‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 60 sur 246 · La Thuilerie · texte numérisé non relu

La Thuilerie

S'égarait, et marchait aveuglée et contente. — La gloire et les grandeurs n'ont pu remplir mes vœux ; Un instant de vertu vient de me rendre heureux. — Tout autre bruit se tait lorsque la foudre gronde : Tonne sur ces cruels, et rends la paix au monde. — Cruel Agal pourquoi dessillais-tu mes yeux? Pourquoi , dans les replis d'un cœur ambitieux , Avec des traits de flamme aiguillonnant la gloire, A l'amour triomphant arracher la victoire?

11 me semble que votre ouvrage étincelle partout de ces traits d'imagination, et lorsque vous aurez achevé de polir les autres vers qui enchâssent ces diamants brillants, il doit en résulter uue versification trèsbelle, et même d'un nouveau genre. Il ne faut sans doute rien de trop hardi dans les vers d'une tragédie ; mais aussi les Français n'ont-ils pas souvent été un peu trop timides? A la bonne heure qu'un courtisan poli, qu'une jeune princesse, ne mettent dans leurs discours que de la simplicité et de la grâce ; mais il me semble que certains héros étrangers, des Asiatiques, des Américains, des Turcs, peuvent parler sur un ton plus fier, plus sublime: major è longinquo. J'aime un langage hardi, métaphorique, plein d'images, dans la bouche de Mahomet IL Ces idées superbes sont faites pour son caractère : c'est ainsi qu'il s'exprimait lui-même. Savez-vous bien qu'en entrant dans Sainte-Sophie, qu'il venait de changer en mosquée, il s'écria en vers persans qu'il composa sur-le-champ : (( Le palais impérial est tombé ; les oiseaux qui annoncent le carnage ont fait entendre leurs cris sur les tours de Constantin. »

On a beau dire que ces beautés de diction sont des beautés épiques ; ceux qui parlent ainsi ne savent pas que Sophocle et Euripide ont imité le style d'Homère. Ces morceaux épiques, entremêlés avec art parmi des beautés plqs simples, sont comme des éclairs qu'on voit quelquefois enflammer l'Èorizon, et se mêler à la lumière douce et égale d'une belle soirée. Toutes les autres nations aiment, ce me semble, ces figures frappantes. Grecs, Latins, Arabes, Italiens, Anglais, Espagnols, tous nous reprochent une poésie un peu trop prosaïque. Je ne demande pas qu'on outre la nature, je veux qu'on la fortifie et qu'on l'embellisse. Qui aime mieux que moi les pièces de l'illustre Racine? qui les sait plus par cœur? Mais serais-je fâché que Bajazet, par exemple, eût quelquefois un peu plus de sublime ?

£lle veut, Acomat, que je l'épouse. — Eh bien!

Tout cela finirait par une perfidie !

J*épouseraisl et qui? (s'il faut que je le die)

Une esclave attachée à ses seuls intérêts...

Si votre cœur était moins plein de son amour.

Je vous verrais, sans doute, en rougir la première ;

Et pour vous épargner une injuste prière,

Adieu I je vais trouver Roxane de ce pas ,

Et je vous quitte. — Et moi , je ne vous quitte pas. —

Que parlez- vous, madame, et d'épou^, et d'amant?

0 ciel I de ce discours quel est le fondement ?

Qui peut vous avoir fait ce récit infidèle?...

Je vois enfin , je vois qu'en ce même moment

Tout ce que je vous dis vous touche faiblement.

Madame, finissons et mon trouble et le vôtre;

Ne nous affligeons point vainement l'un et l'autre.

Roxane n'est pas loin, etc.

Je vous demande, monsieur, si à ce style, dans lecjuel tout le rôle de ce Turc est écrit, vous reconnaissez autre chose qu'un Français qui s'exprime avec élégance et avec douceur ? Ne désirez-vous rien de plus mâle, de plus fier, de plus animé dans les expressions de ce jeune Ottoman qui se voit entre Roxane et l'empire, entre Atalide et la mort? C'est à peu près ce que Pierre Corneille disait à la première représentation de Bajazet à un vieillard qui me l'a raconté : « Cela est tendre, touchant, bien écrit, mais c'est toujours un Français qui parle. » Vous sentez bien, monsieur, que cette petite réflexion ne dérobe rien au respect que tout homme qui aime la langue française doit au nom de Racine. Ceux qui désirent un peu plus de coloris à Raphaël et au Poussin ne les admirent pas moins. Peut-être qu'en général cette maigreur, ordinaire à la versification française, ce vide de grandes idées, est un peu la suite de la gène de nos phrases et de notre poésie. Nous avons besoin de hardiesse, et nous devrions ne rimer que pour les oreilles. Il y a vingt ans que j'ose le dire. Si un vers finit par le mot (erre^ vous êtes sûr de voir la guerre à la fin de l'autre : cependant prononce-t-on terre autrement que père et mère? Prononce-t-on sang autrement que camp? Pourquoi donc craindre de faire rimer aux yeux ce qui rime aux oreilles? On doit songer, ce me semble, que l'oreille n'est juge que des sons, et non de

