‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 120 sur 157 · À FRANÇOIS I<^^ EMPEREUR D'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

À FRANÇOIS I<^^ EMPEREUR D'ALLEMAGNE

A Francfort, le 5 juin 1753.

Sire, ' /

C'est moins à TEmpereur qu'au plus honneter homme de l'Europe que j'ose recourir dans une cîrcbnslaiico qui rétonnera peut-être, et qui me fait espérer en secret sa protection

Sa Sacrée Majesté me permettra ^d'abord de lui -faire voir comment le roi de' Prusse mô' fit quitter ma patrie, ma famille, mes emplois, dans un âge avancé. La copie ci-jointe^, que je prends' la liberté de confier h la bonté compatissante de Sa Sacrée Majesté, l'en instruira.

Après la lecture de cette lettre du roi de Prusse, on pourrait être étonné de ce qui vient de se passer secrètement dans Francfort.

J'arrive à peine dans cette ville, le l"juin, que le sieur Freitag, résident de Brandebourg, vient dans ma chambre, escorté d'un oflicier prussien, et d\m ayoeat, qui est du sénat, nommé B.ûker. Il me demande un livre imprimé, contenant les poésies du roi son maître, en vers français.

C'est un livre où j'avais quelques droits, et que le roi de Prusse m'avait donné, quand il lit les présents de ses ouvrages.

J'ai dit au résident de Brandebourg que je suis prêt do remettre au roi son maître les faveurs dont il m'a honoré, mais que ce volume est peut-être encore à Hambourg, dans une caisse de livres prête k êtr^ embarquée ; que je vais aux bains de Plombières, presque mourant, et que je le prie de me laisser la vie en me laissant continuer ma route,

u De la lettre du roi de Prusse, du 23 août 175Q

Il me répond qu'il va faire mettre une garde à ma porte; il me force à signer un écrit par lequel je promets de ne point sortir jusqu'à ce que les poésies du roi son maître soient revenues; et il me donne un billet de sa main conçu en ces termes :

ce Aussitôt le grand ballot que vous dites d'être a Leipsick ou à Hambourg sera arrivé, et que vous aurez rendu Vœuvre de poëshie à moi, que le roi redemande, vous pourrez partir où bon vous semblera. »

J'écris sur-le-champ à Hambourg pour faire revenir Vœuvre de poëshie pour lequel je me trouve prisonnier dans une ville impériale, sans aucune formalité, sans le moindre ordre du magistrat, sans la moindre apparence de justice. Je n'importunerais pas Sa Sacrée Majesté s'il ne s'agissait que de rester prisonnier jusqu'à ce que Vœuvre de poëshie^ que M. Freitag redemande, fût arrivé à Francfort; mais on me fait craindre que M. Freitag n ait des desseins plus violents, en croyant faire sa cour à son maître, d'autant plus que toute cette aventure reste encore dans le plus profond secret.

Je suis très-loin de soupçonner un grand roi de se porter, pour un pareil sujet, à des extrémités que son rang et sa dignité désavoueraient, aussi bien que sa justice, contre un vieillard moribond qui lui avait tout sacrifié, qui ne lui a jamais manqué, qui n'est point son sujet, qui n'est plus son chambellan, et qui est libre. Je me croirais criminel de le respecter assez peu pour cramdre de lui une action odieuse.... Mais il n'est que trop vraisemblable que son résident se portera à des violences funestes, dans l'ignorance où il est des sentiments nobles et généreux de son maître.

C'est dans ce cruel état qu'un malade mourant se jette aux pieds de Votre Sacrée Majesté, pour la conjurer de

daigner ordonner, avec la bonté et le secret qu'une telle situation me force d'implorer, qu'on ne fasse rien contre les lois, à mon égard, dans sa ville impériale de Francfort.

Elle peut ordonner à son ministre en cette ville de me prendre sous sa protection; elle peut me faire recommander à quelque magistrat attaché à son auguste personne.

Sa Sacrée Majesté a mille moyens de protéger les lois de l'Empire et de Francfort; et je ne pense pas que nous vivions dans un temps si malheureux que M. Freitag puisse impunément se rendre maître de la personne et de la vie d'un étranger, dans la ville où Sa Sacrée Majesté a été couronnée.

