‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 116 sur 157 · Georg., II, V · texte numérisé non relu

Georg., II, V

bien de garde de vous envoyer les petites pièces fugitives que vous me demandez. Tous ces vers de société ne sont bons que pour les sociétés seules, et pour les seuls moments où ils ont été faits. Il est ridicule d'en faire confidence au public.

Comptez que la plupart de toutes ces petites pièces son( des fleurs éphémères qui ne durent pas plus que les nouveaux sonnets d'Italie et nos bouquets pour Iris. On n'a que trop recueilli de ces bagatelles passagères dans toutes les misérables éditions qu'on a données de moi, et auxquelles, Dieu merci, je n'ai aucune part. Soyez persuadé que de même qu'on ne doit pas écrire tout ce que les rois ont fait, mais seulement ce qu'ils ont fait de digne de la postérité, de même on ne doit imprimer d'un auteur que ce qu'il a écrit de digne d'être lu. Avec cette règle honnête, il y aurait moins de livres et plus de goût dans le public. J'espère que la nouvelle édition qu'on a faite à Dresde sera meilleure que toutes les précédentes. Ce sera pour moi une consolation dans le regret que j'ai d'avoir trop écrit.

J'aurais voulu supprimer beaucoup de choses qui échappent à l'esprit dans la jeunesse, et que la raison condamne dans un âge avancé. Je voudrais même pouvoir supprimer les vers contre Rousseau, qui se trouvent dans VEpîire sur la Calomnie^ parce que je n'aime à faire des vers contre personne, que Rousseau a été malheureux, et qu'en bien des choses il a fait honneur à la littérature française ; mais il me réduisit, malgré moi, à la nécessité de répondre à ses outrages par des vérités dures. Il attaqua presque tous les gens de lettres de son temps qui avaient de la réputation, ses satires n'étaient pas, comme celles de Boileau, des critiques de mauvais ouvrages, mais des injures personnelles et atroces. Les termes de bcltlre^ de

maroufle^ de louve^ de chien ^ déshonorent ses épîtres, dans lesquelles il ne parle que de ses querelles. Ces basses grossièretés révoltent tout lecteur honnête homme, et font voir que la jalousie rongeait son cœur du fiel le plus acre et le plus noir. Voyez les deux volumes intitulés le Portefeuille. Ce n'est qu'un recueil de mauvaises pièces, dont la ])lupart ne sont point de Rousseau. Il n'y a que la rage de gagner quelques ilorins qui ait pu faire publier cette rapsodie. La comédie de nhjpocondve est de lui; et c'est a])paremment pour décrier Rousseau qu'on a imprimé cette sottise. Il avait voulu, à la vérité, la faire jouer li Paris; mais les comédiens n'ayant osé s'en charger, il n'osa jamais l'imprimer. On ne doit pas tirer de l'oubli de mauvais ouvrages que l'auteur y a condamnés.

A MADAME DENIS

A Potsdam, le Tz avril I752.

Voilà une plaisante idée qu'a Du Molard de faire jouer Philoclèle^ en grec, par des écoliers de l'université, sur le théâtre de mon grenier? La pièce réussira sûrement, car personne ne l'entendra. Les gens qui font les cabales à Paris n'entendent point le grec.

Je vous apprendrai qu'une héroïne de votre sexe l'entendait; ce n'est pas Mme Dacier que je veux dire; elle n'avait l'air ni d'être héroïne, ni d'avoir un sexe ; c'est la reine Elisabeth. Elle avait traduit ce Philoctète de Sophocle en anglais.

Vous savez que le sujet de la pièce est un homme qui a mal au pied. Il faudrait prendre un goutteux pour jouer le rôle de Philoctète ; le roi de Prusse serait bien votre atlaire ; mais, au lieu de crier Aie ! aie ! comme fuit le héros

grec, admiré en cela par M. de Fénelon, il voudrait monter à cheval et exercer les soldats de Pyrrhus. Il a actuelment la goutte bien serrée. Imaginez ce qu'il a pris : ses bottes ! Son pied s'est enflé de plus belle. Dites à Du Molard qu'il prenne quelque goutteux du collège de Navarre.

A M. L'ABBÉ D'OLIVET

Au château de Potsdam, le 25 mai 1752.

Vous souvenez-vous encore de moi, mon cher confrère?

Voici un jeune homme que le roi de Prusse fait voyager pour étudier Cicéron et Démosthène. A qui dois-je mieux l'adresser qu'à vous? C'est le fils d'un homme illustre dans la littérature, de M. de Beausobre, philosophe, quoique ministre protestant, auteur de l'excellente Histoire du Manichéisme^ et le plus tolérant de tous les chrétiens. Le roi de Prusse, qui avait de l'estime pour ce savant homme, daigne servir de père au fils qu'il a laissé, et à qui il n'a rien laissé. Je le loge chez moi, à Paris; c'est un devoir que m'impose la reconnaissance que je dois a un roi qui fait plus pour moi qu'aucun monarque n'a jamais fait pour aucun homme de lettres. Je n'ai ici d'autre chagrin que celui de n'avoir pas besoin des honneurs et des bienfaits dont le roi me comble. Vous voyez que mes peines sont légères. Voilà comme il faut sortir de France, et non pas comme votre ami Rousseau. Si vous pouvez rendre quelque service au jeune M. de Beausobre, en grec, en latin, ou en français, vous obligerez votre véritable serviteur qui vous aimera toujours.

