‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 67 sur 246 · Libraire de Hollande qui imprimait VÀnli-Machiavél · texte numérisé non relu

Libraire de Hollande qui imprimait VÀnli-Machiavél

et, ayant obtenu six chapitres à la fois pour les confronter, je les ai raturés de façon, et j'ai écrit dans les interlignes de si horribles galimatias et des coq-à-l'âne si ridicules, que cela ne ressemble plus à un ouvrage. Gela s'appelle faire sauter son vaisseau pour n*être point pris par l'ennemi. J'étais au désespoir de sacrifier un si bel ouvrage; mais enfin j'obéissais au roi que j'idolâtre, et je vous réponds que j'y allais de bon cœur. Qui est étonné à présent et confondu? c'est mon vilain. J'espère demain faire avec lui un marché honnête, et le forcer à me rendre le tout, manuscrit et imprimé ; et je continuerai à rendre compte à Votre Majesté.

AU ROI DE PRUSSE

A Bruxelles, 1*"' septembre 1740.

Sire, mon roi est à Clëves ; une petite maison l'attend à Bruxelles ; un palais presque digne de lui l'attend à Paris, et moi j'attends ici mon maître.

Mon cœur me dit que je touche

A ce moment fortuné

Où j'entendrai de la bouche

De l'Apollon couronné

Ces traits que la sage Rome

Aurait admirés jadis;

Je verrai , j'entendrai l'homme

Que j'adore en ses écrits.

0 Paris! ô Paris! séjour des gens aimables et des badauds, du bon et du mauvais goût, de l'équité et de l'injustice ; grand magasin de tout ce qu'il y a de bon et de beau, de ridicule et de méchant, sois digne, si tu peux, du vainqueur que tu recevras dans ton enceinte irrégulière et crottée. Puisse-t-il te voir incognito et jouir de tout sans les embarras de la royauté! Puisse-t-il ne voir et n'être vu que quand il voudrai Heureux l'hôtel du Châtelet *, le cabinet des Muses, la galerie d'Hercule, le salon de l'Amour!

I. L'hôtel Lambert. — Dans une lettre du 15 avril 1730, Voltaire écrivait : « Comme il faut rendre compte de tout à son maître, il y a apparence qu'au retour des Pays-Bas nou&

Le Sueur et Le Brun, nos illustres Âpelles,

Ces rivaux de l'antiquité, Ont, en ces lieux charmants, étalé la beauté

De leurs peintures immortelles; Les neuf sœurs elles-mêmes ont orné ce séjour

Pour en faire leur sanctuaire; Elles avaient prévu qu'il recevrait un jour Celui qui des neuf sœurs est le juge et le père.

AU ROI DE PRUSSE

A Herford, 11 novembre 1740.

Dans un chemin creux et glissant, Comblé de neiges et de boues, La main d'un démon malfaisant De mon char a brisé les roues.

J'avais toujours imprudemment Bravé celle de la Fortune ; Mais je change de sentiment :

Je la fuyais, je l'importune.

Je lui dis d'une faible voix :

0 toi qui gouvernes les rois , Excepté le héros que j'aime ; 0 toi qui n'auras sous tes lois Ni son cœur ni son diadème , Je vais trouver mon seul appui :

Qu'enfin ta faveur me seconde; Souffre qu'en paix j'aille vers lui ; Va troubler le reste du monde.

La fortune, Sire, a été trop jalouse de mon accès auprès de Votre Majesté; elle est bien loin d'exaucer ma prière; elle vient de briser, sur le chemin d'Herford, ce carrosse qui me menait dans la terre promise.

songerons à nous fixer à Paris. Madame du Ch&telet vient dVheter une maison b&Ue par un des plus grands architectes de France, et peinte par Le Brun et par Le Sueur; c'est une maison faite pour un souverain qui serait philosophe; elle est heureusement dans an quartier de Paris qui est éloigné de tout ; c'est ce qui fait qu'on a eu pour deux cent mille francs ce qui a coûté deux nûllions à b&tir et à orner. »

Dumolard Toriental, que j'amène dans les États de Votre Majesté suivant vos ordres, prétend, Sire, que dans l'Arabie jamais pèlerin de la Mecque n'eut une plus triste aventure, et que les Juifs ne furent pas plus à plaindre dans le désert.

