‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 91 sur 246 · L'édition de 1748. (G. A · texte numérisé non relu

L'édition de 1748. (G. A

que nous faisons? nous ne les lisons point. Tous les bons livres du siècle passé sont ici, et cela est fort honnête ; on les relit pour se préserver de la contagion.

Vous me parlez de deux éditions de mes sottises. Il est bien clair, madame, que la moins ample est la moins mauvaise. Je n'ai vu encore ni l'une ni l'autre. Je les condamne toutes, et je pense que, comme il ne faut point publier tout ce qu'ont fait les rois, mais seulement ce qu'ils ont fait de mémorable, il ne faut point imprimer tout ce qu'ont écrit de pauvres auteurs, mais seulement ce qui peut, à toute force, être digne de la postérité.

On me mande que l'édition de Paris est incomparablement moins mauvaise que celle de Rouen, qu'elle est plus correcte ; j'aurais l'honneur de vous la présenter, si j'étais à Paris. On veut que j'en fasse une ici à ma fantaisie ; mais je ne sais comment m'y prendre. Je voudrais jeter dans le feu la moitié de ce que j'ai fait, et corriger l'autre. Avec ces beaux sentiments de pénitence, je ne prends aucun parti, et je continue à mettre en ordre le Siècle de Louis XIV* J'ai apporté tous mes matériaux; ils sont d'or et de pierreries; mais j'ai peur d'avoir la main lourde. Ce siècle était beau ; il a enseigné à penser et à parler à celui-ci ; mais gare que les disciples ne soient au-dessous de leurs maîtres, en voulant faire mieux I Je tâche au moins de m'exprimer tout naturellement, et j'espère que, quand je reverrai Paris, on ne m'entendra plus. M. le président Hénault, pour qui je crois vous avoir dit des choses assez tendres, parce que je les pense, m'aurait-il tout à fait oublié 7 II ne faut pas que les saints dédaignent ainsi leurs dévots. J'ai d'autant plus de droits à ses bontés qu'il est du siècle de Louis XIV.

Vous allez donc toujours à Sceaux, madame ? J'avais pris la liberté de donner une lettre à d'Hamon pour madame la duchesse du Maine; il la rendra dans quelques années. Vous avez fait deux pertes à cette cour un peu différentes Tune de l'autre. M"" de Staal et M'"* de Malause.

Conservez-vous et ne mangez point trop; je vous ai prédit, quand vous étiez si malade, que vous vivriez très-longtemps. Surtout ne vous dégoûtez point de la vie, car, en vérité, après y avoir bien rêvé, on trouve qu'il n'y a rien de mieux. Je conserverai pendant toute la mienne les sentiments que je vous ai voués, et j'aimerai toujours Paris, à cause de vous et du petit nombre des élus.

A MADAME DE FONTAINE

Potsdam, le 17 anguste 1751.

J'ai reçu assez tard votre lettre de Plombières, ma chère nièce ; elle est du 17 juillet et ne m'est parvenue qu'au bout d'un mois. Ou elle est mal datée, ou les postes de vos montagnes cornues ne sont pas trop régulières. Ma réponse ira probablement vous trouver à Paris. Enfin vous vous êtes donc souvenue de votre déserteur, dans l'oisiveté du séjour des eaux. Elles me firent autrefois beaucoup de bien ; mais le cuisinier de M. de Richelieu me fit beaucoup de mal. Je me flatte que vous avez un meilleur régime que moi. Votre estomac est un peu fait sur le modèle du mien, mais soyez plus sage si vous pouvez. Pour moi, après avoir tâté des eaux froides, des eaux chaudes et de toutes les espèces de bons et de mauvais régimes, après avoir passé par les mains des charlatans, des médecins et des cuisiniers, après avoir été malade à Berlin le dernier hiver, je me suis mis à souper, à dîner et même à déjeuner : on dit que je m'en porte mieux, et que je suis rajeuni; je sens bien qu'il n'en est rien ; mais j'ai vécu doucement six mois presque de suite avec mon roi, mangeant comme un diable, et prenant, ainsi que lui, un peu de rhubarbe en poudre de deux jours l'un. Si jamais vous en voulez faire autant, voilà mon secret, essayez-en ; il est bon pour les rois et pour leurs chambellans , il sera peut-être bon pour vous ; mais je crains furieusement l'hiver pour vous et pour moi. Il me semble que c'est là notre plus dangereuse saison : elle serait pour moi la plus agréable si je la passais avec vous; mais je doute fort que je puisse vous embrasser l'hiver à Paris. J'ai quelques petites occupations de mon métier que je crains qui ne me mènent plus loin que je ne voulais ; et si l'hiver commence avant que ma besogne soit finie, il n'y aura pas moyen de partir. Je n'ai pas dans la cour où je suis les consolations que vous avez à Paris; je deviens bien vieux, mon cœur, mais il y a des fleurs et des fruits en tout temps. Je n'ai jamais joui d'une vie plus heureuse et plus tranquille. Figurez-vous un château admirable, où le maître me laisse une