Je voudrais, avant ma mort, pouvoir être assez heureux pour me mettre un moment à ses pieds. Son Altesse Royale Mme la duchesse de Lorraine, sa mère, m'honorait de ses bontés. Peut-être d'ailleurs Sa Sacrée Majesté pousserait l'indulgence jusqu'à n'être pas mécontente, si j'avais l'honneur de me présenter devant elle, et de lui parler.

Je supplie Sa Majesté Impériale de me pardonner la liberté que je prends de lui écrire, et, surtout, de la fatiguer d'une si longue lettre, mais sa bonté et sa justice sont mon excuse.

Je la supplie aussi de faire grâce à mon ignorance, si j'ai manqué à quelque devoir dans cette lettre, qui n*est qu'une requête secrète et soumise. Elle m'a déjà daigné donner une marque de ses bontés, et j'en espère une de sa justice.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

Voltaire, gentilhomme ordinaire de Sa Majesté TrèS'Chrétienne.

A MADA^IE DENIS.

A Mayence^ le 9 de juillet 1753

Il y avait trois ou quatre ans que je n'avais pleuré, et je comptais bien que mes vieilles prunelles ne connaîtraient plus cette faiblesse, jusqu'à ce qu'elles se fermassent pour jamais. Hier, le secrétaire du comte de Sta- ' dion me trouva fondant en larmes ; je pleurais votre départ et votre séjour ; l'atrocité de ce que vous avez souffert perdait de son horreur quand vous étiez avec moi ; votre patience et votre courage m'en donnaient; mais, après votre départ, je n'ai plus été soutenu.

Je crois que c'est un rêve ; je crois que tout cela s'est passé du temps de Denys de Syracuse. Je me demande s'il est bien vrai qu'une dame de Paris, voyageant avec un passe-port du roi son maître, ait été traînée dans les rues de Francfort par des soldats, conduite en prison sans aucune forme de procès, sans femme de chambre, sans domestique, ayant à sa porte quatre soldats la baïonnette au bout du fusil, et contrainte de souffrir qu'un commis de Freitag, un scélérat de la plus vile espèce, passât seul la nuit dans sa chambre. Quand on arrêta la Brinvilliers, le bourreau ne fut jamais seul avec elle ; il n'y a point d'exemple d'une indécence si barbare. Et quel était votre crime ? d'avoir couru deux cents lieues pour conduire aux eaux de Plombières un oncle mourant, que vous regardiez comme votre père.

Il est bien triste, sans doute, pour le roi de Prusse, de n'avoir pas encore réparé cette indignité commise en son nom par un homme qui se dit son ministre. Passe encore pour moi ; il m'avait fait arrêter pour ravoir son livre im*

primé de poésies, dont il m'avait gratifié et auquel j'avais quelque droit ; il me l'avait laisse comme le gage de ses bontés et comme la récompense de mes soins. Il a voulu reprendre ce bienfait; il n'avait qu'à dire un mot, ce n'était pas la peine de faire emprisonner un vieillard qui va prendre les eaux. Il aurait pu se souvenir que, depuis plus de quinze ans, il m'avait prévenu par ses bontés séduisantes; qu'il m'avait, dans ma vieillesse, tiré de ma patrie; que j'avais travaillé avec lui deux ans de suite à perfectionner ses talents; que je l'ai bien servi, et ne lui ai manqué en rien; qu'enfin il est bien au-dessous de son rang et de sa gloire de prendre parti dans une querelle académique, et de finir, pour toute récompense, en me faisant demander ses poésies par des soldats.

J'espère qu'il connaîtra, tôt ou tard, qu'il a été trop loin; que mon ennemi l'a trompé, et que ni l'auteur ni le roi ne devaient pas jeter tant d'amertume sur la fin de ma vie. Il a pris conseil de sa colère, il le prendra de sa raison et de sa bonté. Mais que fera-t-il pour réparer l'outrage abominable qu'on vous a fait en son nom? Milord Maréchal sera sans doute chargé de vous faire oublier, s'il est possible, les horreurs où un Freitag vous a plongée.

