‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 74 sur 246 · A M. DE VAUVENARGUES · texte numérisé non relu

A M. DE VAUVENARGUES

Décembre 1744.

L'état où vous m'apprenez que sont vos yeux a tiré, monsieur, des larmes des miens; et l'éloge funèbre* que vous m'avez envoyé a augmenté mon amitié pour vous, en augmentant mon admiration pour cette belle éloquence avec laquelle vous êtes né. Tout ce que vous dites n'est que trop vrai, en général. Vous en exceptez sans doute l'amitié. C'est elle qui vous a inspiré, et qui a rempli votre âme de ces sentiments qui condamnent le genre humain. Plus les hommes sont méchants, plus la vertu est précieuse ; et l'amitié m'a toujours paru la première de toutes les vertus, parce qu'elle est la première de nos consolations. Voilà la première oraison funèbre que le cœur ait dictée, toutes les autres sont l'ouvrage de la vanité. Vous craignez qu'il n'y ait un peu de déclamation. 11 est bien difficile que ce genre d'écrire se garantisse de ce défaut ;

1. Éloge de Caumoat, Jeune oflicier, ami de Vauvenargues « mort à Prague en 1742.

qui parle longtemps parle trop sans doute. Je ne connais aucun discours oratoire où il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit faible : quelle tragédie est sans remplissage, quelle ode sans strophes inutiles ? Mais, quand le bon domine, il faut être satisfait ; d'ailleurs ce n'est pas pour le public que vous avez écrit, c'est pour vous, c'est pour le soulagement de votre cœur ; le mien est pénétré de l'état où vous êtes. Puissent les belles-lettres vous consoler ! Elles sont en effet le charme de la vie quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent; mais, quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur, elles nous suscitent des ennemis qui persécutent jusqu'au tombeau. Zoïle eût été capable de faire tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoïles sont détestés, qu'ils sont méprisés de toute la terre, et c'est là précisément ce qui les rend dangereux. On se trouve compromis, malgré qu'on en ait, avec un homme couvert d'opprobre.

Je voudrais, malgré ce que je vous dis là, que votre ouvrage fût public ; car, après tout, quel Zoïle pourrait médire de ce que l'amitié, la douleur et l'éloquence ont inspiré à un jeune officier? et qui ne serait étonné de voir le génie de M. Bossuet à Prague ? Adieu, monsieur, soyez heureux, si les hommes peuvent l'être ; je compterai parmi mes beaux jours celui où je pourrai vous revoir. Je suis avec les sentiments les plus tendres, etc.

A M. LE MARQUIS D'ARGENSON

Le jour do la Circoncisloti 1745.

Monsieur Bon *, premier président.

Dans vos vers me parait plaisant; Mais les Anglais ne le sont guères.

Ils descendent assurément De ces aragnes carnassières Dont vous parlez si sagement '.

1. Premier président de la chambre des comptes de Montpellier, connu par une Disserta' lion sur l'araignée.

2. D*Argcnson avait comparé les rois aux araignées , dont les plus grosses dévorent les petites.

LKTTRKS CHOISIKS DK VOLTAIRE. 187

Puissent ces méchants insulaires, Selon leurs coutumes premières, Prendre le soin de s'égorger!

Mais ils entendent leurs affaires, Et c'est nous qu'ils veulent manger.

Vous les en empêcherez bien, monseigneur. Béni soit Apollon, qui vous a inspiré des choses si jolies dont je ne me doutais pas !

Pollio ot ipse facit nova carmina; pascito taurum...

ViRG., ecl. m.

11 me semble que vos jolis vers, et encore moins ma chétive prose, ne produiront pas la paix cet hiver. 11 vous faudra une bonne année pour accorder les araignées ; mais il y a apparence qu'on ne nous gobera pas comme des mouches.

Je vous remercie bien de votre confidence : c'est un secret d'État que des vers d'un ministre. Le cardinal de Richelieu en faisait davan-. tage, mais pas si bien.

Je vous souhaite la bonne année, monseigneur, et je prends la liberté de vous aimer de tout mon cœur, tout comme si vous n'étiez pas ministre.

A M. DE VAUVEiNARGUES.

Versailles, le 7 janvier 1745.

Le dernier ouvrage * que vous avez bien voulu m'envoyer, monsieur, est une nouvelle preuve de votre grand goût, dans un siècle où tout me semble un peu petit, et où le faux bel esprit s'est mis à la place du génie.

Je croîs que, si on s'est servi du terme (ïimtinet pour caractériser La Fontaine, ce mot imtinct signifiait génie. Le caractère de ce bon homme était si simple, que dans la conversation il n'était guère au-

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