liberté entière, de beaux jardins, bonne chère, un peu de travail, de la société et des soupers délicieux, avec un roi philosophe qui oublie ses cinq victoires et sa grandeur. Vous m'avouerez que je suis excusable d'avoir quitté Paris; cependant je ne me pardonne pas encore d'être si loin de vous et de ma famille. Il s'en est peu fallu que je n'aie été sur le point de faire un voyage à Paris. J'aurais passé par Strasbourg et par Lunéville, et je serais venu prendre les eaux avec vous à Plombières. Je suis obligé de différer longtemps mon voyage ; mais, si Dieu me donne vie, je compte bien vous embrasser au plus tard au printemps prochain.

A MADAME DENIS

A PARIS

'; A Berlin, 2 de septembre 1751.

J'ai encore le temps, ma chère enfant, de vous envoyer un nouveau paquet. Vous y trouverez une lettre de La Métrie pour M. le maréchal de Richelieu ; il implore sa protection. Tout lecteur qu'il est du roi de Prusse, il brûle de retourner en France. Cet homme si gai, et qui passe pour rire de tout, pleure quelquefois comme un enfant d'être ici. Il me conjure d'engager M. de Richelieu à lui obtenir sa grâce. En vérité, il ne faut jurer de rien sur l'apparence.

La Métrie, dans ses préfaces, vante son extrême félicité d'être auprès d'un grand roi qui lui lit quelquefois ses vers, et en secret il pleure

avec moi. Il voudrait s'en retourner à pied; mais moi! pourquoi suis-

je ici? Je vais bien vous étonner.

Ce La Métrie est un homme sans conséquence, qui cause familière* ment avec le roi après la lecture. Il me parle avec confiance ; il m'a juré qu'en parlant au roi, ces jours passés, de ma prétendue faveur et de la petite jalousie qu'elle excite, le roi lui avait répondu : a J'aurai besoin de lui encore un an, tout au plus; on presse l'orange, et on en jette l'écorce. »

Je me suis fait répéter ces douces paroles; j'ai redoublé mes inter-

rogations ; il a redoublé ses serments. Le croirez-vous? dois-je le croire? cela est-il possible ? Quoi ! après seize ans de bontés, d'offres, de promesses ; après la lettre qu*il a voulu que vous gardassiez comme un gage inviolable de sa parole ! et dans quel temps encore, s*il vous plait? dans le temps que je lui sacrifie tout pour le servir, que non-seulement je corrige ses ouvrages, mais que je lui fais à la marge une rhétorique, une poétique suivie, composée de toutes les réflexions que je fais sur les propriétés de notre langue, à l'occasion des petites fautes que je peux remarquer ; ne cherchant qu'à aider son génie, qu'à l'éclairer et qu'à le mettre en état de se passer en effet de mes soins !

Je me faisais assurément un plaisir et une gloire de cultiver son génie; tout servait à mon illusion. Un roi qui a gagné des batailles et des provinces, un roi du nord qui fait des vers en notre langue, un roi enfin que je n'avais pas cherché, et qui me disait qu'il m'aimait; pourquoi m'aurait-il fait tant d'avances? Je m'y perds! je n'y conçois rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour ne point croire La Métrie.

Je ne sais pourtant. En relisant ses vers, je suis tombé sur une épltre à un peintre nommé Pêne, qui est à lui ; en voici les premiers vers :

Quel spectacle étonnant vient de frapper mes yeuxl Cher Pènc, ton pincciu te place au rang des dieu!i.

Ce Pêne est un homme qu'il ne regarde pas. Cependant c'est le cher Pêne y c'est un dieu. Il pourrait bien en être autant de moi, c'està-dire pas grand' chose. Peut-être que, dans tout ce qu'il écrit, son esprit seul le conduit, et le cœur est bien loin. Peut-être que toutes ces lettres, où il me prodiguait des bontés si vives et si touchantes, ne voulaient rien dire du tout.

