Réflexions critiques sur quelques poètes
dessus des animaux qu'il faisait parler ; mais, comme poëte, il avait un instinct divin, et d'autant plus instinct qu il n'avait que ce talent. L'abeille est admirable, mais c'est dans sa ruche; hors de là l'abeille n'est qu'une mouche.
J'aurais bien des choses à vous dire sur Boileau et sur Molière, Je conviendrais sans doute que Molière est inégal dans ses vers, mais je ne conviendrais pas qu'il ait choisi des personnages et des sujets trop bas. Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit membre d'esprits déliés. Il faut au public des traits plus marqués. De plus ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre. Un défaut presque imperceptible n'est guère plaisant. 11 faut des ridicules forts, des impertinences dans lesquelles il entre de la passion, qui soient propres à l'intrigue. Il faut un joueur, un avare, un jaloux, etc. Je suis d'autant plus frappé de cette vérité, queje suis actuellement occupé d'une fête pour le mariage de M. le dauphin, dans laquelle il entre une comédie, et je m'aperçois plus que jamais que ce délié, ce fin, ce délicat, qui font le charme de la conversation, ne conviennent guère au théâtre. C'est cette fête qui m'empêche d'entrer avec vous, monsieur, dans un plus long détail, et de vous soumettre mes idées; mais rien ne m'empêche de sentir le plaisir que me donnent les vôtres.
Je ne prêterai à personne le dernier manuscrit que vous avez eu la bonté de me confier. Je ne pus refuser le premier à une personne digne d'en être touchée. La singularité frappante de cet ouvrage^ en faisant des admirateurs^ a fait nécessairement des indiscrets. L'ouvrage a couru. Il est tombé entre les mains de M. de La Bruère qui, n'en connaissant pas l'auteur, a voulu, dit-on, en enrichir son Mercure, Ce M. de La Bruère est un homme de mérite et de goût. Il faudra que vous lui pardonniez. Il n'aura pas toujours de pareils présents à faire au public. J'ai voulu en arrêter l'impression, mais on m'a dit qu'il n'en était plus temps. Avalez, je vous en prie, ce petit dégoût, si vous haïssez la gloire.
Votre état me touche à mesure que je vois les productions de votre esprit si vrai, si naturel, si facile et quelquefois si sublime. Qu'il serve à vous consoler, comme il servira à me charmer. Conservez-moi une amitié que vous devez à celle que vous m'avez inspirée. Adieu, monsieur; je vous embrasse tendrement.
A M. LE MARQUIS DE VALORI
A Paris, le l'' mai 1745.
Vous achevez mon bonheur, monsieur, par Tintérêt que vous daignez y prendre ; c'est le comble de la séduction de parler le langage de la poésie, pour me rendre encore plus sensible aux grâces que le roi m'a faites.
Modeste et généreux , Louis nous fait chérir
Et sa personne et son empire.
Que ne puis-je le peindre aux siècles à venir!
Mais il faudrait savoir écrire
Comme vous savez le servir.
Je sens tout le prix de la coquetterie que vous me faites en m'envoyant les vers de M. Darget ; ce doit être un grand agrément pour vous d'avoir un homme qui écrit si joliment ; mais permettez que je le félicite aussi d'être auprès de vous. Ses vers et votre prose me donnent bien de la vanité.
Apollon chez Admète autrefois fut berger;
Chez Valori je le vois secrétaire ; Il peut se déguiser et no saurait changer.
On le connaît k l'art de plaire.