On vient de m'envoyer ici des lettres pour vous; il y en a une de Mme de Fontaine qui n'est pas consolante. On prétend toujours que j'ai été Prussien. Si on entend par là que j'ai répondu par de l'attachement et de TeLthousiasme aux avances singulières que le roi de Prusse m'a faites pendant quinze années de suite, on a grande raison; mais, si on entend que j'ai été son sujet, et que j'ai cessé un moment d'être Français, on se trompe. Le roi de Prusse ne l'a jamais prétendu, et ne me Ta jamais proposé. Il ne m'a donné la clef de chambellan que comme une marque de bonté, que lui-même appelle fri-

vole dans les vers qu'il fit pour moi, en me donnant cette clef et cette croix que j'ai remises à ses pieds. Gela n'exigeait ni serments, ni fonctions, ni naturalisation. On n'est point sujet d'un roi pour porter son ordre.

Il y aurait bien de Finjustice à ne pas me regarder comme Français, pendant que j'ai toujours conservé ma maison à Paris, et que j'y ai payé la capitation. Peut-on prétendre sérieusement que l'auteur du Siècle de Louis XI V n'est pas Français? Oserait-on dire cela devant les statues de Louis XIV et de Henri IV; j'ajouterai même de Louis XV, parce que je suis le seul académicien qui fis son Panégyrique quand il nous donna la paix ? et luimême a ce Panégyrique traduit en six langues.

Il se peut faire que Sa Majesté prussienne, trompée par mon ennemi et par un mouvement de colère, ait irrité le roi mon maître contre moi ; mais tout cédera à sa justice et à sa grandeur d'âme. Il sera le premier à demander au roi mon maître qu'on me laisse finir mes jours dans ma patrie; il se souviendra qu'il a été mon disciple, et que je n'emporte rien d'auprès de lui que l'honneur de l'avoir mis en état d'écrire mieux que moi. Il se contentera de cette supériorité, et ne voudra pas se servir de celle que lui donne sa place, pour accabler un étranger qui l'a enseigné quelquefois , qui l'a chéri et respecté toujours. Je ne saurais lui imputer les lettres qui courent contre moi sous son nom ; il est trop grand et trop élevé pour outrager un particulier dans ses lettres; il sait trop comme un roi doit écrire, et il connaît le prix des bienséances; il est né surtout pour faire connaître celui de la bonté et de la clémence. C'était le caractère de notre bon roi Henri IV; il était prompt et colère, mais il revenait. L'humeur n'avait chez lui que des moments, et l'humanité l'inspira toute sa vie.

Voilà, ma chère enfant, ce qu'un oncle, ou plutôt ce qu'un père malade dicte pour sa fille. Je serai un peu consolé si vous arrivez en bonne santé. Mes compliments à votre frère et à votre sœur. Adieu ; puissé-je mourir dans vos bras, ignoré des hommes et des roisl

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

Auprès de Colmar, 3 octobre 1753.

Mon cher ange, si Mme la maréchale de Duras, qui a l'air si résolue, avait fait comme Mme de Montaigu, et comme la feue reine d'Angleterre, si elle avait donné bravement la petite vérole à ses enfants, vous ne pleureriez pas aujourd'hui Mme la duchesse d'Aumont. Il y a trente ans que j'ai crié qu'on pouvait sauver la dixième partie de la nation. Il y a quelques gens qui, frappés de la mort des personnes considérables enlevées à la ileur de leur âge par la petite vérole, disent : « Mais vraiment, il faudrait essayer l'inoculation*, d Et puis, au bout de quinze jours, on ne pense plus ni à ceux qui sont morts, ni à ceux que ce fléau de la nature menace encore de la mort.

L'année passée l'évêque de Worcester prêcha dans Londres, devant le parlement, en faveur de l'inoculation, et prouva qu'elle sauvait la vie tous les ans à deux mille personnes dans cette capitale.

Je n'ose vous prier de présenter mes respects et ma sensibilité à M le duc D'Aumont. Qui aurait dit que Fontenelle enterrerait Mme d'Aumont? mais cent ans et

i. Dix ans plus tard, l'inoculation était encore proscrite par un arrêt du Parlement. Introduite en Russie en i768 par Catherine II, elle fut enfin pratiquée en France sur les enfants du duc d'Orléans et sur Louis XVl encore dauphin ; il fallut que l'exemple vint de la cour.

trente sont la même chose pour la faux de la mort. Tout est un point, et tout est un songe. Le songe de ma vie a été un cauchemar assez perpétuel ; il sera bien doux s'il peut finir en vous voyant; ce sera ouvrir les yeux à une lumière bien agréable.