Voilà de terribles armes qu^ je vous donne contre moi. Je serai bien condamné d'avoir succombé à tant de caresses. Vous me prendrez pour M. Jourdain, qui disait : « Puis-je rien refuser à un seigneur de la cour qui m'appelle son cher ami? » Mais je vous répondrai : C'est un roi aimable.

Vous imaginez bien quelles réflexions, quel retour, quel embarras et, pour tout dire, quel chagrin l'aveu de La Métrie fait naître. Vous m'allez dire : Partez ; mais moi je ne peux pas dire, partons. Quand on

a commencé quelque chose, il faut le finir ; et j'ai deux éditions sur les bras, et des engagements pris pour quelques mois. Je suis en presse de tous les côtés. Que faire ? ignorer que La Métrie m'ait parlé, ne me confier qu'à vous, tout oublier, et attendre. Vous serez sûrement ma consolation. Je ne dirai point de vous : Elle m'a trompé en me jurant qu'elle m'aimait. Quand vous seriez reine, vous seriez sincère.

Mandez-moi, je vous en prie, fort au long, tout ce que vous pensez par le premier courrier qu'on dépêchera à mylord Tyrconnel.

A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

A Berlin, le 'i8 janvier 1752.

Je vous dois de nouveaux remerclments, mon cher et illustre confrère, et c'est à vous que je dois dédier le Siècle de Louis XlVy si on en fait en France une édition qui aille la tète levée. J'ai envoyé à Paris le premier tome corrigé selon vos vues. Je me flatte qu'on ne s'opposera pas à l'impression d'un ouvrage qui esc, autant que je l'ai pu, l'éloge de la patrie, et qui va inonder l'Europe.

Je suis bien étonné de l'apparence d'ironie que vous trouvez dans ce premier tome; j'ai voulu n'y mettre que de la philosophie et de la vérité, j'ai voulu passer légèrement sur ce fatras de détails de guerres, qui, dans leur temps, causent tant de malheurs et tant d'attention, et qui, au bout d'un siècle, ne causent que de l'ennui. J'ai même fini ainsi ce premier tome :

a Voilà le précis, peut-être encore trop long, des plus importants événements de ce siècle; ces grandes choses paraîtront petites un jour, quand elles seront confondues dans la multitude immense des révolutions qui bouleversent le monde; et il n'en resterait alors qu'un faible souvenir, si les arts perfectionnés ne répandaient sur ce siècle une gloire unique qui ne périra jamais. »

Vous voyez par là que mon second tome est mon principal' objet; et cet objet aurait été bien mieux rempli, si j'avais travaillé en France. Les bontés d'un grand roi et l'acharnement de mes ennemis m'ont privé de

cette ressource. Je vous supplie, monsieur, d'ajouter à toutes vos bontés celle de dire à M. d'Argenson que je compte sur les siennes. On m'a dit qu'il a été mécontent d'un parallèle entre Louis XIV et le roi Guillaume.

Il est vrai que malheureusement on a omis dans l'impression le trait principal qui donne tout l'avantage au roi de France. Le voici :

(( Ceux qui estiment plus un roi de France qui sait donner l'Espagne à son petit- fils qu'un gendre qui détrône son beau-père; ceux qui admirent davantage le protecteur que le persécuteur du roi Jacques, ceuxlà donneront la préférence à Louis XIV. »

D'ailleurs M. d'Argenson ne peut ignorer que Louis XIV et Guillaume ont toujours été deux objets de comparaison dans l'Europe. Il ignore encore moins que l'histoire ne doit point être un fade panégyrique; et, s'il a eu le temps de lire le livre, il a pu s'apercevoir que, sans m' écarter de la vérité, j'ai loué, autant que je l'ai pu et autant que je l'ai dû, la nation et ceux qui l'ont bien servie. L'article de son père n'a pas dû lui déplaire.

Enfin, monsieur, j'ai prétendu ériger un monument à la vérité et i la patrie, et j'espère qu'on ne prendra pas les pierres de cet édifice pour me lapider. Je me flatte encore que vous ne vous bornerez pas au service de m'avoir éclairé. Je voudrais que la postérité sût que l'homme du royaume le plus capable de me donner des lumières a été celui dont j'ai reçu le plus de marques de bonté.