Un domestique va d'un côté demander du secours à des Westphaliens qui croient qu'on leur demande à boire ; un autre court sans savoir où. Dumolard, qui se promet bien d'écrire notre voyage en arabe et en syriaque, est cependant de ressource comme s'il n'était pas savant. Il va à la découverte moitié à pied, moitié en charrette ; et moi je monte en culotte de velours, en bas de soie et en mules, sur un cheval rétif.

Hélas ! grand roi , qu'eussiez-vous cru , En voyant ma faible figure Chevauchant tristement à cru Un coursier de mon encolure?

C'est ainsi qu'on vit autrefois Ce hiTOS vanté par Cervante, Son écuver et Rossinante

Égaré au milieu des bois.

Ils ont fait de brillants expIoiLs , Mais j'aime mieux ma destinée; Ils ne servaient que Dulcinée, Et je sers le meilleur des rois.

En arrivant à Herford dans cet équipage, la sentinelle m'a demandé mon nom; j'ai répondu, comme de raison, que je m'appelais Don Quichotte, et j'entre sous ce nom. Mais quand pourrai-je me jeter à vos pieds sous celui de votre créature, de votre admirateur, de..., etc.

A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

A Bruxelles, ce 15 mai 1741.

J'ai reçu hier bien tard, monsieur, la lettre dont vous m'avez honoré le 19 avril, et qui était adressée à Valenciennes. Je n'ai pas été assez heureux pour voir M. de Boufllers dans son ermitage, ni M. de

Sèche lies * dans son royaume. Le procès de M'"*' du Châtelet nous a rappelés à Bruxelles. Je voudrais bien que vous jugeassiez, en dernier ressort, celui de Mahomet^ auquel vous avez la bonté de vous intéresser. II y avait très-longtemps que j'avais commencé cet ouvrage aussi bien que Mérope; je les avais tous deux abandonnés, soit à cause de la difficulté du sujet, soit que d'autres études m'entraînassent, et que je fusse un peu honteux de faire toujours des vers entre Newton et Leibnitz. Mais, depuis que le roi de Prusse en fait après une victoire, il ne faut pas rougir d'être poëte. N'aimez-vous pas le style de sa lettre? On dit les Autrichiens battus^ et je crois que c'est vrai ,• et de là, sans penser à sa bataille, il m'écrit une demi-douzaine de stances, dont quelques-unes ont l'air d'avoir été faites à Paris par des gens du métier. S'il peut y avoir quelque chose de mieux que de trouver le temps d'écrire dans de pareilles circonstances, c'est assurément d'avoir le temps de faire de jolis vers. Il ne manque à M'"*" du Châtelet que des vers, après avoir vaincu le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; mais elle fait mieux, elle daigne toujours avoir de l'amitié pour moi, quoique je ne sois point du tout de son avis. Elle me trouva, ces jours passés, écrivant au roi de Prusse. Il y avait dans ma lettre :

Songez que les boulets ne vous épargnent guère ; Que du plomb dans un tube entassé par des sots Peut casser aisénient la tôle d'un héros, Lorsque multipliant son poids par sa vitesse. Il fend Tair qui résiste, et pousse autant qu'il presse.

Épit.

Elle mit de sa main, jo/ir le carré de m vitesse. J'eus beau lui dire que le vers serait trop long; elle répondit qu'il fallait toujours être de l'avis de Leibnitz, en vers et en prose ; qu'il ne fallait point songer à la mesure des vers, mais à celle des forces vives. Si vous ne sentez pas bien la plaisanterie de cette dispute, consultez l'abbé de Molières ou Pitot, gens fort plaisants, qui vous mettront au fait. N'allez-vous pas, monsieur, acheter bien des livres à l'inventaire de la bibliothèque de Lancelot*? Le roi de Prusse a renvoyé votre bibliothécaire Dumolard. 11 paraît qu'il

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