‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 73 sur 246 · Satire ix · texte numérisé non relu

Satire ix

18i LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.

serais à portée de m'éclairer de vos lumières ; mais ce même esprit de justesse qui vous fait préférer Fart de Racine à Tintempérance de Corneille, et la sagesse de Locke à la profusion de Bayle, vous servii'a dans votre métier. La justesse sert à tout. Je m'imagine que M. de Catinat aurait pensé comme vous.

J'ai pris la liberté de remettre au coche de Nancy un exemplaire que j'ai trouvé d'une des moins mauvaises éditions de mes faibles ouvrages ; l'envie de vous offrir ce petit témoignage de mon estime Ta emporté sur la crainte que votre goût me donne. J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous méritez, monsieur, votre, etc.

A M. LE MARQUIS D'ARGENSON

A Cirey, ce 8 ou 9 d'août >, Dieu merci, je ne sais pas comme je vis.

A propos, je suis un infâme paresseux. Ah ! que j'ai tort, que je vous demande pardon, monsieur! Vous mariez un fils que j'aime presque autant que son père. Vous écrivez sans cesse aux fermiers généraux, et moi je ne vous écris point. Je disais toujours : J'écrirai demain, et demain je faisais une plate comédie-ballet pour l'infante-dauphine, et je me grondais, et puis j'étais honteux. Je le suis bien encore, mais je passe par-dessus tout cela. Pour Dieu! faites-en autant, et aimez-moi toujours. Mais y a-t-il tant de compliments à vous faire de ce que vous êtes du conseil des finances! Je vous en ferai, où plutôt à la France, quand vous serez chancelier; car je veux que vous le soyez pour me dépiquer. N'y manquez pas, je vous en conjure , et le plus tôt sera le mieux.

Je vous avertis que je viendrai chercher bientôt la réponse à mon chiffon; et quand vous serez soûl des fermes, et gabelles, et dixièmes, et autres grosses besognes, je vous lirai ma petite drôlerie pour l'infante, en présence du nouveau marié. Nous partons vere le 20 de ce mois.

Savez-vous bien, monsieur, que mon plus grand chagrin n'est pas

de ne vous avoir point écriti mais de passer ma vie sans vous faire ma cour? Je vous la ferai, je vous jure, mais quand? Vous ne soupez point; je ne dine point; vous allez entendre au conseil des choses assommantes, et j'en fais de frivoles. N'importe, il faut absolument que je reprenne mon habitude de vous soumettre mes rêveries :

Dum validus, dum lœtus eris, dum denique posées.

HoR., lib. I, ep. xni.

Mes respects, si vous le permettez, à monsieur votre fils tout comme à vous; mais, malgré mon long et coupable silence, je vous suis dévoué avec l'attachement le plus tendre et le plus vieux. Il y a, ne vous déplaise, plus de quarante ans; cela fait frémir.

Adieu, monsieur; aimez-moi un peu, je vous en supplie; que j'aie cette consolation dans cette courte vie. Il y a quarante ans, ô ciell que je vous aime, et je n'ai pas eu l'honneur de vivre avec vous la valeur de quarante jours I Ah I ah !

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