A M. L'ABBÉ PRÉVOST
Bruxelles, juin 1740.
Amauld fit autrefois l'apologie de Boileau, et vous voulez, monsieur, faire la mienne. Je serais aussi sensible à cet honneur que le fut Boileau, non que je sois aussi vain que lui, mais parce que j'ai plus besoin d'apologie. La seule chose qui m'arrête tout court est celle qui empêcha le grand Condé d'écrire des mémoires. Vous voyez que je ne prends pas d'exemples médiocres. 11 dit qu'il ne pourrait se justifier sans accuser trop de monde.
Si parva licet componere magnis.
Georg., IV.
Je suis à peu près dans le même cas.
Comment pourrais-je, par exemple, ou comment pourriez-vous parler des souscriptions de ma Ilenriade, sans avouer que M. Thiriot, alors fort jeune, dissipa malheureusement l'argent des souscriptions de France? J'ai été obligé de rembourser à mes frais tous les souscripteurs qui ont eu la négligence de ne point envoyer à Londres, et j'ai encore par devers moi les reçus de plus de cinquante personnes. Serait-il bien agréable pour ces personnes, qui, pour la plupart, sont des gens trèsriches, de voir publier qu'ils ont eu l'économie de recevoir à mes dépens l'argent de mon livre? Il est très-vrai qu'il m'en a coûté beaucoup pour avoir fait la Ilenriade^ et que j'ai donné autant d'argent en France que ce poëme m'en a valu à Londres ; mais plus cette anecdote est désagréable pour notre nation, plus je craindrais qu'on ne la publiât.
S'il fallait parler de quelques ingrats que j'ai faits, ne serait-ce pas me faire des ennemis irréconciliables ? Loin de chercher à publier l'opprobre des gens de lettres, je ne cherche qu'à le couvrir.
Il y a un article dans votre lettre qui m'intéresse beaucoup davantage : c'est le besoin que vous avez de douze cents livres. M. le prince de Conti* est à plaindre de ce que ses dépenses le mettent hors d'état de donner à un homme de votre mérite autre chose qu'un logement. Je voudrais êti'e prince, ou fermier général, pour avoir la satisfaction de vous marquer une estime solide. Mes affaires sont actuellement fort loin de ressembler à celles d'un fermier général, et sont presque aussi dérangées que celles d'un prince. J'ai même été obligé d'emprunter deux mille écus de M. Bronod, notaire ; et c'est de l'argent de M"* la marquise du Châtelet que j'ai payé ce que je devais à Prault fds ; mais sitôt que je verrai jour à m'an-anger, soyez très-persuadé que je préviendrai l'occasion de vous servir avec plus de vivacité que vous ne pourriez la faire naître. Rien ne me serait plus agréable et plus glorieux que de pouvoir n'être pas inutile à celui de nos écrivains que j'estime le plus. C'est avec ces sentiments très-sincères que je suis, monsieur, etc.