‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 63 sur 246 · LE FAVORI DES MUSES · texte numérisé non relu

LE FAVORI DES MUSES

Bruxelles, ce 2 mars 1740.

Quand à la ville un solitaire envoie

Des fruits nouveaux, honneur de ses jardins,

Nés sous SCS yeux, et plantés par ses mains, Il les croit bons, et prétend qu'on le croie.

Quand , par le don de son portrait flatté , La jeune Aminte â ses lois vous engage, Elle ressemble à la divinité Qui veut vous faire adorer son image.

Quand un auteur, de son œuvre entêté, Modestement vous en fait une offrande , Que veut de vous sa fausse humilité?

C'est de l'encens que son orgueil demande.

Las ! je suis loin de tant de vanité. A tous ces traits gardez de reconnaître Ce qui par moi vous sera présenté ; C'est un tribut, et je l'offre à mon maître.

J'ose donc, monsieur, vous envoyer ce tribut très-indigne ; j'aurais voulu faire encore plus de changements à ces faibles ouvrages ; mais Bruxelles est Téteignoir de l'imagination .

Les vers et les galants écrits Ne sont pas de cette province.

Et dans les lieux où tout est prince Il est très-peu de beaux esprits.

Jean Rousseau, banni de Paris, Vit émousser dans ce pays Le tranchant aigu de sa pince; Et sa muse, qui toujours grince, Et qui fuit les jeux et les ris.

Devint ici grossière et mince.

Comment vouliez-vous que je tinsse Contre les frimas épaissis?

Voudriez-vous que je redevinsse Ce que j'étais quand je suivis Les traces du pasteur du Mince, Et que je sentais les Henris?

Apollon la tète me rince, Il s'aperçoit que je vieillis; Il voulut qu'en lisant Leibnitz De plus rimailler je m'abstinsse ; Il le voulut, et j'obéis; Auriez- vous cru que j'y parvinsse?

Il serait plus doux, monsieur, de parvenir à avoir l'honneur de vivre avec vous, et à jouir des délices de votre commerce. L'imagination de Virgile eût langui s'il avait vécu loin des Varius et des Pollion. Que dois-je devenir loin de vous ?

AU PRINCE DE PRUSSE

A Bruxelles, le 10 mars 1740.

Quoi ! tout prêt à tenir les rênes d'un empire , Vous seul vous redoutez ce comble des grandeurs

Que tout Tunivers désire I Vous ne voyez qu'un père, et vous versez des pleurs! Grand Dieu I qu'avec amour l'Europe vous contemple, Vous qui du seul devoir avez rempli les lois, Vous si digne du trône, et peut-être d'un temple. Aux fils des souverains vous immortel exemple , Vous qui serez un jour l'exemple des bons rois ! Hélas! si votre père, en ces moments funestes,

Pouvait lire dans votre cœur, Dieu! qu'il remercfrait les puissances célestes! A ses derniers moments quel serait son bonheur! Qu'il périrait content de vous avoir fait naître I Qu'en vous laissant au monde, il laisse de bienfaits! Qu'il se repentirait... Mais j'en dis trop peut-être;

Je vous admire et je me tais.

Je ne m'attendais pas, monseigneur, à cette lettre du 26 février que j'ai reçue le 9 mars : celle-ci partira lundi 14, parce que ce sera le jour de la poste d'Amsterdam.

J'ignore actuellement votre situation, mais je ne vous ai jamais tant aimé et tant admiré. Si vous êtes roi, vous allez rendre beaucoup d'hommes heureux ; si vous restez prince royal, vous allez les instruire. Si je me comptais pour quelque chose^ je désirerais pour mon intérêt que vous restassiez dans votre heureux loisir^ et que vous pussiez encore vous amuser à écrire de ces choses charmantes qui m'enchantent et qui m' éclairent. Étant roi, vous n'allez être occupé qu'à faire fleurir les arts dans vos États, à faire des alliances sages et avantageuses, à établir des

manufactures, à mériter l'immortalité. Je n'entendrai parler que de vos travaux et de votre gloire; mais probablement je ne recevrai plus de ces vers agréables, ni de cette prose forte et sublime, qui vous donnerait bien une autre sorte d'immortalité, si vous vouliez. Cn roi n'a que vingtquatre heures dans la journée : je les vois employées au bonheur des hommes; et je ne vois pas qu'il puisse y avoir une minute de réservée pour le commerce littéraire dont votre altesse royale m'a honoré avec tant de bonté. N'importe : je vous souhaite un trône, parce que j'ai l'honnêteté de préférer la félicité de quelques millions d'hommes à la satisfaction de mon individu.

J'attends toujours vos derniers ordres sur le Machiavel ; je compte que vous ordonnerez que je fasse imprimer la traduction de La Houssaye à côté de votre réfutation . Plus vous allez réfuter Machiavel par votre conduite, plus j'espère que vous permettrez que l'antidote préparé par votre plume soit imprimé.

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