A MADAME DENIS

A Colmar, le 20 décembre 175S.

Je viens de mettre un peu en ordre, ma chère enfant, le fatras énorme de mes papiers que j'ai enfin reçus. Cette fatigue n'a pas peu coûté à un malade. Je vous assure que j'ai fait là une triste revue; ce ne sont pas des monuments de la bonté des hommes. On dit que les rois sont ingrats, mais il y a des gens de lettres qui le sont un peu davantage.

J'ai retrouvé la lettre originale de Desfontaines, par laquelle il me remercie de l'avoir tiré de Bicêtre ! Il m'appelle son bienfaiteur, il me jure une éternelle reconnaissance, il avoue que sans moi il était perdu, que je suis le seul qui ait eu le courage de le servir; mais, dans la même liasse, j'ai trouvé les libelles qu'il fit contre moi, deux mois après, selon sa vocation. Dans le même paquet étaient les comptes de ce que j'ai dépensé pour d'Arnaud, homme que vous connaissez, que j'ai nourri et élevé pendant deux ans; mais aussi la lettre qu'il écrivit contre moi, dès qu'il eut fait à Potsdam une petite fortune, fait la clôture du compte.

Il faut avouer que Linant, La Mare, et Lefebvre, à qui j'avais prodigué les mêmes services, ne m'ont donné aucun sujet de me plaindre. La raison en est, à ce que je crois, qu'ils sont morts tous trois avant que leur amour-propre et leurs talents fussent assez développés pour qu'ils devinssent

mes ennemis. Avez-vous affaire à l'amour-propre et à riiitéret, vous avez beau avoir rendu les plus grands services, vous avez réchauffé dans votre sein des viiières. C'est là mon premier malheur; et le second a été d'être trop touché de Tinjusticc des hommes, trop fièrement l)hilosophe pour respecter l'ingratitude sur le trône, et trop sensible h cette ingratitude; irrité de n'avoir recueilli de tous mes travaux que des amertumes et des persécutions ; ne voyant, d*un coté, que des fanatiques détestables, et, de l'autre, des gens de lettres indignes de l'être ; n*aspirant plus enfin qu'à une retraite, seul parti convenable à un homme détrompé de tout.

Je ne peux m'empêcher de continuer ma revue des mémoires de la bassesse et de la méchanceté des gens de lettres, et de vous en rendre compte.

Voici une lettre d'un bel esprit nommé Bonneval, dont vous n'avez jamais sans doute entendu parler (ce n'est pas le comte-bacha de Bonneval). Il me parle pathétiquement des qualités de l'esprit et du cœur, et finit par me demander dix louis d'or. Vous noterez que cet honnête homme m'en avait ci-devant escroqué dix autres, avec lesquels il avait fait imprimer un libelle abominable contre moi ; et il disait, pour son excuse, que c'était Mme Paris de Montmartel qui l'avait engagé à cette bonne œuvre. Il fut chassé de la maison. C'est, au demeurant, un homme d'honneur, loué dans les journaux, et à qui Rousseau a, je crois, adressé une épître.

En voici d'un nommé Ravoisier, qui se disait garçon athée de Boindin ; il m'appelle son protecteur, son père ; mais, en avancement d'hoirie, il finit par me voler vingtcinq louis dans mon tiroir.

Un Demoulin, qui me dissipa trente mille francs de xnon bien clair et net, m'en demanda très-humblement

pardon dans quatre ou cinq de ses lettres ; mais celui-là n'a point écrit contre moi; il n'était pas bel esprit.

Le bel esprit qui m'écrivit ce billet connu, par lequel il m'offre de me céder, moyennant six cents livres, tous les exemplaires d'une belle satire où il me déchirait pour gagner du pain, s'appelle La Jonchère. C'est l'auteur d'un système de finances; et on l'a pris, en Hollande, pour La Jonchère, le trésorier des guerres.