A RI. LC MAUÉCIIAL DUC DK RICliELIKU.

A Potsdam, le lo juin I7ô2.

Mon héros^ vos bontés m'ont fait éprouver une espèce de plaisir que je n'avais pas goûté depuis longtemps. En lisant votre belle lettre de trente-deux ])ages, j'ai cru vous entendre, j'ai cru vous voir, je me suis imaginé être à votre chocolat, au milieu de vos pagodes, et goûter le plaisir délicieux de votre entretien. Je vous remercie tendrement de tous les éclaircissements que vous voulez bien me donner; ce sont presque les seuls qui me manquaient.

Vous savez que j'avais passé près d'un an à faire des extraits des lettres de tous les généraux et de beaucoup de ministres; je doute qu'il y ait h présent un homme dans l'Europe aussi bien au fait que moi de l'histoire de la dernière guerre. C'est là qu'il est permis d'entrer dans les détails, parce qu'il s'agit d'une histoire particulière; mais ces détails demandent un très-grand art. Il est difficile de conserver un événement particulier dans la foule de toutes ces révolutions qui bouleversent la terre. Tant de projets, tant de ligues, tant de guerres, tant de batailles se succèdent les unes aux autres, qu'au bout d'un siècle, ce qui paraissait dans son temps si grand, si important, si unique, fait jolace à des événements nouveaux qui occupent les hommes et qui laissent les précédents dans l'oubli. Tout s'engloutit dans cette immensité, tout devient enfin un point sur la carte, et les opérations de la guerre causent, à la longue, autant d'ennui qu'elles ont donné d'inquiétude quand la destinée d'un Etat dépendait d'elles.

Si je croyais pouvoir jeter quelque intérêt sur cet amas

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et sur cette complication de faits, je me vanterais d*être venu à bout du plus difficile de mes ouvrages ; mai«, ce qui me rend cette tâcbe plus agréable et plus aisée, c'est le plaisir de parler souvent de vous. Mon monument de papier ne vaudra pas le monument de marbre^ que vous savez. Nous verrons cependant qui vous aura fait plus ressemblant, du sculpteur ou de moi. Si M le maréchal de Noailles était aussi complaisant et aussi labo rieux que vous, s'il daignait achever ce qu'il entreprend d'abord avec vivacité, le Siècle de Louis XIV en vaudrait mieux.

Je ne sais si vous savez que ce Siècle était une suite d'une Histoire générale que j'ai composée depuis Gharlemagne jusqu'à nos jours. On m'a volé une partie de cet ouvrage et tout ce qui regardait les arts. Louis XIV m'est resté. Mais une première édition n'est qu'un essai. Quoiqu'il y ait dix fois plus de choses utiles et intéressantes dans ces deux petits volumes que dans toutes les histoires immenses et ennuyeuses de Louis XIV, cependant je sais bien qu'il manque beaucoup de traits à ce tableau. J'ai fait des péchés d'omission et de commission ^ Plusieurs personnes instruites ont bien voulu me communiquer des lumières; j'en profite tous les jours. Voilà pourquoi je n'ai point voulu que l'édition faite à Berlin, ni celles qu'on a faites sur-le-champ, en conformité, en Hollande et à Londres, entrassent dans Paris. Je suis dans la nécessité d'en faire une nouvelle, que mon libraire de Leipsick a déjà commencée. Si M. le maréchal de Noailles n'a pas la bonté de faire un petit effort, cette édition sera encore imparfaite.

1. Une statue du maréchal, placée dans le palais du sénat de Gênes.

2. C'est-à-dire d'arAio7i, de fait; le mot commisshn n'est plus usité dans ce sens»

Je n'ose vous i)roposer, monseigneur, de vous enfermer une heure ou deux pour m'instruire c^3s choses dont vous pourriez vous souvenir; vous rendriez service à la patrie et à la vérité. Ce motif sera plus puissant que mes prières. Je ferais sur-le-champ usage de vos remarques. Ma nièce doit avoir à présent deux exemplaires chargés de corrections à la main ; je voudrais que vous eussiez le temps et la bonté d'en examiner un. Votre lettre de trente-deux ] âges me fait voir de quoi vous êtes capable, et m'enhardit auprès de vous II me semble que ce serait employer dignement une heure du loisir où vous êtes. S'il y avait quelque guerre, je ne vous ferais pas de pareilles propositions; je me flatte bien qu'alors vous n'auriez pas de loisir et que vous commanderiez nos armées.

