VArt dépeindre
A MADAME LA MARQUISE DU DEFFANL
25 avril i760.
Je suis si touché de votre lettre, madame, que j'ai rinsolence de vous envoyer deux petits manuscrits trèsindignes de vous ; tant je compte sur vos bontés!
Lisez les vers, quand vous serez dans un de ces moments de loisir où Ton s'amuserait d'un conte; lisez la prose, quand vous serez un peu de mauvaise humeur contre les misérables préjugés qui gouvernent le monde, et contre les fanatiques; et, ensuite, jetez le paquet au feu.
Je n'ai jamais été moins mort que je le suis à présent. Je n'ai pas un moment de libre; les bœufs, les vaches, les moutons, les prairies, les bâtiments, les jardins, m'occupent le matin; toute l'après-dînée est pour l'étude, et, après soaper, on répète les pièces de théâtre qu'on joue dans ma petite salle de comédie.
Cette façon d'être donne envie de vivre; mais j'en ai plus d'envie que jamais, depuis que vous daignez vous intéresser à moi avec tant de bonté. Vous avez raison, car, dans le fond, je suis un bon homme. Mes curés, mes vassaux, mes voisins, sont très-contents de moi; et il n'y a pas jusqu'aux fermiers-généraux à qui je ne fasse entendre raison, quand j'ai quelques disputes avec ei x sur les droits des frontières.
Je sais que la reine dit toujours que je suis un impie; la reine a tort» Le roi de Prusse a bien plus grand tort de dire, dans son Épître au maréchal Kcllh :
<( Allez, lâches chrétiens; que les feux éternels « Empêchent d'assouvir vos désirs criminels, etc. »
Il ne faut dire d'injures à personne ; mais le plus g' and
tort est dans ceux qui oLt trouvé le secret de ruiner la France en deux ans, dans une guerre auxiliaire.
Il me vient (juelquefois des Anp^lais, des Russes; tous s'accordent à se moquer de nous. Vous ne savez pas, madame, ce que c'est que d'être Français, en pays étranger. On porte le fardeau de sa nation ; on Tentend continuellement maltraiter; cela est désagréable. On ressemble à celui qui voulait bien dire à sa femme ce qu'elle était, mais qui ne voulait pas l'entendre dire aux autres.
Tâchez, madame, dïtre payée de vos rentes, et de prendre en pitié toutes les misères dont vous êtes témoin. Accoutumez-vous à la disette des talents en tout genre, à l'esprit devenu commun, et au génie devenu rare; à une inondation de livres sur la guerre pour être battus, sur les finances pour n'avoir pas un sou, sur la population pour manquer de recrues et de cultivateurs, et sur tous les arts pour ne réussir dans aucun.
Votre belle imagination, madame, et la bonne compagnie que vous avez chez vous, vous consoleront de tout cela; il ne s'agit, après tout, que de iinir doucement sa carrière; tout le reste est vanité des vanités. Recevez mes tendres respects.