Je ne peux m'empêcher de rire en relisant les lettres de Mannory. Voila un plaisant avocat. C'est assurément l'avocat Patelin ; il me demande un habit. « Je suis honnête en robe, dit-ii, mais je manque d'habit; je n'ai mangé, hier et avant-hier, que du pain. » Il fallut donc le nourrir et le vêtir. C'est le même qui, depuis, fit contre moi un factum ridicule, quand je voulus rendre au public le service de faire condamner les libelles de Roi et d'un nommé Travenol, son associé.

Voici des lettres d'un pauvre libraire qui me demande pardon ; il me remercie de mes bienfaits; il m'avoue que Tabbé Desfontaines fit sous son nom un libelle contre moi. Celui-là est repentant, c'est du moins quelque chose; il n'avait pas lu, apparemment, le livre de La Métrie contre les remords.

Je trouve deux lettres d'un nommé Bellemare, qui s'est, depuis, réfugié en Hollande sous le nom de Bènar^ et qui a fait contre la France un journal historique, dans la dernière guerre. Il me remercie de l'argent que je lui prête, c'est-à-dire que je lui donne; mais il ne m'a payé que par quelques petits coups de dent dans son journal. On dit que, depuis peu, on l'a fait arrêter; c'est dommage que le public soit privé de ses belles productions!

Cet inventaire est d'une grosseur énorme. La canaille de la littérature est noblement composée !

Malgré les funestes conditions auxquelles j'ai reçu la vie, je croirai pourtant, si je finis avec vous ma carrière, qu'il y a plus de bien encore que de mal sur la terre ; sinon je serai de Tavis de ceux qui pensent qu'un génie malfaisant a facroté ce bas monde.

A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

Colmar, le 23 avril 1754.

Je me sens très-coupable, madame, de n'avoir point répondu à votre dernière lettre. Ma mauvaise santé n'est point une excuse auprès de moi; et, quoique je ne puisse guère écrire de ma main, je pouvais du moins dicter des choses fort tristes, qui ne déplaisent pas aux personnes comme vous, qui connaissent toutes les misères de cette vie, et qui sont détrompées de toutes les illusions.

Il me semble que je vous avais conseillé de vivre, uniquement pour faire enrager ceux qui vous payent des rentes viagères. Pour moi, c'est presque le seul plaisir qui me reste. Je me figure, dès que je sens les approches d'une indigestion, que deux ou trois princes hériteront de moi; alors je prends courage par malice pure, et je conspire contre eux avec de la rhubarbe et de la sobriété.

Cependant, madame, malgré l'envie extrême de eur jouer le tour de vivre, j'ai été très-malade.

Je voudrais pouvoir vous envoyer quelques bagatelles pour vous amuser ; mais les ouvrages auxquels je travaille ne sont pas du tout amusants.

J'étais devenu Anglais à Londres; je suis Allemand en Allemagne. Ma peau de caméléon prendrait des couleurs plus vives auprès de vous ; votre imagination rallumerait la langueur de mon esprit.

J'ai lu les Mémoires de milord Bolirigbroke. Il me semble qu'il parlait mieux qu'il n'écrivait. Je vous avoue que je trouve autant d'obscurité dans son style que dans sa conduite. Il fait un portrait affreux du comte d'Oxford, sans alléguer contre lui la moindre preuve. C'est ce même Oxford que Pope appelle une âme sereine, au-des-^ sus de la bonne et de la mauvaise fortune, de la rage des partis, delà fureur du pouvoir, et de la crainte de la mort.

Bolingbroke aurait bien dû employer son loisir à faire de bons mémoires sur la guerre de la Succession, sur la paix d'Utrecht, sur le caractère de la reine Anne, sur le duc et la duchesse de Marlborough, sur Louis XIV, sur le duc d'Orléans, sur les ministres de France et d'Angleterre. Il aurait mêlé adroitement son apologie à tous ces grands objets, et il l'eût immorlalisée, au lieu qu'elle est anéantie dans le petit livre tronqué et confus qu'il nous a laissé.

Je ne conçois pas comment un homme qui semblait avoir des vues si grandes a pu faire des choses si petites. Son traducteur a grand tort de dire que je veux proscrire l'étude des faits. Je reproche à M. de Bolingbroke de nous en avoir trop peu donné, et d'avoir encore étranglé le peu d'événements dont il parle. Cependant je crois que ses Mémoires vous auront fait quelque plaisir, et que vous vous êtes souvent trouvée, en le lisant, en pays de connaissance.

