A MARIE LEGZINSKA, REINE DE FRANGE
Le 10 octobre 1748.
Je me jette aux pieds de Votre Majesté. Vous n'assistez aux spectacles que par condescendance pour votre auguste rang, et c'est un sa^ crifice que votre vertu fait aux bienséances du monde. J'implore cette vertu même, et je la conjure avec la plus vive douleur de ne pas souffrir que ces spectacles soient déshonorés par une satire odieuse qu'on veut faire contre moi à Fontainebleau sous vos yeux*. La tragédie de Sêmiramis est fondée, d'un bout à l'autre, sur la morale la plus pure, et par là du moins elle peut s'attendre à votre protection. Daignez considérer, madame, que je suis domestique du roi et par conséquent le vôtre ; mes camarades, les gentilshommes du roi, dont plusieurs sont employés dans les cours étrangères, et d'autres, dans des places très-honorables, m'obligeront à me défaire de ma charge, si j'essuie devant eux et devant toute la famille royale un avilissement aussi cruel. Je conjure Votre Majesté, par la bonté et par la grandeur de son âme et par sa piété, de ne pas me livrer ainsi à mes ennemis ouverts et cachés, qui, après m'avoir poursuivi par les calomnies les plus atroces, veulent me perdre par une • flétrissure publique. Daignez envisager, madame, que ces parodies satiriques ont été défendues à Paris pendant plusieurs années. Faut-il qu'on les renouvelle pour moi seul sous les yeux de Votre Majesté 1 Elle ne souffre pas la médisance dans son cabinet ; l'autorisera-t-elle devant toute la cour? Non, madame, votre cœur est trop juste pour ne pas se laisser toucher pas mes prières et ma douleur, et pour faire mourir de douleur et de honte un ancien serviteur, et le premier sur qui sont tombées vos bontés '. Un mot de votre bouche, madame, à M. le duc de Fleury
i. La parodie de Sémiramis, par Montigny.
2. La reine lai avait fait une pension de 1,500 livres en 1725.
et à M. de Maurepas siiflîra pour empêcher un scandale dont les suites me perdraient. J'espère de votre humanité qu elle sera touchée, et qu'après avoir peint la vertu, je serai protégé par elle. Je suis, etc.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
A Lunéville, ce 23 octobre 1748.
Voici, mon cher et respectable ami, un gros paquet de Babylone; mais à présent, le point essentiel est d* empêcher la parodie à la ville comme à la cour. J'ai lieu de penser que M. Montmartel m*ayan( écrit de la part de M'"* de Pompadour, et m'ayant redit ses propres paroles, que « le roi était bien éloigné de vouloir me faire la moindre peine, et que la parodie ne serait certainement point jouée, » j'ai lieu, dis-je, de me flatter que cette proscription d'un abus aussi pernicieux est pour Paris comme pour Versailles.
Je vais écrire dans cet esprit à M. Berryer, et l'ordre du roi à Fontainebleau sera pour lui un nouveau motif de me marquer sa bienveillance, et une nouvelle facilité de se faire entendre aux personnes qui pourraient favoriser encore la cabale qui s'est élevée contre moi. Je suis fâché que M. le duc d'Aumont soit le seul qui ne réponde point à mes lettres ; mais je n'en compte pas moins sur sa fermeté et sur la chaleur de ses bons offices, animé par votre amitié. Je vous prie de m'instruire sur tout ce qui se passe de cette affaire qui m'est devenue trèsessentielle.
La reine m'a fait écrire, par M'"® de Luynes, que les parodies étaient d'usage, et qu'on avait travesti Virgile. Je réponds que ce n'est pas un compatriote de Virgile qui a fait Y Enéide travestie, que les Romains en étaient incapables ; que si on avait récité une Enéide burlesque à Auguste et à Octavie, Virgile en aurait été indigné ; que cette sottise était réservée à notre nation longtemps grossière et toujours frivole ; qu'on a trompé la reine quand on lui a dit que les parodies étaient encore d'usage; qu'il y a cinq ans qu'elles sont défendues; que le
théâtre français entre dans l'éducation de tous les princes de l'Europe, et que Gilles et Pierrot ne sont pas faits pour former l'esprii des descendants de saint Louis.