‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 138 sur 157 · A M. GROSLEY · texte numérisé non relu

A M. GROSLEY

Lausanne, 22 janvier 1758.

Je ne reçus qu'hier, monsieur, les deux dissertations dont vous avez bien voulu m'honorer. Je les ai lues avec beaucoup de plaisir , et je ne perds pas un moment pour vous en faire mes remercîments. Je vois que non-seulement vous avez beaucoup lu, mais que vous avez b:en lu, et que vous réfléchissez encore mieux. Je crois comme vous, monsieur, que l'abbé de Saint-Réal (homme qu'il ne faut pas regarder comme un historien) a fait un roman de la conspiration de Venise- ; mais on ne peut douter que le fond ne soit vrai. Le procurateur Nani le dit positivement; et je me souviens que l'abbé Conti , noble vénitien très-instruit, et qui est mort dans une extrême vieillesse , regardait la conspiration du marquis de Bedmar comme

1. Avocat et littérateur, né à Troyei, membre et associé de l'Académie des Inscriptions et belles-lettres.

2. Histoire de la conjuration des Espagnols contre la répuhbnue de Vty\iie^ publiée en 1674,

une chose très-avérée. Gomment ne le serait-elle pas, puisque le sénat renvoya cet ambassadeur sur-le-champ, et qu'il fit mourir tant de complices? Eût-on fait cet outrage au roi d'Espagne ? se fût -on joué ainsi de la vie de tant de malheureux, pour supposer à TEspagne une entreprise criminelle ? On craignait alors beaucoup les Espagnols en Italie. Venise, qui n'était point en guerre avec eux, voulait les ménager. Eût-ce été les ménager que leur imputer une pareille trahison? On Fensevelit autant qu'on put dans le silence, et le sénat avait en cela très-grande raison. Comment vouliez-vous que ce même sénat empêchât ensuite la promotion de Bedmar au cardinalat? Les Vénitiens ont-ils jamais eu de crédit à Rome? L'entreprise de Bedmar contre Venise était une raison de plus pour lui procurer le chapeau, plutôt qu'une raison pour l'exclure.

Ne rangez pas non plus la Conspiration des poudres * parmi les suppositions; elle n'est que trop véritable. Personne en Angleterre ne forme le moindre doute aujourd'hui sur cette entreprise infernale. La lettre de Piercy qui existe, la mort qu'il reçut à la tête de cent cavaliers, le supplice de dix conjurés , le discours de Jacques 1^' au parlement, sont des preuves contre lesquelles les jésuites n'ont jamais opposé que des objections méprisées. C'est en respectant vos lumières que je vous fais ces observations; et c'est avec bien de l'estime que j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre, etc.

1. Complot formé pour faire sauter le palais de Westminster, pendant U séance d'ouverture du Parlement, le 5 novembre 1605.

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