Adieu, madame; souffrons nos misères humaines patiemment. Le courage est bon à quelque chose; il flatte Famour-propre, il diminue les maux, mais il ne rend pas la vue. Je vous plains toujours beaucoup; je m'attendris sur votre sort.

A LA MlLiME.

A Colmar, le 19 mal 1754.

Savez-vous le lalin, madame? Non; voilà pourquoi vous me demandez si j'aime mieux Pope que Virgile. Ali ! madame, toutes nos langues modernes sont sèches, pauvres, et sans harmonie, en comparaison de celles qu'ont parlées nos premiers maîtres, les Grecs et les Romains. Nous ne sommes que des violons de village. Gomment voulez-vous d'ailleurs que je compare des épîtres à un poëme épique, aux amours de Didon, à l'embrasement de Troie, à la descente d'Énée aux enfers?

Je crois YEssai sur l'Homme^ de Pope, le premier des poëmes didactiques, des poèmes philosophiques; mais ne mettons rien à côté de Virgile. Vous le connaissez par les traductions; mais les poètes ne se traduisent point. Peuton traduire de la musique? Je vous plains, madame, avec le goût et la sensibilité éclairée que vous avez, de ne pouvoir lire Virgile. Je vous plaindrais bien davantage si vous lisiez des Annales^ quelque courtes qu'elles soient. L'Allemagne en miniature n'est pas faite pour plaire à une imagination française telle que la votre.

Si vous avez encore M. de Formont, je vous prie, madame, de le faire souvenir de moi; et, s'il est parti, je vous prie de ne me point oublier en lui écrivai,.' Je vais EUX eaux de Plombières, non que j'espère y trou\or la santé, à laquelle je renonce, mais parce que mes amis y vont. J'ai resté six mois entiers à Golmar, sans sortir de ma chambre, et je crois que j'en ferai autant à Paris, si vous n'y êtes pas.

Je me sui aperçu, à la longue, que tout ce qu'on dit

et tout ce qu'on fait ne vaut pas la peine de sortir de chez soi. La maladie ne laisse pas d'avoir de grands avantages ; elle délivre de la société. Pour vous, madame, ce n'est pas de même ; la société vous est nécessaire comme un violon à Guignon% parce qu'il est le roi du violon.

Je vous écris rarement, madame, quoique, après le plaisir de lire vos lettres, celui d'y répondre soit le plus grand pour moi; mais je suis enfoncé dans des travaux pénibles qui partagent mon temps avec la colique. Je n'ai point de temps à moi, car je souffre et je travaille sans cesse. Gela fait une vie pleine, pas tout à fait heureuse; mais où est le bonheur? je n'en sais rien, madame: c'est un beau problème à résoudre.

*A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

A Colmar, ce lO novembre i754.

Malgré ce que je vous ai écrit, monseigneur, malgré l'état où je suis, malgré la mauvaise santé de ma nièce, nous partons. Le plaisir de vous revoir l'emporte. Dieu veuille encore que j'en jouisse! Mme Denis prétend que vous nous ferez tous deux enterrer en arrivant. J'ai peur seulement que ce ne soit pas en terre sainte. En un mot, je pars, et le cœur me conduit; on dit qu'il donne des forces. Si vous pouviez voir mon état et nos embarras, vous auriez pitié de deux chétives créatures.

t. Il y avait à la cour un rot des violons^ ofûce tenu alors par GuigPon.

A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

Au château de Pranpins, j rès Nyon, pays de Vaud, 3 janvier i755.

Voici le fait, monsieur; je prends la liberté d'écrire à M. le comte d'Argenson, en faveur d'un avocat de Colmar, et je suis comme le Suisse du chevalier de Grammont, je demande pardon de la liberté grande. Une recommandation d'un Suisse en faveur d'un Alsacien n'est pas d'un grand poids; mais si vous connaissiez mon Alsacien, vous le protégeriez. C'est un homme qui sait par cœur notre histoire de France; c'est le seul homme de lettres du pays, c'est le meilleur avocat et le moins à son aise, chargé de six enfants. Il s'agit d'une i^lace dans une petite ville affreuse, nommée Munster; il s'agit de rendre heureux mon ami intime; il s'appelle Dupont. 11 demande d'être prévôt de Munster, et il est assurément très-indifférent à M. d'Argenson que ce soit Dupont ou un autre qui soit prévôt dans un village ou ville impériale.

