A M. J.-J. ROUSSEAU
Le 15 décembre i7i5.
Vous réunissez, monsieur, deux talents qui ont toujours été séparés jusqu'à présent. Voilà déjà deux bonnes raisons pour moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. Je suis fâché pour vous que vous employiez ces deux talents à un ouvrage qui n'en est pas trop digne. Il y a quelques mois que M. le duc de Richelieu m'ordonna absolument de faire en un clin d'œil une petite et mauvaise esquisse de quelques scènes insipides et tronquées qui devaient s'ajuster à des divertisse-
1. Cette lettre de Voltaire est une rt^ponse à la lettre suivante de J.-J. Rousseau, alors inconnu :
Paris, le 11 décembre 1745.
Monsieur, il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos refçards et des soins dun vous favorisez les jeunes muses en qui vous découvres quelque talent. Mais, pour avoir fait Ja mu.siqa« d'un opéra, je me trouve, je ne sais comment, métamorphosé en musicien. C'est, monsieur, en cette qualité que M. le duc de Richelieu m'a chargé des scènes dont vous avez lié les diveiiisseraeiits de la Piincesse de IS'avarre. Il a même exigé que je fisse, dans le canevas, les changements nécessaires pour les rendre convenables à votre nouveau sujet. J'ai fait mes respectueuses représentations; M. le duc a insisté, j'ai obéi. C'est le seul parti qui convienne à l'état de ma fortune. M. Ballot s'est chargé de vous communiquer ces changements. Je me suis attaché à les rendre en moins de mots qu'il était possible. Cest le seul mérite que je puisse leur donner. Je vous supplie, monsieur, de vouloir les examiner, ou plutôt d'en substituer de plus dignes de la place qu'ils doivent occuper.
Quant an récitatif, j'espère aussi, monsieur, que vous voudrez bien le juger avant rexécntioo, et m'mdiquer les endroits où je me serai écarté du beau et du vrai, c'est-à-dire de votre pensée. Quel que soit pour moi le succès de ces faibles essais, ils me seront toujours glorieux, s'ils me procarent Thonneur d'être connu de vous, et de vous montrer l'admiration et le profond respect avec lesquels j'ai rhonneur d'être, monsieur, votre très-humble, etc.
J.-J. Roi'BsBAU, ciioyen de Gtniw,
ments qui ne sont point faits pour elles. J'obéis avec la plus grande exactitude ; je fis très-vite ettrès-maL J'envoyai ce misérable croquis à M. le duc de Richelieu, comptant qu'il ne servirait pas, ou que je le corrigerais. Heureusement il est entre vos mains, vous en êtes le maître absolu; j'ai perdu tout cela entièrement de vue. Je ne doute pas que vous n'ayez rectifié toutes les fautes échappées nécessairement dans une composition si rapide d'une simple esquisse, que vous n'ayez rempli les vides et suppléé à tout.
Je me souviens qu'entre autres balourdises, il n'est pas dit dans ces scènes, qui lient les divertissements, comment la princesse Grenadine passe tout d'un coup d'une prison dans un jardin ou dans un palais. Comme ce n'est point un magicien qui lui donne des fêtes, mais un seigneur espagnol, il me semble que rien ne doit se faire par enchantement. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien revoir cet endroit, dont je n'ai qu'une idée confuse. Voyez s'il est nécessaire que Ja prison s'ouvre, et qu'on fasse passer notre princesse de cette prison dans un beau palais doré et verni, préparé pour elle. Je sais très-bien que cela est fort misérable, et qu'il est au-dessous d'un être pensant de se faire une affaire sérieuse de ces bagatelles; mais enfin, puisqu'il s'agit de déplaire le moins qu'on pourra, il faut mettre le plus de raison qu'on peut, même dans un mauvais divertissement d'opéra.
Je me rapporte de tout à vous et à M. Ballot, et je compte avoir bientôt l'honneur de vous faire mes remercîments, et de vous assurer, monsieur, à quel point j'ai celui d'être, etc.