la figure des caractères. Il ne faut point multiplier les obstacles sans

nécessité, car alors c'est diminuer les beautés. Il faut des lois sévères, et non un vil esclavage. De peur d'être trop long, je ne vous en dirai pas davantage sur le style; j'ai d'ailleurs trop de choses à vous dire sur le sujet de votre pièce. Je n'en sais point qui fût plus difficile à manier; il n'était conforme, par lui-même, ni à l'histoire ni à la nature. Il a fallu assurément bien du génie pour lutter contre ces obstacles.

Un moine, nommé Bandelli, s'est avisé de défigurer l'histoire du grand Mahomet II par plusieurs contes incroyables ; il y a mêlé la fable de la mort d'Irène, et vingt autres écrivains l'ont copié. Cependant il est sûr que jamais Mahomet n'eut de maîtresse connue des chrétiens sous ce nom d'Irène ; que jamais les janissaires ne se révoltèrent contre lui ni pour une femme ni pour aucun autre sujet; et que ce prince, aussi prudent, aussi savant, et aussi politique qu'il était intrépide, était incapable de commettre cette action d'un forcené, que nos historiens lui reprochent si ridiculement. Il faut mettre ce conte avec celui des quatorze icoglans auxquels on prétend qu'il fit ouvrir le ventre pour savoir qui d'eux avait mangé ses figues ou ses melons. Les nations subjuguées imputent toujours des choses horribles et absurdes à leurs vainqueurs : c'est la vengeance des sots et des esclaves.

V Histoire de Charles XII m'a mis dans la nécessité de lire quelques ouvrages historiques concernant les Turcs. J'ai lu entre autres, depuis peu, Y Histoire ottomane du prince Cantimir, voïvode de Moldavie, écrite à Constantinople. Il ne daigne, ni lui ni aucun auteur turc ou arabe, parler seulement de la fable d'Irène : il se contente de représenter Mahomet conune le plus grand homme et le plus sage de son temps. Il fait voir que Mahomet, ayant pris d'assaut, par un malentendu, la moitié de Constantinople, et ayant reçu l'autre à composition, observa religieusement le traité, et conserva même la plupart des églises de cette autre partie de la ville, lesquelles subsistèrent trois générations après lui.

Mais qu'il eût voulu épouser une chrétienne, qu'il l'eût égorgée, voilà ce qui n'a jamais été imaginé de son temps. Ce que je dis ici, je le dis en historien, non en poète. Je suis très-loin de vous condamner. Vous avez suivi le préjugé reçu, et un préjugé suffit pour un peintre et pour un poète. Où en seraient Virgile et Homère, si on les avait chicanés sur les faits? Une fausseté qui produit au théâtre une belle situation, est préférable, en ce cas, à toutes les archives de l'univers; elle devient vraie pour

moi, puisqu'elle a produit le rôle de votre aga des janissûres, et la situation aussi frappante que neuve et hardie de Mahomet levant le poignard sur une maîtresse dont il est aimé. Continuez, monsieur, d'être du petit nombre de ceux qui empêchent que les belles-lettres ne périssent en France. Il y a encore et de nouveaux sujets de tragédie et môme de nouveaux genres. Je crois les ai*ts inépuisables : celui du théâtre est un des plus beaux comme des plus difficiles. Je serais bien à plaindre si je perdais le goût de ces beautés, parce que j'étudie un peu d'histoire et de physique. Je regarde un homme qui a aimé la poésie, et qui n'en est plus touché, comme un malade qui a perdu un de ses sens. Mais je n'ai rien à craindre avec vous, et eussé-je entièrement renoncé aux vers, je dirais en voyant les vôtres :

Âgnosco veteris vestigia flammae.

ViRG., /En.j IV.

Je dois sans doute, monsieur, la faveur que je reçois de vous à H. de Cideville, mon ami de trente années ; je n'en ai guère d'autres. C'est un des magistrats de France qui a le plus cultivé les lettres ; c'est un PoUion en poésie, et un Pylade en amitié. Je vous prie de lui présenter mes remerchnents et de recevoir les miens. Je suis, monsieur, avec une estime dont vous ne pouvez douter, votre, etc.

AU PRINCE DE PRUSSE

Cirey, 15 février 1739.

