‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 86 sur 246 · FredéricI · texte numérisé non relu

FredéricI

amuse et rend la journée pleine ; mais, ma cbëre enfant, ces journées se passent loin de vous. Je ne vous écris jamais sans regrets, sans remords et sans amertume.

A MADAME D^iNIS

A PARIS

A Berlin , au château, 20 de décembre 1750.

Je vous écris à côté d'un poêle ; la tête pesante et le cœur triste en jetant les yeux sur la rivière de la Sprée, parce que la Sprée tombe dans l'Elbe, l'Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine, et que notre maison de Paris est assez près de cette rivière de Seine ; et je dis : Ma chère enfant, pourquoi suis-je dans ce palais, dans ce cabinet qui donne sur cette Sprée, et non pas au coin de notre feu? Rien n'est plus beau que la décoration du palais du soleil dans Phaéton. M"* Astrua est la plus belle voix de l'Europe ; mais fallait-il vous quitter pour un gosier à roulades et pour un roi? Que j'ai de remords, ma chère enfant I que mon bonheur est empoisonné I que la vie est courte I qu'il est triste de chercher le bonheur loin de vous I et que de remords si on le trouve 1

Je suis à peine convalescent; comment partir? Le char d'Apollon s'embourberait dans les neiges détrempées de pluie qui couvrent le Brandebourg. Attendez-moi, aimez-moi, recevez-moi, consolez -moi» et ne me grondez pas. Ma destinée est d'avoir affaire à Rome de façon ou d'autre. Ne pouvant y aller, je vous envoie Rome en tragédie par le courrier de Hambourg, telle que je l'ai retouchée; que cela serve du moins à amuser les douleurs communes de notre éloignement. J'ai bien peur que vous ne soyez pas trop contente du rôle d'Aurélie. Vous autres femmes, vous êtes accoutumées à être le premier mobile des tragédies, comme vous l'êtes de ce monde. Il faut que vous ayez des rivales, que vous fassiez des rivaux ; il faut qu'on vous adore, qu'on vous tue, qu'on vous regrette» qu'on se tue avec vous. Mais» mesdames, Gicéron et Gaton

ne sont pas galants; César et Catilina n'étaient pas gens à se tuer pour vous. Ma chère enfant, je veux que vous vous fassiez homme pour lire ma pièce. Envoyez prier l'abbé d'Olivet de vous prêter son bonnet de nuit, sa robe de chambre et son Cicéron, et lisez Rome sauvée dans cet équipage.

Pendant que vous vous arrangerez pour gouverner la république romaine sur le théâtre de Paris, et pour travestir en Caton et en Cicéron nos comédiens, je continuerai paisiblement à travailler au Siècle de Louis XIV y et je donnerai à mon aise les batailles de Nervînde et d'Hochstedt. Variété^ c'est ma devise. J'ai besoin de plus d'une consolation. Ce ne sont point les rois, ce sont les belles-lettres qui la donnent.

A M. LËSSING'.

ABerUn, !•' Janvier i7M.

On VOUS a déjà écrit, monsieur, pour vous prier de rendre l'exempladre qu'on m'a dérobé et qu'on a remis entre vos mains. Je sais qu'il ne pouvait être confié à un homme moins capable d'en abuser et plus capable de le bien traduire. Mais comme j'ai depuis corrigé beaucoup cet ouvrage, et que j'y ai fait insérer plus de quarante cartons, vous me feriez un tort considérable de le traduire dans l'état où vous l'avez. Vous m'en feriez un beaucoup plus grand encore de souffrir qu'on imprimât le livre en français ; vous ruineriez M. de Francheville ', qui est un trës-honnëte homme etqui est l'éditeurde cet ouvrage. Vous sentez qu'il serait obligé de porter ses plaintes au public et aux magistrats de Saxe. Rien ne pourrait vous nuire davantage et vous fermer plus certainement le chemin de la fortune. Je serais très-aflligé si la moindre négligence de votre part, dans cette affaire, mettait M. de Francheville dans la cruelle nécessité de rendre ses plaintes publiques.

1. Le célèbre littérateur allemand, mort en 1781. — H s'agit ici du SUch d$ Loms XIV, que le Jeune Leasing avait par indiscrétion emporté de chez son ami M. Richier, secrétaire de Voltaire, mais qu'il rendit aussitôt. (^4. François.)

3. Conseiller aulique de Prusse et membre de l'Académie de Berlin. {A. P.)

Je vous prie donc, monsieur, de me renvoyer l'exemplaire qu'on vous a déjà redemandé en mon nom; c'est un vol qu'on m'a fait. Vous avez trop de probité pour ne pas réparer le tort que j'essuie.

Je serai très-satisfait que non-seulement vous traduisiez le livre en allemand, mais que vous le fassiez paraître en italien, ainsi que vous l'avez dit au précepteur des enfants de M. de SchuUembourg. Je vous renverrai l'ouvrage entier avec tous les cartons et tous les renseignements nécessaires, et je récompenserai avec plaisir la bonne foi avec laquelle vous m'aurez rendu ce que je vous redemande. On sait malheureusement, à Berlin, que c'est mon secrétaire Richier qui a fait ce vol. Je ferai ce que je pourrai pour ne pas perdre le coupable, et je lui pardonnerai même, en /aveur de la restitution que j'attends de vous. Ayez la bonté de me faire tenir le paquet par les chariots de poste, et comptez sur ma reconnaissance, étant entièrement à vous.

A MADAME LA DUCHESSE DU MAINE

Berlin, ce l*** Janvier 1751.

Madame, j'ai appris la maladie de votre altesse sérénissime avec douleur, avec effroi, et son rétablissement avec des transports de joie. On fait des vœux dans le pays où je suis^ où les beaux-arts commencent à naître, comme on en fait en France, où ils dégénèrent. On y souhaite ardemment votre conservation si nécessaire au maintien du bon goût et de la vraie politesse de l'esprit, dont votre altesse est le modèle. Vivez, madame^ aussi longtemps que M. de Fontenelle; mais, quand vous vivriez encore plus longtemps , vous ne verriez jamais un temps tel que celui dont vous avez été l'ornement et la gloire.

Je suis avec un profond respect et un attachement inviolable, ma*

dame, etc.

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