Je vous supplie de ne me pas oublier auprès de M""' du Deffand, et de me conserver une amitié qui fait ma gloire et ma consolation.

A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

A Potsdam, 10 de juin 1752.

Mon héros, vos bontés m'ont fait éprouver une espèce de plaiâr que je n'avais pas goûté depuis longtemps. En lisant votre belle lettre de trente-deux pages, j'ai cru vous entendre, j'ai cru vous voir ; je me suis imaginé être à votre chocolat, au milieu de vos pagodes, et goûter le plaisir délicieux de votre entretien. Je vous remercie tendrement de

tous les éclaircissements que vous voulez bien me donner ; ce sont presque les seuls qui me manquaient.

Vous savez que j'avais passé près d'un an à faire des extraits des lettres de tous les généraux et de beaucoup de ministres ; je doute qu'il y ait à présent un homme dans l'Europe aussi bien au fait que moi de l'histoire de la dernière guerre. C'est là qu'il est permis d'entrer dans les détails, parce qu'il s'agit d'une histoire particulière ; mais ces détails demandent un très-grand art. Il est difficile de conserver un événement particulier dans la foule de toutes ces révolutions qui bouleversent la terre. Tant de projets, tant de ligues, tant de guerres, tant de batailles, se succèdent les unes aux autres, qu'au bout d'un siècle ce qui paraissait, dans son temps, si grand, si important, si unique, fait placeàdes événements nouveaux qui occupent les hommes, et qui laissent les précédents dans l'oubli. Tout s'engloutit dans cette immensité; tout devient enfin un point sur la carte; et les opérations de la guerre causent à la longue autant d'ennui qu'elles ont donné d'inquiétude quand la destinée d'un état dépendait d'elles.

Si je croyais pouvoir jeter quelque intérêt sur cet amas et sur cette complication de faits, je me vanterais d'être venu à bout du plus difficile de mes ouvrages; mais, ce qui me rend cette tâche plus agréable et plus aisée, c'est le plaisir de parler souvent de vous. Mon monument de papier ne vaudra pas le monument de marbre que vous savez. Nous verrons cependant qui vous aura fait plus ressemblant du sculpteur ou de moi. Si M. le maréchal de Noailles était aussi complaisant et aussi laborieux que vous, s'il daignait achever ce qu'il entreprend d'abord avec vivacité, le Siècle de Louis XIV en vaudrait mieux.

Je ne sais si vous savez que ce Siècle était une suite d'une Histoire générale que j'ai composée depuis Charlemagne jusqu'à nos jours. On m'a volé une partie de cet ouvrage et tout ce qui regardait les arts. Louis XIV WL^^i resté; mais une première édition n'est qu'un essai. Quoiqu'il y ait dix fois plus de choses utiles et intéressantes dans ces deux petits volumes que dans toutes les histoires immenses et ennuyeuses de Louis XIV, cependant je sais bien qu'il manque beaucoup de traits à ce tableau. J'ai fait des péchés d'omission et de commission. Plusieurs personnes instruites ont bien voulu me communiquer des lumières, j'en profite tous les jours: voilà pourquoi je n'ai pomt voulu que

rédition faite à Berlin, ni celle qu'on a faite sur-le-champ, en conformité, en Hollande et à Londres, entrassent dans Paris. Je suis dans la nécessité d'en faire une nouvelle que mon libraire de Leipzig a déjà commencée. Si M. le maréchal de Noailles n'a pas la bonté de faire un petit effort, cette édition sera encore imparfaite.

Je n'ose vous proposer, monseigneur, de vous enfermer une heure ou deux pour m' instruire des choses dont vous pourriez vous souvenir; vous rendriez seiTice à la patrie et à la vérité. Ce motif sera plus puissant que mes prières. Je ferais sur-le-champ usage de vos remarques. Ma nièce doit avoir à présent deux exemplaires chargés de con*ections à la main ; je voudrais que vous eussiez le temps et la bonté d'en examiner un. Votre lettre de trente-deux pages me fait voir de quoi vous êtes capable, et m'enhardit auprès de vous. Il me semble que ce serait employer dignement une heure du loisir où vous êtes. S'il y avait quelque guerre, je ne vous ferais pas de pareilles propositions; je me flatte bien qu'alors vous n'auriez pas de loisir, et que vous commanderiez nos armées.

