A M. LE COMTE DE SGHOWALOW
; A Schwetzinien, maison de p'aisance de monseigneur
l'électeur palatin, njuilet 1758.
Monsieur, j'ai reçu, en passant à Strasbourg, le paquet dont vous m'avez honoré, par le courrier de Vienne. J'ai lu toutes vos remarques et toutes vos instructions. Je suis
confirmé dans Topinion que vous étiez plus capable quo personne au monde d'ccrire Thistoire de Pierre le Grand. Je ne serai que votre secrétaire, et c'est ce que je voulais être.
La plus grande difficulté de ce travail consistera à le rendre intéressant pour toutes les nafions; c'est là le grand point. Pourquoi tout le monde lit-il Thistoire d'Alexandre, et pourquoi celle de Gengis-kan, qui fut un plus grand conquérant, trouve-t-elle si peu de lecteurs?
J'ai toujours pensé que Thisloire demande le même art c[ue la tragédie, une exposition, un nœud, un dénoûment, et qu'il est nécessaire de présenter tellement toutes les figures du tableau, qu'elles fassent valoir le priucipal personnage, sans affecter jamais l'envie de le faire valoir. C'est darsce principe que j'écrirai et que vous dicterez. Si ma mauvaise santé et les circonstances présentes le permettaient, j'entreprendrais le voyage de Pétersbour^', je travaillerais sous vos yeux, et j'avancerais plus en trois mois que je ne ferai en une année, loin de vous; mais les peines que vous voulez bien prendre suppléeront à ce voyage.
Ce que j'ai eu l'honneur d'envoyer à Votre Excellence n'est qu'une première et légère esquisse du grand tableau dont vous me fournissez l'ordonnance.
Je vois, par vos Mémoires, que le baron de Stralemheim, qui nous a donné de meilleures notions de la Russie qu'aucun étranger, s'est pourtant trompé dans plusieurs endroits. Je vois que vous relevez aussi quelques méprises dans lesquelles est tombé M. le général Le Fort lui-même, dont !a famille m'a communiqué les Mémoires manuscrits. Vous contredites surtout un manuscrit très-précieux, C|ue j'ai depuis plusieurs années, de la main d'un ministre public qui résida longtemps à la cour de Pierre le Grand. Il
dit bien des choses que je dois omettre, parce qu'elles ne sont pas à la gloire de ce monarque, et qu'heureusement elles sont inutiles pour le grand objet que nous nous proposons.
Cet objet est de peindre la création des arts, des mœurs, des lois, de la discipline militaire, du commerce, de la marine, de la police, etc., et non de divulguer ou des faiblesses ou des duretés qui ne sont que trop vraies. Il ne faut pas avoir la lâcheté de les désavouer, mais la prudence de n'en point parler, parce que je dois, ce me semble, imiter Tite-Live, qui traite les grands objets, et non Suétone, qui ne raconte que la vie privée.
J'ajouterai qu'il y a des opinious publiques qu'il est bien difficile de combattre. Par exemple, Charles XII avait en effet une valeur personnelle dont aucun prince n'approche. Cette valeur, qui aurait été admirable dans un grenadier, était peut-être un défaut dans un roi.
M. le maréchal de Schwerin, et d'autres généraux qui servirent sous lui, m'ont dit que, quand il avait arrangé le plan général d'un combat, il leur laissait tous les détails; quil leur disait : « Faites donc vite; toutes ces minuties dureront-eUes encore longtemps ?» et il partait le premier, à la tête de ses drabans, se faisait un plaisir de frapper et de tuer , et paraissait ensuite, après la bataille, d'un aussi grand sang-froid que s'il fût sorti de table.
Voilà, monsieur, ce que les hommes de tous les temps et de tous les pays appellent un héros; mais c'est le vulgaire de tous les temps et de tous les pays qui donne ce nom à la soif du carnage. Un roi soldat est appelé un héros ; un monarque dont la valeur est plus réglée et moins éblouissante, un monarque législateur, fondateur et guerrier, est le véritable grand homme, et le grand homme est
au-dessus du héros. Je crois donc que vous serez content quand je ferai celte distinction. Quant au mot tsar, je désirerais savoir dans quelle année fut écrite la Bible slavonôy oii il est question du tsar David et du tsar Saloinon. J'ai plus de penchant à croire que tsar ou thsar vient de sha que de César. Mais cela n'est d'aucune conséquence.
