Virg., Géorg. liv. II , v
*2. L'Esprit^ condamné par la Sorbonne, le parlement, le pape, et brûlé pa la main du bourreau.
comme si je vous voyais tous les jours. Je m'aperçois bien qu'il n'y a que les morts d'heureux.
J'entends parler quelquefois des révolutions de la cour, et de tant de ministres qui passent en revue rapidement , comme dans une lanterne magique. Mille murmure.s viennent jusqu'à moi. et me confirment dans l'idée que le repos est le vrai bien, et que la campagne est le vrai séjour de l'homme.
Le roi de Prusse me mande quelquefois que je suis plus heureux que lui ; il a vraiment grande raison ; c'est même la seule manière dont j'ai voulu me venger de son procédé avec ma nièce et avec moi. La douceur de ma retraite, madame, sera augmentée en recevant une lettre que vous aurez dictée; vous m'apprendrez si vous daignez toujours vous souvenir d'un des plus anciens serviteurs qui vous restent.
Vous voyez, sans doute, souvent M. le président Hénault; l'estime véritable et tendre que j'ai toujours eue pour lui me fait souhaiter passionnément qu'il ne m'oublie pas.
Je ne vous reverrai jamais, madame; j'ai acheté des terres considérables autour de ma retraite ; j'ai agrandi mon sépulcre. Vivez aussi heureusement qu'il est possible ; ayez la bonté de m'en dire des nouvelles. Vous êtesvous fait lire le Père de famille ^1 cela, n'est-il pas bien comique ? Par ma foi, notre siècle est un pauvre sièck auprès de celui de Louis XIV ; mille raisonneurs et pas un seul homme de génie ; plus de grâces, plus de gaieté ; la disette d'hommes en tout genre fait pitié. La France subsistera; mais sa gloire, mais son bonheur, son ancienne supériorité... qu'est-ce que tout cela deviendra?
1, Drame bourgeois de Diderot»
Digérez, madame, conversez, prenez patience, et recevez, avec votre ancienne amitié, les assurances tendres et respectueuses de rattachement du Suisse Voltaire.
Aux Délices, 5 de janvier 1759.
J n'est pas moins nécessaire, mon très-cher ami, de prêcher la tolérance chez vous que parmi nous. Vous ne sauriez justifier, ne vous en déplaise, les lois exclusives ou pénales des Anglais, des Danois, de la Suède, contre nous, sans autoriser nos lois contre vous. Elles sont toutes, je vous Tavoue, également absurdes, inhumaines, contraires à la bonne politique ; mais nous n'avons fait que vous imiter. Vous n'êtes pas plus sages que nous, convenez-en, mon cher philosophe, et avouez en même temps que les opinions ont plus causé de maux sur ce petit globe, que la peste ou les tremblements de terre. Et vous ne voulez pas qu'on attaque, à forces réunies, ces opinions ! N'est-ce pas faire un bien au monde que de renverser le trône de la superstition, qui arma dans tous les temps des hommes furieux les uns contre les autres ? Adorer Dieu ; laisser à chacun la liberté de le servir selon ses idées; aimer ses semblables, les éclairer si Ton peut, les plaindre s'ils sont dans l'erreur; ne prêter aucune importance à des questions qui n'auraient jamais causé de troubles si l'on n'y avait attaché aucune gravité : voilà ma religion, qui vaut mieux que tous vos systèmes et tous vos symboles.
Je n'ai lu aucun des livres dont vous me parlez, mon cher philosophe; je m'en tiens aux anciens ouvrages qui m'instruisent; les modernes m'apprennent peu de chose.
J'avoue que Montesquieu manque souvent d'ordre, malgré ses divisions en livres et en chapitres; que ([uelquefois il donne une épigramme pour une détinition, et une antithèse pour une pensée nouvelle; qu'il n'est pas toujours exact dans ses citations ; mais ce sera à jamais un génie heureux et profond, qui pense et fait penser. Son livre devrait être le bréviaire de ceux qui sont appelés à gouverner les autres. Il restera, et les folliculaires seront oubliés.
Quant à tous vos écrits sur l'agriculture, je crois qu'un paysan de bon sens en sait plus que vos écrivains qui, du tond de leur cabinet, veulent apprendre à labourer les terres. Je laboure, et n'écris pas sur le labourage. Chaque siècle a eu sa marotte. Au renouvellement des lettres, on a commencé par se disputer pour des dogmes et pour des règles de syntaxe ; au goût pour la rouille des vieilles monnaies ont succédé les recherches sur la métaphysique, que personne ne comprend. On a abandonné ces questions inintelligibles pour la machine pneumatique et pour les machmes électriques, qui apprennent quelque chose : puis tout le monde a voulu amasser des coquilles et des pétrifications. Après cela, on a essayé modestement d'arranger l'univers, tandis que d*autres, aussi modestes, voulaient réformer les empires par de nouvelles lois. Enfin, descendant du sceptre à la charrue, de nouveaux Triptolèmes veulent enseigner aux hommes ce que tout le monde sait et pratique mieux qu'ils ne disent. Telle est la succession des modes qui changent: mais mon amitié pour vous ne changera jamais.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
19 mai 1759.
C'est aujourd'hui, mon cher ange, le 19 de mai, et c'est le 22 d'avril qu'un vieux fou commença une tragédie^ finie hier. Vous sentez bien, mon divin ange , qu'elle est finie et qu'elle n'est pas faite , et que nos maçons , mes bœufs, mes moutons , et les loups nommés fermiers-généraux , contre lesquels je combats^ et deux ou trois procès qui m'amusent , et des correspondances nécessaires , ne me permettront pas de vous envoyer mon griffonnage, l'ordinaire prochain. Mon cher ange, je vous avais bien dit que la liberté et l'honneur ^ rendus à la scène française échauffaient ma vieille cervelle. Ce que vous verrez ne ressemble à rien, et peut-être ne vaut rien. Mme Denis et moi nous avons pleuré ; mais nous sommes trop proches parents de la pièce, et il ne faut pas croire à nos larmes. Il faut faire pleurer mes anges , et leur faire battre des ailes. Vous aurez sur le théâtre des drapeaux portés en triomphe, des armes suspendues à des colonnes, des processions de guerriers , une pauvre fille excessivement tendre et résolue, et encore plus malheureuse, le plus grand des hommes et le plus infortuné, un père au désespoir. Le cinquième acte commence par un Te Deum, et finit par un De profiindis.
Il n'y a eu jamais sur aucun théâtre aucun personnage dans le goût de ceux que j'introduis, et cependant ils existent dans l'histoire ; et leurs mœurs sont peintes avec vérité. Voilà mon énigme ; n'en devinez pas le mot, et, si vous le devinez, gardez-moi le secret le plus inviolable.