Dans ce siècle, que j'ai tâché de peindre, c'était un Français, dont vous fûtes l'élève, qui fit heureusement la guerre et la paix. Je suis trèspersuadé qu'avec vous la France n'a pas besoin d'étrangers pour faire l'une et l'autre. Qui donc a, dans un plus haut degré que vous,|le talent de se décider à propos et de faire des manœuvres hardies, talent qui a fait la gloire du prince Eugène, que vous avez tant connu? qui ferait la guerre avec plus de vivacité et la paix avec plus de hauteur? quel officier, en France, a plus d'expérience que vous? et l'esprit, s'il vous plaît, ne sert-il à rien 7 Mais il n'y a guère d'apparence que vos talents soient sitôt mis en œuvre : l'Europe est trop armée pour faire la guerre. S'il arrive pourtant que le diable brouille les cartes, et que le bon génie de la France conduise nos affaires par vous, il n'y a pas d'apparence que je sois alors votre historien. Je suis dans un état à ne devoir pas compter sur la vie. Vous serez peut-être surpris que, dans cet état, je fasse des Siècle, et des Histoire de la guerre de 1741, et des Rome sauvée, et autres bagatelles; mais c'est que j'ai tout mon temps à moi; c'est que, dans une cour, je n'ai pas la moindre cour à faire, et, auprès d'un roi, pas le moindre devoir à remplir. Je vis à Potsdam comme vous m'avez vu vivre à Girey, h cela près que je n'ai point charge d'âme dans mon

bénéfice. La vie de château est celle qui convient le mieux à un malade et à un griffonneur. 11 y a bien loin de ma tranquille cellule du château de Potsdam au voyage de Naples et de Rome ; cependant, s'il est vrai que vous vous donniez ce petit plaisir, je vous jure que je viendrai vous trouver.

11 est vrai que mon extrême curiosité, que je n'ai jamais satisfaite sur l'Italie, et ma santé me font continuellement penser à ce voyage, qui serait d'ailleurs très-court; mais je vous jure, monseigneur, que j'ai beaucoup plus d'envie de vous faire ma cour que de voir la ville souterraine. Je me suis cru quelquefois sur le point de mourir ; mon plus grand regret était de n'avoir point eu la consolation de vous revoir. 11 me semble qu'après trente-cinq ans d'attachement, je ne devais pas être réservé à mourir si loin de vous. La destinée en a ordonné autrement. x\ous sommes des ballons que la main du sort pousse aveuglément et d'une manière irrésistible. Nous faisons deux ou trois bonds, les uns sur du marbre, les autres sur du fumier, et puis nous sommes anéantis pour jamais. Tout bien calculé, voilà notre lot. La consolation qui resterait à un certain âge, ce serait de faire encore un bond auprès des gens à qui on a donné dès longtemps son cœur. Mais sais-je ce que je ferai demain? Occupons comme nous pourrons, de quart d'heure en quart d'heure, la vanité de notre vie. S'il est permis d'espérer quelque chose à un homme dont la machine se détruit tous les jours, j'espère venir vous voir cette année, avant que l'exercice de votre charge vous dérobe à mes empressements, et vous fasse perdre un temps précieux.

Nous attendons ici le chevalier de Latouche ; je le verrai avec plaisir, mais je le verrai peu. Le goût de la retraite me domine actuellement. J'aime Potsdam quand le roi y est; j'aime Potsdam quand il n'y est pas. Je trompe mes maladies par un travail assidu et agréable. J'ai deux gens de lettres auprès de moi, qui sont mes lecteurs, mes copistes, et qui m'amusent, entièrement libre auprès d'un roi qui pense en tout comme moi. Algarotti et d'Argens viennent me voir tous les jours au château où je suis logé ; nous vivons tous trois en frères, comme de bons moines dans un couvent.

Pardonnez à mon tendre attachement, si je vous rends ce compte exact de ma vie ; elle devait vous être consacrée ; souffrez au moins que je vous en soumette le tableau. Mon âme 9 toujours dépendante de la

vôtre, vous devait ce compte de T usage que je fais de mon existence. Vous ne m'avez point parlé de M. le duc de Fronsac, ni de M"* de Richelieu ; je souhaite cependant que vous soyez un aussi heureux père que vous êtes un homme considérable par vous-même. Le bonheur domestique est à la longue le plus solide et le plus doux. Adieu, monseigneur ; je fais mille vœux pour que vous soyez heureux longtemps et que je puisse en être témoin quelques moments.

