‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 17 sur 157 · Rui ou Roy, poëte satirique · texte numérisé non relu

Rui ou Roy, poëte satirique

A M. DE LA FAIE.

La Faie, ami de tout le monde, Qui savez le secret charmant De réjouir également Le philosophe^ l'ignorant, Le galant à perruque blonde; Vous qui rimez comme Ferrand, Des madrigaux, des épigrammes, Qui chantez d'amoureuses flammes Sur votre luth tendre et galant ; Et qui même assez hardiment Orales prendre votre place Aupi es de Malherbe et d'Horace, Quand vous alliez sur le Parnasse Par le café de la Laurent.

Je voudrais bien aller aussi au Parnasse, moi qui vous parle ; j'aime les vers à la fureur ; mais j'ai un petit malheur, c'est que j'en fais de détestables ; et j'ai le plaisir de jeter tous les soirs au feu tout ce que j'ai barbouillé dans la journée.

Parfois je lis une belle strophe de votre ami M. de La Motte, et puis je me dis tout bas : « Petit misérable quand feras-tu quelque chose d'aussi bien ? « Le moment d'après, c'est une strophe peu harmonieuse et un peu obscure, et je me dis : « Garde-toi d'en faire autant. » Je tombe sur un psaume ou sur une épigramme ordurière de Rousseau* ; cela éveille mon odorat; je veux lire ses autres ouvrages, mais le livre me tombe des mains. Je vois des comédies à la glace, des opéras fort au-dessous de ceux de Tabbé Pic, une épitre au comte d'Ayen qui est à faire vomir, un petit voyage de Rouen fort insipide, une

1. J. B. RouSïCau, poëte lyrique et épigrammatique, né à Paris en 1671, mort en ITV à Bruxelles.

ode à M. Duché fort au-dessous de tout cela ; mais, ce qui me révolte et ce qui m'indigne, c'est le mauvais cœur qui perce à chaque ligne. J'ai lu son épître à Marot, où il y a de très-beaux morceaux ; mais je crois y voir plutôt un enragé qu'un poète. Il n'est pas inspiré, il est poss 'd(' : il 1 eproche à l'un sa prison ; h l'autre, sa vieillesse : il appelle cel'ii-ci athée; celui-lù, maroufle. Où donc est le mérite de dire en vers de cinq pieds des injures si grossières? Ce n't'tait pas ainsi qu'en usait M. Despréaux, quand il se jo ait aux dépens des mauvais auteurs: aussi son style éliiit doux et coulant ; mais celui de Rousseau me paraît inégal recherché, plus violent que vif, et teint, si j'ose m'exprimer ainsi, de la bile qui le dévore. Peut-on souffrir qu'en parlant de M. de Grébillon, il dise qu'il vioit de sa gt'iffe Apollon ruc lester?

Quels vers que ceux-ci :

« Ce rimeur si sucré « Devient amer, (juand le cerveau lui tinte, a Plus qu'aloès ni jus de coloquinte' ! »

Déplus, toute cette épitre roule S:r un raisonnement faux; il \e:it prouver que tout liomme d'esprit est honnête homme, et que tout sot est fripon; ir.ais ne serait-il pas la preuve trop évidente du contraire, si pourtant c'est véritablement de 1 esprit que le seul talent de la versification'.^ Je m'en rapporte h vous et a tout Taris. Rousseau ne passe point pour a\oir d'autre mérite; il écrit si mal en prose que son factiiin est une des pièces qui ont servi à le faire condamner. Au contraire celui de M Saurin est un chef-d'œuvre :

« .... Et quid facundia posset « Tum patuit^.... »

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