J'ai reçu un peu tard votre charmante lettre; M. d'Argenson me Tavait envoyée à Châlons, où j'avais suivi M'"' du Châtelet qui y avait gardé M. son fils malade de la petite vérole, La lettre m'a été renvoyée aujourd'hui à Paris ; elle me flatte trop pour que je tarde à y répondre. Je vous suis fort obligé d'avoir bien voulu parler de moi au roi de Prusse ; il doit être d'autant plus sensible à ma petite fortune, que les bontés dont il m'honore n'ont pas peu servi à déterminer celles du roi notre maître. M. de Maupertuis quitte la France pour Berlin. On ne peut en effet quitter notre cour que pour celle où vous êtes ; mais enfin tout le monde ne peut pas quitter la France, et il faut bien que les
beaux-arts se partagent. D'ailleurs M. de Maupertuis a de la santé, et je suis plus infirme que jamais ; les grands voyages me sont interdits comme les grands plaisirs. Vous qui avez de la santé, monsieur, vous allez probablement en Silésie, tandis que M. d'Argenson va en Flandre; chacun de vous sera auprès d'un héros. Puissent ces deux héros nous donner bientôt la paix dont TAUemagne et l'Angleterre ont plus besoin que nous.
A M. NERICACLT DESTOUCHES.
Paris, ce 8 mai 1745.
J'ai été à Châlons, monsieur, garder le fils de M'"* du Châtelet, qui avait la petite vérole ; c'est là que j'ai lu et relu le beau recueil * dont vous avez bien voulu me faire présent. J'en ai senti tout le prix, et j'avoue que je ne reviens point d'étonnement que les comédiens ne jouent pas tous les jours vos belles pièces. Les comédiens n'entendent guère leurs intérêts, ce me semble, de ne pas nous donner souvent le Médisanty V Homme singulier, t Ingrat, le Curiewc impertinent, FAm^ bitieux, en un mot ce que vous avez fait.
Je viens de relire encore le Dissipateur, qui me paraît un ouvrage bien digne de vous. J'avoue que je donne la préférence au Glorieux, dont vous savez que j'ai toujours été idolâtre. Mais il n'y a aucun de vos ouvrages que je ne voulusse voir paraître sur le théâtre ; nous les verrons apparemment, quand il y aura des comédiens dignes de les jouer. En attendant, leur lecture me consolera. Ceux qui aiment la vraie morale doivent en faire leurs délices : je suis bien fâché d'être privé de celles de votre conversation ; l'homme et l'auteur me seront toujours également chers. Pardonnez à un pauvre malade s'il ne vous écrit pas de sa main ; il ne vous est pas moins tendrement attaché.
1, Le Théâtre de Destouches.
A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT
Ce 13, liet 15 juin 1745,
Rival heureux de Sallustc et d'Horace, Vous savez poindre, orner la vérité.
Je n'ai montré qu'une impuissante audace Dans ce combat que ma muse a chanté *. J'ai crayonné pour le moment qui passe , Et vous gravez pour la postérité.
Soyez comme le roi, soyez indulgent. J'avais mandé à M. le maréchal de Noailles que j'offrais un petit tribut, que c'était là un bien petit monument de la gloire du roi. Il m'a fait l'honneur de m'écrire que le roi avait dit que j'avais tort, que ce n'était pas un petit monument. Je souhaite que l'ouvrage ne soit pas médiocre, puisqu'il a été honoré de vos avis, et qu H est consacré à la gloire de vos amis et de vos parents. Voilà la sixième édition de Paris, conforme à la septième de Lille. L'importance du sujet l'a emporté sur la faiblesse du poëme. Il n'y a guère de ville du royaume où il n'en ait été fait une édition. Mais, mon respectable Pollion, mon cher Mécène, votre santé m'intéresse plus que les lauriers des héros et les presses des imprimeurs. Vous vivrez dans les siècles à venir : puissent les eaux de Plombières vous faire vivre longtemps pour ce grand nombre d'honnêtes gens qui vous chérissent, pour le public qui vous estime, mais surtout pour vous 1 Que les eaux soient pour vous la fontaine de Jouvence ! Je vais passer de tout le tracas que m'a donné cette belle victoire à celui d'une nouvelle fête* ; mais je la ferai dans mon goût, dans un goût noble et convenable aux grandes choses qu'il faut exprimer ou faire entendre. On ne me forcera plus à m'abaisser au Morille \
Allons nous délasser à voir d'autres procès.
Les Plaideurs,