‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 51 sur 246 · Tragédie de Lachaussée · texte numérisé non relu

Tragédie de Lachaussée

A Cirey, ce 20 Juin 1738.

Quelques affaires indispensables m'empêchèrent de vous répondre, monsieur, le dernier ordinaire, au sujet de la démarche que le sieur Rousseau a faite à mon égard, et de l'ode qu'il m'envoie. Quant à son ode, je ufi peux que vous répéter ce que je vous en ai déjà dit, et les avances de réconciliation qu'il me fait ne me feront point trouver cette ode comparable à ses premières. Omnia tempus habeni. L'état où il est n*est plus pour lui le temps des odes.

Solve senescentem mature sanus equum , ne

Peccet ad extremum...

HoR. I, ép. 1.

Ceux qui ont dit que les vers étaient, comme l'amour, le partage de la jeunesse, ont eu raison. On peut étendre loin cette jeunesse. Je ne dirai pas avec M. Gresset que, passé trente ans, on ne doit plus faire de vers ; au contraire, ce n'est guère qu'à cet âge qu'on en fait ordinairement de bons. Voyez tous les exemples qu'en apporte M. l'abbé Dubos, dans son livre très-instructif de la poésie et de la peinture. Racine avait environ trente ans lorsqu'il fit son Andromaque. Corneille fit le Cid à trentecinq. Virgile entreprit Y Enéide à quarante ans. Je pense donc à peu près comme l'Arioste, qui parle ainsi aux dames pour lesquelles il composa ses admirables rêveries d'Orlando furioso :

Sol la prima lanuggine vi essorto , Tutta a fuggir, volubile e incostanle; £ corre i frutti non acerbi e duri, Ma che non sien pero troppo maturi.

Il en est à peu près ainsi des poètes : il faut qu'ils ne soient ne troppo duriy ne troppo maturi. J'ai commencé la Uenriade à vingt ans.

1. Roquea! GeUe lettre parut avec l'initiale -R dans la Bibliothèque françcMe, (Q. A.)

Elle vaudrait mieux si je ne l'avais commencé qu'à trente-cinq. Mais si je fais un poème épique à soixante ans, je vous réponds qu'il sera pitoyable. On peut être pape et empereur dans la plus extrême vieillesse, mais non pas poète.

Aussi, étant parvenu à l'âge de quarante- trois ans, je renonce déjà à la poésie. La vie est trop courte, et l'esprit de l'homme trop destioé à s'instruire sérieusement, pour consumer tout son temps à chercher des sons et des rimes. Virgile exprime ses regrets d'ignorer la physique.

Me vero primum dulces ante omnia musac.

Accipiant, cœliquc vias et sidéra monstrent,

Defectus solis varios lunoDque labores;

Unde tremor terris , qua vi maria alta dehiscant ;

Quid tantum Oceano properent se tin gère soles

Hiberni , vel quae tardis mora noctibus obstet.

Etc.

Notre La Fontaine a imité cet endroit de Virgile :

Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,

M'occuper tout entier, et m^apprendre des cieux

Les divers mouvements inconnus à nos yeux,

Les noms et les vertus de ces clartés errantes?

Etc. Liv. IX, fab. iv.

Ce que Virgile et La Fontaine regrettaient, je l'étudié. La connaissance de la nature, l'étude de l'histoire, partagent mon temps. C'est assez d'avoir cultivé vingt-trois ans la poésie, et je conseillerais à tous ceux qui auront consacré leur printemps à cet art difficile et agréable, de donner leur automne et leur hiver à des choses plus faciles, non moins séduisantes, et qu'il est honteux d'ignorer.

AU PRINCE DE PRUSSE

A Bruxelles, ce 1*' septembre 4738.

Ce nectar jaune de Hongrie Enfin dans Bruxelle est venu;

Le duc d'Aremberg Ta reçu Dans la nombreuse compagnie Des vins dont sa cave est fournie :

Et quand Yoltaire en aura bu Quelques coups avec Emilie V Son misérable individu, Dans son estomac morfondu , Sentira renaître la vie :

La fiiculté, la pharmacie N'auront jamais tant de vertu.

Adieu, monsieur de Superville; Mon ordonnance est du bon vin , Frédéric est mon médecin , Et vous m*6tes fort inutile.

Adieu; je ne suis plus tenté De vos drogues d'apothicaire, Et tout ce qui me reste à faire, C'est de boire à votre santé.

Monseigneur, c'est M. Shilling qui m'apprit, il y a quelques jours, la nouvelle du débarquement de ce bon vin dans la cave du patron de cette liqueur ; et M. le duc d'Aremberg nous donnera ce divin tonneau à son retour d'Enghien ; mais la lettre de votre altesse royale, datée du 26 juin, et rendue par ledit M. Shilling, vaut tout le canton de Tokai.

0 prince aimable et plein de grâce, Parlez : par quel art immortel.

Avec un goût si naturel , Touchez-vous la lyre d'Horace De ces mains dont la sage audace Va confondre Machiavel?

Le ciel vous fit expressément Pour nous instruire et pour nous plaire. 0 monarques que Ton révère, Grands rois, tâchez d'en faire autant; Mais, hélas! vous n'y pensez guère.

Et avec toutes ces grâces légères dont votre charmante lettre est pleine, voilà M. Shilling qui jure encore que le ré^mentde votre altesse royale est le plus beau régiment de Prusse, et par conséquent le plus beau régiment du monde; car omne tulit punctutn est votre devise.

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