A M. LE MARQUIS DES ISSARTS
Versailles, lo 7 d'auguste 17i7
Monsieur, la lettre aimable dont vous m'honorez me donne bien du, plaisir et bien des regrets; elle me fait sentir tout ce que j'ai perdu. J'ai pu être témoin du moment où Votre Excellence signait le bonheur de la France* ; j'ai pu voir la cour de Dresde, et je ne l'ai point vue. Je ne suis pas né heureux; mais vous, monsieur, avouez que vous êtes aussi heureux que vous le méritez.
Qu'il ost doux d'ôtro ambassadeur Dans le palais de la candeur!
On dit, et même avec justice, Que vos pareils ailleurs ont eu Tant soit peu besoin d'artifice ; Mais ils traitaient avec le vice, Vous traitez avec la vertu.
Vous avez retrouvé à Dresde ce que vous avez quitté à Versailles, un roi aimé de ses sujets.
Vous pourrez dire quelque jour
Qui des deux rois tient mieux sa cour;
Quel est le plus doux, le plus juste,
Et qui fait naître plus d'amour
Ou de Louis-Quinze ou d'Auguste :
C'est un grand point très-conlesté.
Ce problème pourrait confondre
La plus une sagacité,
Et je donne à votre équité
Dix ans entiers pour me répondre.
Rien ne prouve mieux combien il est difficile de savoir au juste la vérité dans ce monde ; et puis, monsieur, les personnes qui la savent le
1. C'est le 0 février que le mariage du dauphin avec la Aile d*Auguste II avait été signé par cet ambassadeur de France.
mieux sont toujours celles qui la disent le moins. Par exemple, ceux qui ont r honneur d'approcher des trois princesses que la reine de Pologne a données à la France, à Naples et à Munich ^ pourront-ils jamais dire laquelle des trois nations est la plus heureuse ?
Que même on demande à la reine Quel plus beau présent elle a fait , Et quel fut son plus grand bienfait, On la rendra fort incertaine. Mais si de moi Ton veut savoir Qui des trois peuples doit avoir La plus tendre reconnaissance Et nourrir le plus doux espoir.
Ne croyez pas que je balance.
En voyant M»'' le dauphin avec M"*® la dauphine, je me souviens de Psyché, et je songe que Psyché avait deux sœurs.
Chacune des deux était belle , Tenait une brillante cour, Eut un mari jeune et fidèle ; Psyché seule épousa l'Amour.
Mais il y aurait peut-être, monsieur, un moyen de finir cette dispute, dans laquelle Paris aurait coupé sa pomme en trois.
Je suis d'avis que l'on préfère Celle qui le plus prômptement Saura donner un bel enfant Semblable à leur auguste mère.
Vous voyez, monsieur, que, sans être politique, j'ai Tesprit conciliant ; je compte bien vous faire ma cour avec de tels sentiments, et, de plus, vous pouvez être sûr qu'on est très-disposé à Versailles à mériter cette préférence. Si on travaille aussi efficacement à Bréda*, nous aurons la paix du monde la plus honorable.
Je serais très-flatté, monsieur, si mes sentiments respectueux pour M. le comte de Bnihl Jul étaient transmis par votre bouche. Je n'ose vous
1. Avec Mario-Josèphc f mariée au dauphin, c'étaient Marie-Amélie, mariée à don Carlos, roi des Deux-Siciles, et Marie-Anne, mariée à Maximilien-Joscph , électcup de Bavière.