‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 66 sur 246 · Chez qui Pi-évost éiail lo^é · texte numérisé non relu

Chez qui Pi-évost éiail lo^é

AU ROI DE PRUSSE

A la Haye, le 20 juillet 1740.

Tandis que Votre Majesté Allait en poste au pôle arctique Pour faire la félicité De son peuple lithuanique, Ma très-chétive infirmité Allait d'un air mélancolique Dans un chariot détesté , Par Satan sans doute inventé, Dans ce pesant climat belgique.

Cette voiture est spécifique Pour trémousser et secouer Un bourguemestre apoplectique; Mais certe il fut fait pour rouer Un petit Français très-étique , Tel que je suis, sans me louer.

J'arrivai donc hier à la Haye après avoir eu bien de la peine d'obtenir mon congé.

Mais le devoir parlait, il faut suivre ses lois;

Je vous immolerais ma vie; Et ce n'est que pour vous, digne exemple des rois.

Que je peux quitter Emilie.

Vos ordres me semblaient positifs ; la bonté tendre et touchante avec laquelle votre humanité me les a donnés, me les rendait encore plus sacrés. Je n'ai donc pas perdu un moment. J'ai pleuré de voyager sans être à votre suite ; mais je me suis consolé, puisque je faisais quelque chose que Votre Majesté souhaitait que je fisse en Hollande.

Un peuple libre et mercenaire, Végétant dans ce coin de terre , Et vivant toujours en bateau, Vend aux voyageurs l'air et Teau, Quoique tous deux n'y valent guère.

Là, plus d'un fripon de libraire Débite ce qu'il n'entend pas, Gomme fait un prêcheur en chaire;

Vend de l'esprit de tous États, Et fait passer en Germanie Une cargaison de romans Et d'insipides sentiments Que toujours la France a fournie.

La première chose que je fis hier, en arrivant, fut d'aller chez le plus retors et le plus hardi libraire du pays, qui s'était chargé de la chose en question. Je répète encore à Votre Majesté que je n'avais pas laissé dans le manuscrit un mot dont personne en Europe pût se plaindre. Mais, malgré cela, puisque Votre Majesté avait à cœur de retirer l'édition, je n'avais plus ni d'autre volonté ni d'autre désir. J'avais déjà fait sonder ce hardi fourbe nommé Jean Vanduren*, et j'avais envoyé en poste un homme qui, par provision, devait au moins retirer sous des prétextes plausibles quelques feuilles du manuscrit, lequel n'était pas à moitié imprimé ; car je savais bien que mon Hollandais n'entendrait à aucune proposition. En effet, je suis venu à temps ; le scélérat avait déjà refusé de rendre une page du manuscrit. Je l'envoyai chercher, je le sondai, je le tournai de tous les sens : il me fit entendre que, maître du manuscrit, il ne s'en dessaisirait jamais pour quelque avantage que ce pût être; qu'il avait commencé l'impression, qu'il la finirait.

Quand je vis que j'avais affaire à un Hollandais qui abusait de la liberté de son pays, et à un libraire qui poussait à l'excès son droit de persécuter les auteurs, ne pouvant ici confier mon secret à personne, ni implorer le secours de l'autorité, je me souvins que Votre Majesté dit dans un des chapitres de Y Anti-Machiavel qu'il est permis d'employer quelque honnête finesse en fait de négociations. Je dis donc à Jean Vanduren que je ne venais que pour corriger quelques pages du manuscrit: « Très-volontiers, monsieur, me dit-il ; si vous voulez venir chez moi, je vous le confierai généreusement feuille à feuille; vous corrigerez ce qu'il vous plaira, enfermé dans ma chambre, en présence de ma famille et de mes garçons. »

J'acceptai son offre cordiale, j'allai chez lui, et je corrigeai en effet quelques feuilles qu'il reprenait à mesure, et qu'il lisait pour voh- si je ne le trompais point. Lui ayant inspiré par là moins de défiance, j'ai retourné aujourd'hui dans la même prison, où il m'a enfermé de même;

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