J'ose vous supplier, avec les plus vives instances, d'en parler à M. d'Argenson. Vous aurez le plaisir de donner du pain à toute une famille, et d'être le protecteur d'un homme très-estimaLle. Je vous jure que vous ferez une bonne action, et je vous conjure de la faire.

Je suis presque perclus de tous mes membres, dans un assez beau château, en attendant la saison de prendre les eaux d'Aix en Savoie. L'état cruel où je suis ne me permet d'écrire que dans les grandes occasions, et c'en est une très-grande pour moi de vous supplier de faire la fortune de Dupont mon ami. Si jamais j'ai de la santé et de l'imagination, j'écrirai à Mme du Deiïand; mais je suis im-

potent et rabêti; je ne vous en suis pas moins tendrement attaché. Comptez que, dans toute la Suisse, il n'y a personne d'aussi pénétré que moi d'estime et de reconnaissance pour vous. V*.

A M. THIERIOT

7 février 1755.

Tâchez toujours, mon ancien ami, de venir avec Mme de Fontaine et M. de Prangins; nous parlerons de vers et de prose, et nous philosopherons ensemble. Il est doux de se revoir, après cinq ans d'absence et quarante ans d'amitié. Je vous avertis d'ailleurs que ma machine, délabrée de tous côtés, va bientôt être entièrement détruite, et que je serais fort aise de vous confier bien des choses avant qu'on mette quelques pelletées de terre transjurane sur mon squelette parisien. Vous devriez apporter avec vous toutes les petites pièces fugitives que vous pouvez avoir de moi, et que je n'ai point. On pourrait choisir sur la quantité, et jeter au feu tout ce qui serait dans le goût des derniers vers de ***. Je m'imagine enfin que vous ne seriez pas mécontent de votre petit voyage, avant que votre ami fasse le grand voyage dont personne ne revient.

Je vous embrasse très-tendrement; mes respects à MM. les abbés d'Aidie et de Sade.

Vous me parlez de cette Histoire universelle qui a paru sous mon nom; c'est un monstre, c'est une calomnie atroce, inhurnanioruiii liiteraruni fœtus. Il faut être bien sot ou bien méchant pour m'imputer cette sottise; je la confondrai, si je vis.

1. Cette demande fut sans succès, ce qui peut consoler dans leurs échecs beaucoup de solliciteurs dont les demandes sont moins adroites et moins bien tournées.

LE VOLTAIUE. 353

AU MÊME

A Prangins, 27 février 1755.

Ainsi donc, mon ancien ami, vous viendrez par le coche, comme le gouverneur^ de Notre-Dame de la Garde. Vous n'irez point en cour, mais bien dans le pays de la tranquillité et de la liberté. Si je suis à Prangins, vous serez dans un grand château: si je suis chez moi, vous ne serez que dans une maison jolie, mais dont les jardins sont dignes des plus beaux environs de Paris. Le lac de Genève, le Rhône, qui en sort, et qui baigne ma terrasse, n'y font pas un mauvais effet. On dit que la Touraine ne produit pas de meilleurs fruits que les miens, et j'aime à le croire. Le grand malheur de cette maison, c'est qu'elle a été bâtie apparemment par un homme qui ne songeait qu'à lui, et qui a oublié tout net de petits appartements pour les amis.

Je vais remédier sur-le-champ à ce défaut abominable. Si vous n'êtes pas content de cette maison, je vous mènerai à une autre que j'ai auprès de Lausanne; bien entendu qu'elle est aussi sur les bords du grand lac. J'ai 'acquis cet autre bouge par un esprit d'équité. Quelques amis que j'ai à Lausanne m'avaient engagé les premiers à venir rétablir ma santé dans ce bon petit pays Roman; ils ss sont plaints avec raison de la préférence donnée à Genève, et, pour les accorder, j'ai pris encore une maison à leur porte. Rien n'est plus sain que de voyager un peu, et d'arriver toujours chez soi. Le hasard, qui m'a bien servi depuis quelque temps, m'a donné un bon cuisinier;

Page 1