‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 78 sur 246 · A M. LE COMTE DE TRESSAN · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE TRESSAN

A Paris, ce 21 (l*augustc 1746.

Je dois passer, monsieur, dans votre esprit, pour un ingrat et pour un paresseux. Je ne suis pourtant ni l'un ni l'autre; je ne suis qu'un malade dont l'esprit est prompt et la chair très-mfirme. J'ai été, pendant un mois entier, accablé d'une maladie violente et d'une tragédie qu'on me faisait faire pour les relevailles de M™*^ la dauphine. C'était à moi

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naturellement de mourir, et c'est M'"' la dauphine qui est morte, le jour que j'avais achevé ma pièce*. Voilà comme on se trompe dans tous ses calculs !

Vous ne vous êtes assurément pas trompé sur Montaigne. Je vous remercie bien, monsieur, d'avoir pris sa défense. Vous écrivez plus purement que lui, et vous pensez de môme. Il semble que votre portrait, par lequel vous commencez, soit le sien. C'est votre frère que vous défendez, c'est vous-même. Quelle injustice criante de dire que Montaigne n'a fait que commenter les anciens ! Il les cite à propos, et c'est ce que les commentateurs ne font pas. Il pense, et ces messieurs ne pensent point. Il appuie ses pensées de celles des grands hommes de l'antiquité ; il les juge, il les combat, il converse avec eux, avec son lecteur, avec luimême; toujours original dans la manière dont il présente les objets, toujours plein d'imagination, toujours peintre et, ce que j'aime, toujours sachant douter. Je voudrais bien savoir d'ailleurs s'il a pris chez les anciens tout ce qu'il dit sur nos modes, sur nos usages, sur le nouveau monde découvert presque de son temps, sur les guerres civiles dont il était le témoin, sur le fanatisme des deux sectes qui désolaient la France. Je ne pardonne à ceux qui s'élèvent contre cet homme charmant, que parce qu'ils nous ont valu l'apologie que vous avez bien voulu en faire.

Je suis bien édifié de savoir que celui qui veille sur nos côtes* est entre Montaigne et Épictète. 11 y a peu de nos officiers qui soient en pareille compagnie.

Je ne sais si la personne à qui vous avez envoyé votre dissertation également instructive et polie osera imprimer sa condamnation. Pour moi, je conserverai chèrement l'exemplaire que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Pardonnez-moi encore une fois, je vous en supplie, d'avoir tant tardé à vous en faire mes tendres remercîments. Je voudrais en vérité passer ime partie de ma vie à vous voir et à vous écrire ; mais qui fait dans ce monde ce qu'il voudrait ?

Adieu, monsieur; conservez à ce pauvre malade des bontés qui font sa consolation, et croyez que l'espérance de vous voir quelquefois et de jouir des charmes de votre commerce me soutient dans mes longues infirmités.

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