui avaient apparemment juré ma perte en faisaient des extraits odieux qu'ils portaient jusqu'aux ministres dans l'occasion. J'avais cru apsuser la rage de ces persécuteui*s en faisant un tour en Hollande ; ils m'y ont poursuivi. Rousseau, entre autres, ce monstre né pour calomnier, écrivit que j'étais venu en Hollande prêcher contre la religion,

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que j'avais tenu école de déisme chez M. s'Gravesande, fameux philosophe de Hollande. Il fallut que M. s'Gravesande démentit ce bruit abominable dans les gazettes. Je ne m'occupai, dans mon séjour en Hollande, qu'à voir les expériences de la physique newtonienne que fût M. s'Gravesande, qu'à étudier et qu'à mettre en ordre les Éléments de cette physique, commencés à Girey. Je n'ai opposé à la rage de mes ennemis qu'une vie obscure, retirée, des études sérieuses auxquelles ils n'entendent rien.

A M. THIRIOT

A Cirey, le 25 janvier 1738.

Je comptais, mon cher ami, vous envoyer un énorme paquet pour le prince, et j'aurais été charmé que vous eussiez lu tout ce qu'il contient; vous eussiez vu et peut-être approuvé la manière dont je pense sur bien des choses, et surtout sur vous : je lui parle de vous conune le doit faire im homme qui vous estime et qui vous aime depuis si longtemps. Il doit, par vos lettres, vous aimer et vous estimer aussi ; cela est indubitable, mais ce n'est pas assez. Il faut que vous soyez regardé par lui comme un philosophe indépendant, comme un homme qui s'attache à lui par goût, par estime, sans aucune vue d'intérêt. Il faut que vous ayez auprès de lui cette espèce de considération qui vaut mieux que mille écus d'appointements, et qui, à la longue, attire en effet des récompenses solides. C'est sur ce pied-là que je vous ai cru tout établi dans son esprit, et c'est de là que je suis parti toutes les fois qu'il s'est agi (le vous. J'étais d'autant plus disposé à le croire, que vous me mandâtes, il y a quelque temps, à propos de M. de Ksdserling, que le prince envoya de Berlin à M"** la marquise du Châtelet : I^ prince nous a aitssi owoyé un gentilhomme^ etc. Vous ajoutiez je ne sais quoi de bruit dam le monde, à quoi je n'entendais rien ; et tout ce que je comprenais, c'était que le prince vous donnait tous les agréments et toutes les récompenses que vous méritez et que vous devez en attendre.

Enfin je croyais ces récompenses si sûres, que M. de Kaiserling, qui

est en effet son favori, et dont le prince ne me parle jamais que conmie de son ami intime, me dit que l'intention de son altesse royale était de vous faire sentir de la manière la plus gracieuse les effets de sa bienveillance. Voici à peu près mot à mot ce qu'il me dit : « Notre prince « n'est pas riche à présent, et il ne veut pas emprunter, parce qu'il dit « qu'il est mortel, et qu'il n'est pas sûr que le roi son père payât ses 'I dettes. Il aime mieux vivre en philosophe, en attendant qu'il vive un « jour en grand roi ; et il serait très-fâché, alors, qu'il y eût un prince « sur la teiTe qui récompensât mieux ses serviteurs que lui. Je vous « avouerai même, continua-t-il, que l'extrême envie qu'il a d'établir sa « réputation chez les étrangers l'engagera toujours à prodiguer des ré- « compenses d'éclat sur ses serviteurs qui ne sont pas ses sujets. »

Ce fut à cette occasion que je parlai de vous à M. de Kaiserling dans des termes qui lui firent une très-grande impression. C'est un homme de beaucoup de mérite, qui s'est conduit avec le roi en serviteur vertueux, et, auprès du prince, en ami véritable. Le roi l'estime, et le prince l'aime comme son frère. M™* la marquise du Ghâtelet l'a si bien reçu, lui a donné des fêtes si agréables, avec un air si aisé, et qui sentait si peu l'empressement et la fatigue d'une fête, elle Ta forcé d'une manière si noble et si adroite à recevoir des présents extrêmement jolis, qu'il s'en est retourné enchanté de tout ce qu'il a vu, entendu et reçu. Ses impressions ont passé dans l'âme du prince royal, qui en a conçu pour M"* la marquise du Châtelet toute l'estime et, j'ose dire, l'admiration qu'elle mérite. Je vous fais tout ce détail, mon cher ami, pour vous persuader que M. de Kaiserling doit être l'homme par qui les bienfaits du prince doivent tomber sur vous.

