‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 98 sur 246 · BARON DE PRANGINS · texte numérisé non relu

BARON DE PRANGINS

De votre ch&teau de Prangins, 12 février 1755.

Nous ne pouvons trop, monsieur, vous renouveler nos remerclments. M™* Denis et moi. Toute la famille de M. de Ribeaupierre s'est empressée d'adoucir par ses soins officieux les maladies qui me persécutent. M. de Ribeaupierre le fils a surtout contribué à notre consolation; c'est un jeune homme qui réunit le meilleur cœur du monde, l'intelligence et l'activité. MM. Tronchin et Labat, vos amis, ont bien voulu être les nôtres. Ils nous ont procuré la maison de Saint-Jean (les Délices) ^ que vous connaissez. Les jardins en sont délicieux. C'est une acquisition sur laquelle je ne devais pas compter. Elle me plaît d'autant plus qu'elle me mettra à portée de venir vous voir toutes les fois que vous viendrez

dans votre magnifique château, et de m'informer de plus près des progrès singuliers que fait monsieur votre fils. J'apprends de tous côtés qu'on n'a jamais vu d'enfant si au-dessus de son âge. On dit que vous avez le courage de vouloir lui donner la petite vérole pour l'en préserver, courage qui a réussi à tous ceux qui ont pensé à l'anglaise, et que les Français ne connaissent pas encore. Ils sont venus tard à tout ce qui est hardi et utile. Ils ont été obligés d'adopter enfin les principes de la philosophie anglaise, ceux du commerce, ceux des finances. Ils arriveront enfin à l'inoculation, à force de tristes expériences.

J'espère toujours que vous nous amènerez M™' de Fontaine; il faut qu'une Parisienne voie qu'il est ailleurs des beautés de la nature et de l'art, et que le lac de Genève vaut bien la Seine. Pour moi, je trouve que la solitude vaut bien Paris.

Si vous avez quelques nouvelles, monsieur, de ce qui se passe àPondichéry, et que vous puissiez nous en faire part, je vous en serai obligé. Ce qu'on en dit ne pourrait être que funeste à la compagnie des Indes.

Je finis en vous remerciant encore et en vous assurant que je serai

toute ma vie, avec la plus invariable reconnaissance, monsieur, votre, etc.

A H. D'ALEMBERT

J'ai obéi comme j'ai pu à vos ordres; je n'ai ni le temps, ni les connaissances, ni la santé qu'il faudrait pour travailler comme je voudrais : je ne vous présente ces essais que comme des matériaux que vous arrangerez à votre gré dans l'édifice immortel que vous élevez. Ajoutez, retranchez, je vous donne mes cailloux pour fourrer dans quelque coin de mur. J'ose croire que tout les sujets in medio positif qui sont si connus, si rebattus, sur lesquels il y a â peu de doutes, sur lesquels on a faut tant de volumes, doivent être, par ces raisons-là même, traités un peu sommairement. On pourrait faire un in-folio sur ce seul mot Littérature. Si vous voulez que je parle des littérateurs italiens et espagnols, il faut donc que

je m'étende sur les français; il faudrait encore que j'eusse des livres espagnols et italiens, et je n'en ai pas un.

Muratori, outre ses immenses collections historiques, a écrit de la Perfection de la poésie italienne; il a fait des observations sur Pétrarque. V Histoire de la poésie italienne^ par Grescembeni, m'a paru un ouvrage assez instructif. J'ai lu le comte Orsi, qui a justifié le Tasse contre le père Bouhours : son livre est plus rempli, à ce qui m'a paru, d'érudition que de bon goût. Gravina m'a paru écrire sur la tragédie comme Dacier, aidé de sa femme, les aurait faites. Cette espèce de littérature commença, je crois, du temps de Gastelvetro ; ensuite vint Jules Scaliger, mais qui n'a écrit qu'en latin. Si vous croyez devoir faire entrer ces rocailles dans notre grand temple, il n'y a point à Paris d'aide à maçon qui n'en sache plus que moi et qui ne vous serve mieux. D'ailleurs ne suffît-il pas, dans un dictionnaire, de définir, d'expliquer, de donner quelques exemples? fautil discuter les ouvrages de tous ceux qui ont écrit sur la matière dont on parle?

A l'égard des Espagnols, je ne connais que Don Quichotte et Antonio de Solis. Je ne sais pas assez l'espagnol pour avoir lu d'autres livres.

Adieu, monsieur; je crains d'abuser de votre temps; vous devez être accablé de travail. Mille compliments à votre compagnon. Adieu, Atlas et Hercule, qui portez le monde sur vos épaules.

A M. LEKAIN

Aux Dûlices, 24 mars 1755.

Je reœis dans le moment votre lettre de Dijon, du 18 mars. J'envoie ma réponse à Lyon, mon cher ami, chez M"* Destouches. Vous allez sans doute recueillir à Lyon autant d'applaudissements et d'honoraires qu'à Dijon. Si, après cela, vous q-vez le courage de venir chez moi, il faut que vous ayez encore celui d'y être très-mal logé et trèsmal couché. Mes Délices sont sens dessus dessous. Je suis entouré d'où-

vriers qui m'occupent du matin au soir. Vous me verrez devenu maçon,

charpentier, jardinier; il n'y a que vous qui puissiez me rendre à mon premier métier. Vous ferez aisément le voyage de Lyon à Genève, par les voitures publiques. Ma maison est précisément à la porte de Genève, et je vous enverrai un carrosse qui vous prendra en chemin, le jour de votre arrivée. Vous n'aurez qu'à m'instruire du jour auquel la voiture publique se rend à Genève ; mon ermitage est précisément sur le chemin qui conduit de Lyon à cette ville. Vous n'aurez pas la peine d'entrer dans Genève pour venir chez moi.

Si mon carrosse ne vous rencontrait pas en chemin, vous n'aurez qu'à dire au voiturier d'arrêter à Saint-Jean, à deux cents pas de la porte de Genève.

Nous vous faisons, M'"* Denis et moi, les plus tendres compliments.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Je ne suis pas à Prangins ; songez bien que je suis chez moi, aux Délices, à Saint-Jean, aux portes de Genève, et que la maison méritera son nom, quand vous y serez.

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