‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 84 sur 246 · AMBASSADEUR DE FRANCE A DRESDE · texte numérisé non relu

AMBASSADEUR DE FRANCE A DRESDE

A Paris, ce 19 février 1750.

Je VOUS renvoie, monsieur, ce que je voudrais rapporter moi-même sur-le-champ aux pieds de celle qui fait tant d'honneur à la France et à l'Italie. Je vous avoue que je suis bien étonné : il n'y a pas une faute de français dans tout l'ouvrage*; il n'y en a pas deux contre les règles sévères de notre versification, et le style est beaucoup plus clair que celui de bien de nos auteurs. Rien ne marque mieux un esprit juste et droit que de s'expliquer clairement. Les expressions ne sont confuses que quand les idées le sont.

1 • Tragédie en vers français que la princesse de Saxe , sœur de madame la dauphine , avait envoyée à Voltaire pour Texaminer et lui dire son sentiment.

Cet ouvrage est le fruit d'une connaissance profonde et fine de la langue française et de l'italienne, et d'un génie facile et heureux. Un tel mérite est bien rare dans les conditions ordinaires. 11 est unique dans l'état où la personne respectable dont je tais le nom est née. Je lui dresse en secret des autels, et je voudrais pouvoir lui porter mon encens dans la partie du ciel qu'elle habite.

Quels talents divers elle allie !

Comme elle charme tour à tour Tantôt les dieux de ce séjour Et tantôt ceux de Tltalie !

Rome, la première cité, Et Paris , au moins la seconde , Ont dit dans leur rivalité :

Son esprit, comme sa beauté, Est de tous les pays du monde.

On dit qu'autrefois de Saba Certaine reine un peu savante Devers Salomon voyagea Et s'en retourna fort contente ;

Mais, s'il était un Siilomon, Je sais ce que ferait le sage ; n ferait à Dresde un voyage , Et viendrait y prendre leçon.

Mais, retenu par les merveilles Qui soumettent à leurs appas Le cœur, les yeux et les oreilles, Le sage ne reviendrait pas.

A MADEMOISELLE CLAIRON

SUR LA TRAGÉDIE d'ORESTE.

Lundi ... Janvier 1750.

Vous avez dû recevoir, mademoiselle, un changement très-léger, mais qui est très-important. Je ne crois pas m' aveugler ; je vois que tous

les véritables gens de lettres rendent justice à cet ouvrage, comme on la rend à vos talents. Ce n'est que par un examen continuel et sévère de moi-même, ce n'est que par une extrême docilité pour de sages conseils, que je parviens chaque jour à rendre la pièce moins indigne des charmes que vous lui prêtez.

Si vous aviez le quart de la docilité dont je fais gloire, vous ajouteriez des perfections bien singulières à celles dont vous ornez votre rôle. Vous vous diriez à vous-même quel effet prodigieux font les contrastes, les inflexions de voix, les passages du débit rapide à la déclamation douloureuse, les silences après la rapidité, l'abattement morne et s' exprimant d'une voix basse après les éclats que donne l'espérance, ou qu'a fournis l'emportement. Vous auriez l'air abattu, consterné, les bras collés, la tête un peu baissée, la parole basse, sombre, entrecoupée. Quand Iphise vous dit :

Pammène vous conjure De ne point approcher de sa retraite obscure; II y va de ses jours...

vous lui répondriez, non pas avec un ton ordinaire, mais avec tous ces symptômes du découragement, après un ah très-douloureux.

Ah !.. . que m*avez-vou8 dit !

Vous vous êtes trompée...

En observant ces petits artifices de l'art, en parlant quelquefois sans déclamer, en nuançant ainsi les belles couleurs que vous jetez sur le personnage d'Electre, vous arriveriez à cette perfection à laquelle vous touchez, et qui doit être l'objet d'une âme noble et sensible. La mienne se sent faite pour vous admirer et pour vous conseiller; mais, si vous voulez être parfaite, songez que personne ne l'a jamais été sans écouter des avis, et qu'on doit être docile à proportion de ses grands talents.

AU ROI DE PRUSSE

Le ... 1750.

Sire, voici une des tracasseries que j'eus l'honneur de vous prédire il y a dix ans, lorsqu'après avoir envoyé votre Anti-Machiavel en Hollande, par les ordres de Votre Majesté, je fis ce que je pus pour supprimer cet ouvrage.

Votre Majesté peut se souvenir que le fripon Van Duren, qui se dit aujourd'hui votre libraire, n'eut pas plus d'égards à mes ratures que le giand-pensionnaire à mes représentations. Ce coquin avait fait transcrire le manuscrit, et je ne pus pas obtenir des chefs de la République qu'on l'obligeât à rendre pour de l'argent ce qu'on lui avait donné gratis.

Le livre parut donc malgré tous mes efforts réitérés, et il parut avec quelques passages contre la personne d'un roi que vous avez imité par des victoires*, et contre un autre monarque que vous chérissez*, et qui eût été votre allié naturel contre les Russes, si les Polonais avaient été assez heureux et assez fermes pour soutenir celui qu'ils ont si léptimement élu. Ses vertus et son alliance avec la maison de France sont des nœuds qui vous unissent avec lui. Ce monarque est très-aflligé de la manière dont vous vous êtes expliqué sur Charles XII et sur lui-même. II est très-aisé de réparer ce qui peut être échappé à votre plume sur ces deux princes qui vous sont chers. Je vous supplie, Sire, de faire une édition qui sera la seule authentique, et dans laquelle je ne doute pas que Votre Majesté ne rende plus de justice à deux rois ses amis.

Votre Majesté doit approuver aujourd'hui plus que jamais le dessein qu'avait Charles XII de chasser les Russes de la Livonie et de l'Ingrie, et de mettre une barrière entre eux et l'Europe. Si le roi de Pologne était sur le trône où il doit être, les Polonais pourraient alors se souvenir de ce qu'ils ont été, et contribuer à renvoyer les ours moscovites dans leurs forêts; ce sont là vos sentiments et vos désirs.

i. Charles XH, roi de Suède.

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