Si mon camarade Lebailli, chargé des affaires depuis la mort du caustique et ignorant Tyrconnel, m'avait averti, en me faisant tenir votre paquet, du temps où le courrier qui l'a apporté partirait, je ferais un paquet un peu plus gros, mais vous ne le recevriez qu'au bout de six semaines, parce que ce courrier va à Hambourg et y attend longtemps les dépêches du Nord. J'ai mieux aimé me livrer au plaisir de vous écrire et de vous faire parvenir au plus tôt les tendres assurances de mon respectueux attachement, que de vous envoyer des livres que d'ailleurs vous recevriez beaucoup plus tard que ceux qui doivent être incessamment entre les mains de ma nièce pour vous être rendus.

Je m'aperçois que j'ai encore beaucoup bavardé, après avoir cru finir ma lettre. Pardonnez cette prolixité à un homme qui compte parmi les douceurs les plus flatteuses de sa vie celle de s'entretenir avec vous et de vous ouvrir son cœur. Adieu, encore une fois, mon héros ; adieu, homme respectable, qui soutenez l'honneur de la patrie. Il me semble que je vous serais attaché par vanité , si je ne vous l'étais pas par le goût le plus vif. Conservez-moi des bontés que je préfère à tout.

A MADAME DENIS

A Potsdam, le 24 juiUet 1752.

Vous avez la plus grande raison, vous et vos amis, de presser mon retour, mais vous ne m'en avez pas toujours pressé par des courriers extraordinaues, et ce qu'on mande par la poste est bientôt su. Quand il n'y aurait que ce malheur-là dans l'absence (et il y en a tant d'autres), il faudrait ne jamais quitter sa famille et ses amis. L'établissement des

postes est une belle chose, mais c'est pour les lettres de change. Le cœur n'y trouve pas son compte ; il n'est plus permis de l'ouvrir dès qu'on est éloigné.

La plus grande des consolations est interdite ; je ne vous écris plus, ma chère enfant, que par des voies sûres qui sont rares. Voici mon état : Maupertuis a fait discrètement courir le bruit que je trouvais les ouvrages du roi fort mauvais; il m'accuse de conspirer contre une puissance dangereuse, qui est l'amour-propre; il débite sourdement que le roim'ayant envoyé de ses vers à corriger, j'avais répondu : « Ne se lassera-t-il point de m'envoyer son linge sale à blanchir I » Il tient cet étrange discours à l'oreille de dix ou douze personnes, en leur recommandant bien à toutes le secret. Enfin je crois m' apercevoir que le roi a été à la fin dans la confidence. Je ne fais que m'en douter; je ne peux m'éclaircir. Ce n'est pas là une situation bien agréable ; mais ce n'est pas tout.

il arriva ici, sur la fin de Tannée passée, un jeune homme, nommé La Beaumelle, qui est, je crois, de Genève*, et qui est renvoyé de Copenhague, où il était moitié prédicateur, moitié bel esprit. Il est auteur d'un livre intitulé Mes Pensées; livre où il dit librement son avis sur toutes les puissances de l'Europe. Maupertuis, avec sa bonté ordinaire, et sans y entendre malice, alla persuader à ce jeune homme que j'avais dit au roi du mal de son livre et de sa personne, et que je l'avais empêché d'entrer au service de Sa Majesté. Aussitôt ce La Beaumelle, pour réparer le tort prétendu que j'ai fait à sa fortune, a préparé des notes scandaleuses pour le Siècle de Louis XIV y qu'il va faire imprimer je ne sais où. Ceux qui ont vu ces belles notes disent qu'il y a autant de sottises que de mots.

Quant à la querelle de Maupertuis et de Kœnig, en voici le sujet :

Ce Kœnig est amoureux d'un problème de géométrie, comme les anciens paladins de ]eurs dames. Il fit, l'année passée, le voyage de la Haye à Berlin, uniquement pour aller conférer avec Maupertuis sur une formule d'algèbre et sur une loi de la nature dont vous ne vous souciez guère. Il lui montra deux lettres d'un vieux philosophe du siècle passé, nommé Leibnitz, dont vous ne vous souciez pas davantage, et lui

fit voir que Leibnitz avait parlé de la même loi, et combattait son sen-

i. 11 avait été élevé à Genève, mais il était né à Valerangue, dans le bas-Languedoc. (G. A.)

timent. Maupertuis, qui est plus occupé de ce qu'il croit intrigues de cour que de vérités géométriques, ne lut pas seulement les lettres de Leibnitz.