Dans ce siècle, que j'ai tâché de peindre, c'était un Français ', dont vous fûtes l'élève, qui fit heureusement la guerre et la paix. Je suis tr s-persuadé qu'avec vous la France n'a pas besoin d'étrangers pour faire l'une et l'autre. Qui donc a, dans un plus haut degré que vous, le talent de décider à propos et de faire des manœuvres hardieSj talent qui a fait la gloire du prince Eugène, que vous avez tant connu ? Qui ferait la guerre avec plus de vivacité, et la jiaix avec plus de hauteur? Quel officier, en France, a plus d'es^^rit que vous? et l'esprit, s'il vous plaît, ne sert-il à rien? Mais il n'y a guère d'apparence que vos talents soient sitôt mis en œuvre; l'Europe est trop armée pour faire la guerre. S'il arrive pourtant que le diable brouille les cartes, et que le bon génie de la France conduise nos affaires parvous,il n'y apas d'apparence que je sois alors votre historien. Je suis dans un état à ne devoir pas compter sur la vie^ vous s rez peut-être surpris que, dans

1. Le maréchal de Villars, dont Richelieu avait été un des aides-de-camp à Denain, le '24 juilUt 1712.

cet état, je fasse des Siècle^ et des Histoire de la guerre de 1741, et des Rome sauvée^ et autres bagatelles; mais c'est que j'ai tout mon temps à moi; c'est que, dans une cour, je n ai pas la moindre cour à faire, et, auprès d'un roi, pas le moindre devoir à remplir. Je vis à Potsdam comme vous m'avez vu vivre à Girey, à cela près que je n'ai point charge d'âmes dans mon bénéfice. La vie de château est celle qui convient le mieux à un malade et à un griffonneur. Il y a bien loin de ma tranquille cellule du château de Potsdam au voyage de Naples et de Rome ; cependant, s'il est vrai que vous vous donniez ce petit plaisir, je vous jure que je viendrai vous trouver.

Il est vrai que mon extrême curiosité, que je n'ai jamais satisfaite sur l'Italie, et ma santé me font continuellement penser à ce voyage, qui serait d'ailleurs très-court; mais je vous jure, monseigneur, que j'ai beaucoup plus d'envie de vous faire ma cour que de voir la ville souterraine. Je me suis cru quelquefois sur le point de mourir ; mon plus grand regret était de n'avoir point eu la consolation de vous revoir. Il me semble qu'après trente-cinq ans d'attachement, je ne devais pas être réservé à mourir si loin de vous. La destinée en a ordonné autrement. Nous sommes des baUons que la main du sort pousse aveuglément et d'une manière irrésistible; nous faisons deux ou trois bonds, les uns sur du marbre, les autres sur du fumier, et puis nous sommes anéantis pour jamais. Tout bien calculé, voila notre lot. La consolation qui resterait k un certain âge, ce serait de faire encore un bond auprès des gens à qui on a donné dès longtemps son cœur. Mais sais-je ce que je ferai demain? Occupons comme nous pourrons, de quart d'heure en quart d'heure, la vanité de notre vie. S'il est permis d'espérer quelque chose à un homme dont la machine se détruit tous les

jours, j'espère venir vous voir, celle année, avanl ([u<' l'exercice Je voire charge* vous dérobe k mes empressements et vous fasse perdre un temps jjrécieux.

Nous attendons ici le chevalier de La Touche ; je le verrai avec plaisir, mais je le verrai peu. Le goût de la retraite me domine actuellement. J'aime Potsdam rpiand le roi y est, j'aime Pots !am quand il n'y est pas. Je trompe mes maladies par un travail assidu et agréable. J'ai deux gens de lettres auprès de moi qui sont mes lecteurs, mes copistes, et c[ui m'amusent, entièrement libre auprès d'un roi qui pense en tout comme moi. Algarotti et d'Argens viennent me voir tous les jours au château où je suis logé; nous vivons tous trois en frères, comme de bons moines dans un couvent.

Pardonnez à mon tendre attachement, si je vous rends ce compte exact de ma vie ; elle devait vous être consacrée; souflrez au moins que je vous en soumette le tableau. Mon âme, toujours dépendante de la vôtre, vous devait ce compte de l'usage que je fais de mon existence. Vous ne m'avez point parlé de M. le duc de Fronsac ni de Mlle de Richelieu; je souhaite cependant que vous soyez un aussi heureux père que vous êtes un homme considérable par vous-même Le bonheur domestique est, à la longue, le plus solide et le plus doux. Adieu, monseigneur; je fais mille vœux pour que vous soyez heureux longtemps et que je puisse en être témom quelques moments.

Je m'aperçois que j'ai encore beaucoup bavardé, après avoir cru finir ma lettre. Pardonnez cette prolixité à un homme qui compte parmi les douceurs les plus ilatteuses de sa vie celle de s'entretenir avec vous, et de vous ouvrir son cœur. Adieu, encore une fois, mon héros; adieu,

1. Richelieu, comme l'un des quatre premiers gentilshommes de la chambre, devait être de service ou Sannéc, en 1753.

homme respectable, qui soutenez Thonneur de la patrie. Il me semble que je vous serais attaché par vanité, si je ne vous rétais pas par le goût le plus vif. Conservez-moi des bontés que je préfère à tout.

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