‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 121 sur 157 · Scudéri, dans le Voyage de Chapelle et BachaumonU · texte numérisé non relu

Scudéri, dans le Voyage de Chapelle et BachaumonU

mais malheureusement je ne l'aurai plus aux Délices; il reste à Prangins où il est établi. Je ne m'en soucie guère ; mais Mme Denis, qui est très-gourmande, en fait son affaire capitale. Je n'aurai ni Gastel, ni Neuville, ni Routh pour m' entendre en confession; mais je me confesserai à vous, et vous me donnerez mon billet.

Mme la duchesse d'Aiguillon ne me fournira ni bonnet de nuit ni seringue; je suis très-bien en seringues et en bonnets. Elle aurait bien dû fournir à l'auteur de l'^^prit des lois de la méthode et des citations justes. Ce livre n'a jamais été attaqué que par les côtés qui font sa force; il prêche contre le despotisme, la superstition, et les traitants. Il faut être bien malavisé pour lui faire son procès sur ces trois articles. Ce livre m'a toujours paru un cabinet mal rangé, avec de beaux lustres de cristal de roche. Je suis un peu partisan de la méthode, et je tiens que sans elle aucun grand ouvrage ne passe à la postérité.

Venez, mon cher et ancien ami. 11 est bon de se retrouver le soir, après avoir couru dans cette journée de la vie.

AU MÊME

Aux Délices, le 24 mars 1755

Je ne vous ai point écrit, mon ancien ami, depuis longtemps; je me suis fait maçon, charpentier, jardinier; toute ma maison est renversée, et, malgré tous mes efforts, je n'aurai pas de quoi loger tous mes amis comme je voudrais. Rien ne sera prêt pour le mois de mai; il faudra absolument que nous passions deux mois à Prangins, avec Mme de Fontaine, avant qu'on puisse habiter mes Délices. Ces Délices sont à présent mon tourment. Nous sommes occupés, Mme Denis et moi, à faire bâtir des loges pour

nos amis et pour nos poules. Nous faisons faire des^ carrosses et des brouettes; nous plantons des orangers e^ des oignons, des tulipes et des carottes; nous manquons de tout; il faut fonder Carthagc. Mon territoire n'est guère plus grand que celui de ce cuir de bœuf qu'on donna à la fugitive Didon. Mais je ne l'agrandirai pas de même. Ma maison est dans le territoire de Genève, et mon pré dans celui de France. Il est vrai que j'ai à l'autre bout du lac une maison qui est tout à fait en Suisse ; elle est aussi un peu butie à la suisse. Je l'arrange en même temps que mes Délices; ce sera mon palais d'hiver et la cabane où je suis à présent sera mon palais d'été.

Prangins est un véritable palais; mais l'architecte de Prangins a oublié d'y faire un jardin, et l'architecte des Délices a oublié d'y faire une maison. Ce n'est point un Anglais qui a habité mes Délices, c'est le prince de Saxe- Gotha. Vous me demanderez comment ce prince a pu s'accommoder de ce bouge ; c'est que ce prince était alors un écolier, et que, d'ailleurs, les princes n'ont guère à donner des chambres d'amis.

Je n'ai trouvé ici que de petits salons, des galeries, et des greniers; pas une garde-robe. Il est aussi difficile de l'aire quelque chose de cette maison que des livres et des pièces de théâtre qu'on nous donne aujourd'hui.

J'espère cependant que, à force de soins, je me ferai un tombeau assez joli. Je voudrais vous engraisser dans ce tombeau, et que vous y fussiez mon vampire.

Je conçois que la rage de bâtir ruine les princes aussi bien que les particuliers. Il est triste que le duc de Deux- Ponts ôte à son agent littéraire ce qu'il donne à ses maçons. Je vous conseillerais, pour vous remplumer, de passer un an sur notre lac; vous y seriez alimenté, désaltéré, rasé, porté de Prangins aux Délices, des Delicesâ

Genève, à Morges, qui ressemble à la situation de Constantinople, à Monrion, qui est ma maison près de Lausanne; vous y trouveriez partout bon vin et bon visage d'hôte; et, si je meurs dans Tannée, vous ferez mon épitaphe. Je tiens toujours qu'il faudrait que M. de Frangins vous amenât avec Mme de Fontaine, à la fin de mai. Je viendrais vous joindre à Frangins dès que vous y seriez, et je me chargerais de votre personne pour tout le temps que vous voudriez philosopher avec nous. Ne repoussez donc pas l'inspiration qui vous est venue de revoir votre ancien ami.

J'attends Lekain ces jours-ci; nous le coucherons dans une galerie, et il déclamera des vers aux enfants de Calvin. Leurs mœurs se sont fort adoucies; ils ne brûleraient pas aujourd'hui Servet.

Je vous embrasse de tout mon cœur, et prends beaucoup plus d'intérêt à vous qu'à toutes les sottises de Faris, qui occupent si sérieusement la moitié du monde.

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