‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 153 sur 157 · A M. LE BARON DE MONTHON · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DE MONTHON

•20 juin 1760.

Monsieur,

Puisque vous me mettez des Monsieur en sentinelle, je

vous en mettrai aussi^ ; mais je vous dirai que j'ai plus

Desoin d'avoine que de traducteurs. J'obéirai h vos ordres,

et les Gramers ne manqueront pas de vous adresser un

1. On a pu voir que rarement Voltaire met en sentinelle le nom des v^fsonnes auxquelles il adresse ses lettres.

exemplaire de V Histoire de Pierre le Grandy dès qu'elle sera prête à paraître. Ces détails les regardent uniquement. Je leur ai abandonné sans réserve tout le profit de mes ouvrages; ils font mon amusement, je souhaite qu'ils fassent Tavantage de ceux à qui j'en fais présent.

Je ne sais si j'engraisse mes libraires; mais mes chevaux sont bien maigres; et comme j'ai beaucoup plus de chevaux que d'imprimeurs, je vous demande instamment votre protection pour une vingtaine de coupes d'avoine, en attendant que vos belles récoltes passent dans mes greniers. Si Dieu me prête vie, vous ne débourserez pas un sou pour me payer mes 12 000 francs. Je me suis brouillé avec les bœufs; ils marchent trop lentement; cela ne convient point à ma vivacité. Ils sont toujours malades; je veux des gens qui labourent vite et qui se portent bien.

J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments que je vous dois, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

A M. DUCLOSV

11 août 1760.

Je sais depuis longtemps, monsieur, que vous avez autant de noblesse dans le cœur que de justesse dans l'esprit; vous m'en donnez aujourd'hui de nouvelles preuves. Je ne doute pas que vous ne veniez à bout d'introduire M. Diderot dans l'Académie française, si vous entreprenez cette affaire délicate; je vois que vous la croyez nécessaire aux lettres et à la philosophie dans les circonstances présentes. Pour peu que M. Diderot vous

1. Moraliste et historien, auteur des Considérations sur les mœurs^ membre'et secrétaire de l'Académie française; mort en 1772.

seconde par quelques démarches sages et mesurées auprès de ceux qui pourraient lui nuire, vous réussirez auprès des personnes qui peuvent le servir. Vous fites à portée, je crois, d'en parler à Mme de Pom} adour; et, quand une fois elle aura fait agréer au roi l'admission de M. Diderot, j'ose croire que personne ne sera assez hardi pour s'y opposer. Nous ne sommes plus au temps des évèques de Mirepoix; il vous sera d'ailleurs aisé de voir sur combien de voix vous pouvez compter à l'Académie. Vous aurez l'honneur d'avoir fait cesser la persécution, d'avoir vengé la littérature, et d'avoir assuré le repos d'un des plus estimables hommes du monde, qui sans doute est votre ami. M. Dalembert me paraît disposé à faire tout ce que vous jugerez à propos pour le succès de cette entreprise. Je prends la liberté de vous exhorter tous deux à vous aimer de tout votre cœur ; le temps est venu où tous les philosophes doivent être frères^ sans quoi les fanatiques et les fripons les mangeront tous les uns après les autres.

Je suis entièrement à vos ordres pour le Dictionnaire de V Académie^ je vous remercie de l'honneur que vous voulez bien me faire, j'en serai peut-être bien indigne, car je suis un pauvre grammairien ; mais je ferai démon mieux pour mettre quelques pierres à l'édifice. Votre plan me paraît aussi bon que je trouve l'ancien plan sur lequel on a travaillé mauvais. On réduisait le dictionnaire aux termes de la conversation, et la plupart des arts étaient négligés. Il me semble aussi qu'on s'était fait une loi de ne point citer, mais un dictionnaire sans citation est un squelette.

Encore un mot, je vous prie, malgré mon peu de forces. Il me vient dans la tête que le travail de votre dictionuaire devient la raison la plus ^ lausible et la plus forte pour

recevoir M. Diderot. Ne pouniez-vous pas représenter ou faire représenter combien un tel homme vous devient nécessaire pour la perfection d'un ouvrage nécessaire ? ne pourriez-vous pas, après avoir établi sourdement cette batterie, vous assembler sept ou huit élus, et faire une députalion au roi pour lui demander M. Diderot comme le plus capable de concourir à votre entreprise? M. le duc de Nivernais ne vous seconderait-il pas dans ce projet? ne pourrait-il pas même se charger de porter avec vous la parole? Adieu, monsieur; comptez sur ma reconnaissance et mon attachement inviolable. Vous prendrez peut-être mes idées pour des rêves de malade; rectifiez-les, vous qui vous portez bien.

A M. BAGIEU,

Aux Délices, 13 auguste 1760.

Ma nièce est comme sont, monsieur, la plupart de vos Parisiennes. Gela se lève à midi; la journée se passe sans qu'on sache comment; on n'a pas le temps d'écrire, et quand on veut écrire, on ne trouve ni papier, ni plume, ni encre; il faut m'en venir demander, et puis Fenvie d'écrire passe. Sur dix femmes, il y en a neuf qui en usent ainsi. Pardonnez donc, monsieur, à Mme Denis son extrême paresse, elle ne vous en est pas moins attachée, et elle aimerait encore mieux vous le dire que vous l'écrire. Je' lui sers de secrétaire; je suis exact, tout vieux et tout malingre que je suis. Il est bien juste que ^ous ayez un peu d'amitié pour moi, puisque M. Morand, voire confrère, en a tant pour mon grand persécuteur Préron.

« Saepe, premente deo, fert deus al ter opem^ »

i. Ov., Trist , liV. I, él. il,v. 4^

J*aî eu bon nez d'achever ma vie dans ma douce retraite; les Fréron, les Pompignan, les Abraham Chaumeix, m auraient livré sans doute au bras séculier. Quelle inhumanité dans ce Fréron de me soupçonner d'être Fauteur de r Écossaise^ !

Un grand théologien mahométan prétend que Dieu envoie quelquefois un ange chirurgien aux méchants qu'il veut rendre bons ; cet ange vient avec un scalpel céleste, pendant le sommeil du scélérat, lui arrache le cœur fort proprement, en exprime le virus et met un baume divin à la place. Je vous supplie de daigner faire cette opération à Fréron ; mais vous aurez bien de la peine à tirer tout le virus.

Je me félicite plus que jamais de n'être pas témoin de toutes les pauvretés qui se font dans Paris; mais je regrette fort de ne point voir un homme de votre mérite. Comptez que c'est avec les sentiments les plus vifs que j'ai l'honneur d'être, etc.

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