Le grand objet est de donner une idée précise et imposante de tous les établist ements faits par Pierre P*", et des obstacles qu'il a surmontés; car il n'y a jamais eu de grandes choses sans de grandes difficultés.
J'avoue que je ne vois, dans sa guerre contre Charles XII, d'autre cause que celle de sa convenance, et que je ne conçois pas pourquoi il voulait attaquer la Suède vers la mer Baltique, dans le temps que son premier dessein était de s'établir sur la mer Noire. Il y a souvent dans rhistoire des problèmes bien difficiles à résoudre
J'attendrai, monsieur, les nouvelles instructions dont vous voudrez bien m'honorer, surles campagnes de Pierre le Grand, sur la paix avec la Suède, sur le procès de son fils, sur sa mort, sur la manière dont on a soutenu les grands établissements qu'il a commencés, et sur tout ce qui peut contribuer à la gloire de votre empire. Le gouvernement de l'impératrice régnante est ce qui me paraît le plus glorieux, puisç^ue c'est de tous les gouvernements le plus humain.
A M. PILAVOINE, A SURATE.
Aux Délices, près de Genève, le 25 septembre 1759.
Je suis très-flatté, monsieur, que vous ayez bien voulu, au fond de l'Asie, vous souvenir d'un ancien camarade. Vous me faites trop d'honneur de me qualifier de bour-
geois de Genève. Tout amoureux que je suis de ma liberté, cette maîtresse ne m'a pas assez tourné la tête pour me faire renoncer à ma patrie. D'ailleurs, il faut être huguenot pour être citoyen de Genève ; et ce n'est pas un si beau titre, pour qu'on doive y sacrifier. sa religion. Cela est bon pour Henri IV, quand il s'agit du royaume de France, et peut-être pour un électeur de Saxe, quand il veut être roi de Pologne ; mais il n'est pas permis aux particuliers d'imiter les rois.
Il est vrai qu'étant fort malade, je me suis mis entre les mains du plus grand médecin de l'Europe, M. Tronchin , qui réside à Genève; je lui dois la vie. J'ai acheté dans son voisinage, moitié sur le territoire de France , moitié sur celui de Genève, un domaine assez agréable, dans le plus bel aspect de la nature. J'y loge ma famille, j'y reçois mes amis, j'y vis dans l'abondance et dans la liberté. J'imagine que vous en faites à peu près autant à Surate ; du moins je le souhaite.
Vous auriez bien dû, en m'écrivant de si loin, m'apprendre si vous êtes content de votre sort, si vous avez vme nombreuse famille, si votre santé est toujours ferme. Nous sommes à peu près du même âge, et nous ne devons plus songer l'un et l'autre qu'à passer doucement le reste de nos jours. Le climat où je suis n'est pas si beau que celui de Surate ; les bords de l'Inde doivent être plus fertiles que ceux du lac Léman. Vous devez avoir des ananas et je n'ai que des pêches ; mais il faut que chacun fasse son propre bonheur dans le climat où le ciel l'a placé.
Adieu, mon ancien camarade ; je vous souhaite des jours longs et heureux, et suis, de tout mon co^ur, volrc, eto.
A M. DE CIDEVILLE
Aux Délices, 4 octobre 1758.
Que les Russes soient battus, que LouisljoUrg soit pris, ({u'Helvétius ait demandé pardon de son livre, qu'on débite à Paris de fausses nouvelles et de mauvais vers, que le parlement de Paris ait fait pendre un huissier pour avoir dit des sottises, ce n'est pas ce dont je m'inquiète ; mais M. Ango de Lézeau, et quatre années qu'il me doit sont le grave sujet de ma lettre. Peut-être M. Ango me croit-il mort? peut-être l'est-il lui-même. S'il est en vie, où est-il? s'il est mort, où sont ses héritiers? Dans l'un et l'autre cas, à qui dois-je m'adresser pour vivre?