Je vous répète que je suis bien content de la politique habile et noble que vous avez mise dans le refus adroit d'une petite pension, et si, par hasard (car il faut prévoir tout), il arrivait que son altesse royale prit votre refus pour un mécontentement secret, ce que je ne crois pas, je vous réponds qu'en ce cas M. de Kaiserling vous servirait avec autant de zèle que moi-même. Continuez sur ce ton : que vos lettres insinuent toujours au prince le prix qu'il doit mettre à votre affection à son service, à vos soins, à votre sagesse, à votre désintéressement; et je vous réponds, moi, que vous vous en trouverez très-bien. J'ai été prophète une fois en ma vie, aussi n'était-ce pas dans mon pays; c'était à Lon-

dres, avec notre cher Falkener. Il n'était que marchand, et je lui prédis qu'il serait ambassadeur à la Porte. Il se mit à rire ; et enfin le voilà ambassadeur. Je vous prédis que vous serez un jour chargé des affaires du prince devenu roi ; et, quoique je fasse cette prédiction dans mon pays, votre sagesse l'effectuera. Mais, d'une manière ou d'autre, soyez sûr d'une fortune.

Je suis bien aise que Piron gagne quelque chose à me tourner en ridicule ^ L'aventure de la Malcrais-Maillard est assez plaisante. Elle prouve au moins que nous sommes trës-galants ; car, quand Maillard nous écrivait, nous ne lisions pas ses vers ; quand M"* de Lavigne nous écrivit, nous lui filmes des déclarations*

M. le chancelier n'a pas cru devoir m' accorder le privilège des Eléments de Newton ; peut-être dois-je lui en être très-obligé. Je traitais la philosophie de Descartes comme Descartes a traité celle d'Aristote. M. Pitot, qui a examiné mon ouvrage avec soin, le trouvait assez exact ; mais enfin je n'aurais eu que de nouveaux ennemis, et je garderai pour moi les vérités que Newton et s'Gravesande m'ont apprises. Adieu, mon cher ami.

A M. THIRIOT

Cirey, ce 7 février 1738.

Je vous envoie, mon cher ami, une lettre pour le prince royal, en réponse à celle que vous m'avez dépêchée par l'autre voie. Sa lettre contenait une très-belle émeraude accompagnée de diamants brillants, et je ne lui envoie que des paroles. Soyez sûr, mon cher Thiriot, que mes remerctments pour lui seront bien plus tendres et bien plus énergiques quand il aura fait pour vous ce que vous méritez et ce que j'attends. Ne soyez point du tout en peine de la façon dont je m'exprime sur votre compte, quand je lui parle de vous ; je ne lui écris jamais rien qui vous regarde, qu'à l'occasion des lettres qu'il peut faire passer par vos mains,

i. Dans la Métromanie, où Piron a tiré partie de cette aventure, que tout le monde connaît.

et que je le prie de vous confier. Je suis bien loin de paraître soupçonner qu'il soit seulement possible qu'il vous ait donné le moindre sujet d'être mécontent. Quand je serais capable de faire cette balourdise, l'amitié m'en empêcherait bien. Elle est toujours éclairée quand elle est si vraie et si tendre. Continuez donc à le servir dans le commerce aimable de littérature dont vous êtes chargé, et soyez sûr, encore une fois, qu'il vous dira un jour : Euge^ serve bone et fidelisj quia super pauca fuisti fidelisy etc.

Vous vous intéressez à mes nièces ; vous savez sans doute ce que c'est que M. de La Rochemondière, qui veut de notre atnée. Je le crois homme de mérite, puisqu'il cherche à vivre avec quelqu'un qui en a. Si je peux faciliter ce mariage, en assurant vingt-cinq mille livres, je suis tout prêt, et, s'il en veut trente, j'en assurerai trente; mais, pour de l'argent comptant, il faut qu'il soit assez philosophe pour se contenter du sien, et de vingt mille écus que ma nièce lui apportera. Je me suis cru, en dernier lieu, dans la nécessité de prêter tout ce dont je pouvais disposer. Le prêt est très-assuré; le temps du payement ne l'est pas; ainsi je ne peux m' engager à rien donner actuellement par un contrat. Mais ma nièce doit regarder mes sentiments pour elle comme quelque chose d'aussi sûr qu'un contrat par-devant notaire. J'aurais bien mauvaise opinion de celui qui la recherche, si un présent de noce de plus ou de moins (qu'il doit laisser à ma discrétion) pouvait empêcher le mariage. C'est une chose que je ne peux soupçonner. Je ferai à peu près pour la cadette ce que je fais pour l'aînée. Leur frère, correcteur des comptes, est bien pourvu. Le petit frère sera, quand il voudra, officier d ans le régiment de M. du Châtelet. Voilà toute la nichée établie d'un trait de plume. Votre cœur charmant, et qui s'intéresse si tendrement à ses amis, veut de ces détails. C'est un tribut que je lui paye.

Mandez-moi si ce que l'on publie touchant la cuirasse de François V"^ est vrai. Je ne sais de qui est Maximien^. On la dit de l'abbé Leblanc. Mais quel qu'en soit l'auteur, je serais très-fâché qu'on m'en donnât la gloire, si elle est bonne; et en cas qu'elle ne vaille rien, je rends les sifflets à qui ils appartiennent.

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