Monseigneur, j'ai reçu les étrennes. Je vous en ai donné en sujet, et votre altesse royale m'en a donné en roi. Votre lettre sans date, vos jolis vers,

Quelque démon malicieux

Se joue assurément du monde, etc.,

ont dissipé tous les nuages qui se répandaient sur le ciel serein de Cirey . Les peines viennent de Paris, et les consolations viennent de Remusberg

Au nom d'Apollon, notre maiti*e, daignez me dire, monseigneur, comment vous ayez fait pour connaître si parfaitement des états de la vie qui semblent être si éloignés de votre sphère? Avec quel microscope les yeux de l'héritier d'une grande monarchie ont-ils pu démêler toutes les nuances qui bigarrent la vie commune? Les princes ne savent rien de tout cela; mais vous êtes homme autant que prince.

L'abbé Alari demandait un jour à notre roi la permission d'aller à la campagne pour quelques jours, et de partir sur-le-champ. « Gomment ! dit le roi, est-ce que votre carrosse à six chevaux est dans la cour ? » Il croyait alors que tout le monde avait un carrosse à six chevaux au moins.

Vous me feriez croire, monseigneur, à la métempsycose. Il faut que votre âme ait été longtemps dans le corps de quelque particulier fort aimable, d'un La Rochefoucauld, d'un La Bruyère. Quelle peinture des riches accablés de leur bonheur insipide, des querelles et des chagrins qui en effet troublent les mariages les plus heureux en apparence ! mais quelle foule d'idées et d'images! Avec une petite lime de deux liards, que tout cet or-là serait parfaitement travaillé ! Vous créez, et je ne sais plus que raboter; c'est ce qui fait que je n'ose pas encore envoyer à votre altesse royale ma nouvelle tragédie; mais je prends la liberté de lui offrir un des petits morceaux que j'ai retouchés depuis peu dans la Henriade.

A M. LE MARQUIS D'ARGENSON

A Bruxelles, 28 Juillet 1739.

Monsieur, un Suisse, passant par Bruxelles pour aller à Paris, était désigné pour être dépositabe du plus instructif et du meilleur ouvrage que j'aie lu depuis vingt ans^ ; mais la crainte de tous les accidents qui peuvent arriver à un étranger inconnu m'a déterminé à ne confier l'ouvrage qu'à l'abbé Moussinot, qui aura l'honneur de vous le rendre.

On m'assure que l'auteur de cet ouvrage unique ne va point en-

1. Les CwsidénUiont iur U gouvernement ancien et présent de la France, de d'Aigenson.

terrer à Lisbonne les talents qu'il a pour conduire les hommes et pour les rendre heureux. Puisse-t-il rester à Paris, et puissé-je le retrouver dans un de ces postes où Ton a fait, jusqu'ici, tant de mal et si peu de bien! Si je suivsûs mon goût, je vous jure bien que je ne remettrais les pieds dans Paris que quand je verrais M. d'Ârgenson à la place de son père et à la tête des belles-lettres.

La décadence du bon goftt, le brigandage de la littérature me font sentir que je suis né citoyen ; je suis au désespoir de voir une nation si aimable si prodigieusement gâtée. Figurez-vous, monsieur, que H. de Richelieu inspira au roi, il y a quatre ans, l'envie de voir la comédie de Y Héritier ridicule^ y et cela sur une prétendue anecdote de la cour de Louis XIV. On prétendait que le roi et Monsieur avaient fait jouer cette pièce deux fois en un jour. Je suis bien éloigné de croire ce fait; mais ce que je sais bien, c'est que cette malheureuse comédie est un des plus plats et des plus impertinents ouvrages qu'on ait jamais barbouillés. Les comédiens français eurent tant de honte que Louis XV la leur demandât, qu'ils refusèrent de la jouer. Enfm Louis XV a obtenu cette belle représentation des bateleurs de Compiëgne; lui et les siens s'y sont terriblement ennuyés. Qu'arrivera-t-il de là ? Que le roi, sur la foi de M. de Richelieu, croira que cette pièce est le chef-d'œuvre du théâtre, et que, par conséquent, le théâtre est la chose la plus méprisable.

Encore passe, si les gens qui se sont consacrés à l'étude n'étaient pas persécutés; mais il est bien douloureux de se voir maîtrisé, foulé aux pieds par des hommes sans esprit, qui ne sont pas nés assurément pour commander, et qui se trouvent dans de très-belles places qu'ils déshonorent.

Heureusement il y a encore quelques âmes comme la vôtre ; mais c'est bien rarement dans ce petit nombre qu'on choisit les dispensateurs de l'autorité royale et les chefs de la nation. Un fripon de la lie du peuple' et de la lie des êtres pensants, qui n'a d'esprit que ce qu'il en faut pour nouer des intrigues subalternes, et pour obtenir des lettres de cachet, ignorant et haïssant les lois, patelin et fourbe, voilà celui qui

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