Pardonnez, mon ancien ami, a tant de questions. Je me trouve un peu embarrassé ; j'ai essuyé coup sur coup plus d'une banqueroute. Notre ami Horace dit tranquillement :
« Det vitam, det opes; œquum mî animum ipse parabo*. »
Vraiment je le crois bien ; voilà un grand effort ! Il n'avaif pas affaire à la famille de Samuel Bernard et à M. Ange de Lézeau. Ce petit babouin crut faire un bon marché avec moi, parce que j'étais fluet et maigre; vivimus iamen^ et peut-être Ango occidit dans son marquisat.
Qu'il soit mort ou vivant, il me semble que j'ai besoin d'un honnête procureur normand. En connaîtriez-vous quelqu^m dont je pusse employer la prose ?
Mais vous, que faites vous dans votre jolie terre de Launai? bâtissez-vous? plantez-vous? avez-vous lafciiblesse de regretter Paris? ne méprisez-vous pas la ^rivolité qui
l.Liv. I, ép. XVIII, V. 112#
est Tâme de cette grande ville? Vous n'êtes pas de ceux qui ont besoin qu'on leur dise :
a Omilte mirari beatae « Fumum et opes strepitumque Romae*. »
Cependant on dit que vous êtes encore à Paris; j'adresse ma lettre rue Saint-Pierre, pour vous être renvoyée à Launai, si vous avez le bonheur d'y être. Adieu ; je vous embrasse.
« Nisi qiiod non simul essem, caetera Isetus*. »
A M. THIERIOT
18 octobre i758.
M. Helvétius m'a envoyé son Esprit^ mon ancien ami ; ainsi vous voilà délivré du soin de me le faire parvenir ; je ne veux pas avoir double esprit comme Elisée. Je suis peu au fait des cabales de votre Paris et de votre Versailles ; j'ignore ce qui a excité un si grand soulèvement contre un philosophe estimable qui a quitté la finance pour suivre la vérité. Il ne s'agit, dans son livre, que de ces pauvres et inutiles vérités philosophiques qui ne font tort à personne, qui sont lues par très-peu de gens et jugées par un plus petit nombre encore, en connaissance de cause. Il y a tel homme dont la signature, mise au bas d'une pancarte mal écrite, fait plus de mal à une province que tous les livres des philosophes n'en pourront jamais causer. Cependant ce sont ces philosophes, incapables de nuire, qu'on persécute.
Je ne suis pas de son avis en bien des choses, il s'en faut beaucoup; et s'il m'avait consulté, je lui aurais conseillé de faire son livre autrement ; mais, tel qu'il est, il y
1. Hor.,Uv. III, od. xxix,Y.li-l2. — 2. Hor., liv. I, ép. x,v.50.
a beaucoup de bon, et je n y vois rien de dangereux. On dira peut-être que j'ai les yeux gâtés.
Il faut (ju'HelvéLius ait quelques ennemis secrets qui aient dénoncé son livre aux sots, et qui aient animé les ïanatiques. Dites-moi donc ce qui lui a attiré un tel orage ; il y a cent choses beaucoup plus fortes dans V Esprit des Lois^ et surtout dans les Lettres persanes. Le proverbe est donc bien vrai qu'il n'y a qu'heur et malheur en ce monde.
Au lieu de me faire avoir cet Esprit^ pourriez-vous avoir la charité de m'indiquer quelque bon atlas nouveau, bien fait, bien net, où mes vieux yeux vissent commodément le théâtre de la guerre * et des misères humaines? Je n'ai que d'anciennes cartes de géographie ; c'est peut-être le seul art dans lequel les derniers ouvrages sont toujours les meilleurs. 11 n'en est pas cle même, à ce que je vois, des pièces de théâtre, des romans, des vers, des ouvrages de morale, etc.
Je dicte ce rogaton, mon cher ami, parce que je suis un peu malade aujourd'hui; mais j'ai toujours assez de force pour vous assurer de ma main que je vous aime de tout mon cœur.