Le professeur de la Haye lui dematida permission d'exposer son opinion dans les journaux de Leipzig; et avec cette permission, il réfuta, le plus poliment du monde, dans ces journaux, l'opinion de Maupertuis, et s'appuya de l'autorité de Leibnitz, dont il fit imprimer les fragments qui avaient rapport à cette dispute. Voici ce qui est étrange :

Maupertuis, ayant parcouru et mal lu ce journal de Leipzig et ces fragments de Leibnitz, alla se mettre dans la tête que Leibnitz était de son opinion, et que Kœnig avait forgé ces lettres pour lui ravir, à lui Maupertuis, la gloire d'avoir inventé une bévue. Sur ce beau fondement il fait assembler les académiciens pensionnaires dont il distribue les gages; il accuse formellement Kœnig d'être un faussaire, et fait passer un jugement contre lui, sans que personne opine, et malgré les oppositions du seul géomètre qui fut à cette assemblée.

Il fit encore mieux ; il ne se trouva pas au jugement; mais il écrivit une lettre à l'Académie pour demander la grâce du coupable qui était à la Haye, et qui, ne pouvant être pendu à Berlin, fut seulement déclaré faussaire et fripon géomètre, avec toute la modération imaginable.

Ce beau jugement est imprimé. Voici maintenant le comble : notre modéré président écrit deux lettres à M'°* la princesse d'Orange, dont Kœnig est le bibliothécaire, pour la prier de lui imposer silence et pour ravir à son ennemi, condamné et flétri, la permission de défendre son honneur.

Je n'ai appris que d*hier tous ces détails dans ma solitude. On ne laisse pas de voir des choses nouvelles sous le soleil : on n'avait point encore vu de procès criminel dans une Académie des sciences. C'est une vérité démontrée qu'il faut s'enfuir de ce pays-ci.

Je mets ordre tout doucement à mes affaires. Je vous embrasse très- tendrement.

A MADAME DENIS

A PARIS

A Potsdam, le 15 d*octobre 1752.

Voici qui n'a point d'exemple, et qui ne sera pas imité; voici qui est unique. Le roi de Prusse, sans avoir lu un mot de la réponse de Kœnig, sans écouter, sans consulter personne, vient d'écrire, vient de faire imprimer une brochure contre Kœnig, contre moi, contre tous ceux qui ont voulu justifier Tinnocence de ce professeur si cruellement condamné. Il traite tous ses partisans d'envieux, de sots, de malhonnêtes gens. La voici, cette brochure singulière, et c'est un roi qui l'a faite* !

Les journalistes d'Allemagne, qui ne se doutaient pas qu'un monarque qui a gagné des batailles fût l'auteur d'un tel ouvrage, en ont parlé librement, comme de l'essai d'un écolier qui ne sait pas un mot de la question. Cependant on a réimprimé la brochure à Berlin, avec l'aigle de Prusse, une couronne, un sceptre, au devant du titre. L'aigle, le sceptre et la couronne sont bien étonnés de se trouver Jà. Tout le monde hausse les épaules, baisse les yeux et n'ose parler. Si la vérité est écartée du trône, c'est surtout lorsqu'un roi se fait auteur. Les coquettes, les rois, les poètes, sont accoutumés à être flattés. Frédéric réunit ces trois couronnes-là. Il n'y a pas moyen que la vérité perce ce triple mur de r amour-propre. Maupertuis n'a pu parvenir à être Platon, mais il veut que son maître soit Denis de Syracuse.

Ce qu'il y a de plus rare dans cette cruelle et ridicule affaire, c'est que le roi n'aime point du tout Maupertuis, en faveur duquel il emploie son sceptre et sa plume. Platon a pensé mourir de douleur de n'avoir point été de certains petits soupers où j'étais admis ; et le roi nous a avoué cent fois que la vanité féroce de ce Platon le rendait insociable.

Il a fait pour lui de la prose cette fois-ci, comme il avait fait des vers pour d'Arnaud, pour le plaisir d'en faire ; mais il y entre un plaisir bien moins philosophe, celui de me mortifier : c'est être bien autfeur.

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