‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 16 sur 157 · PRÉFACE. XIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIX

ne dépasse pas les bornes et ne devient pas de l'importinf nce et pis encore, charme, adoucit, allège et réconforte la vie; cette ^airté enfin qui est Pesprit français et peut-être parisien par excellence, et qui trouve sa dernière expression dans ie style et dans l'esprit môme de Voltaire.

C'est cet esprit, ce style que nous avons essayé de donner dans sa ^eur, dans ce qu'il a de vraiment admirable et pur. Nous avons déjà pu jadis, grâce à une simple traduction d'extraits et à un choix de textes, faire goûter des gens du monde, et admettre dans les grandes maisons d'éducation de TÉtat ou du clergé les plus belles scènes du théâtre d'Aristophane. Ce serait avec plus de joie encore que nous verrions accepter aujourd'hui et se répandre, ce qu'il y a de plus parfait dans notre prose. La tâche du professeur se compléterait, en dehors ou plutôt dans le sens même de l'enseignement, si, après avoir fait ouvrir plus grandement les portes de nos Lycées à la poésie étincelante et vive du plus Français des Athéniens. il pouvait placer dans toutes les mains quelque chose de la correspondance du plus Athénien des Français.

Paris, mars 1867.

Le texie adopté et suivi, comme faisant autorité , est celui connu sous le nom d'édition Beuchot.

Les leltres marquées d'un astérisque sont tirées de divers recueils de leltres inédites de Voltaire, publiées récemment par MM. de Gayroi de Bavoux et A. François. (Didier.)

A M. L'ABBÉ DE GHAULIEU*.

De SuUi, 20 juin 17!6.

/. Monsieur, vous avez beau vous défendre d'être mon /maître, vous le serez, quoi que vous en disiez. Je sens trop le besoin que j'ai de vos conseils ; d'ailleurs les maîtres ont toujours aimé leurs disciples, et ce n'est pas là une des moindres raisons qui m'engagent à être le vôtre. Je sens qu'on ne peut guère réussir dans les grands ouvrages sans un peu de conseils et beaucoup de docilité. Je me souviens bien des critiques que M. le grand prieur et vous me fîtes dans un certain souper, chez M. Tabbé de Bussi. Ce souper-là fit beaucoup de bien à ma tragédie^; et je crois qu'il me suffirait pour faire un bon ouvrage de boire quatre ou c:i:{ fois avec vous, Socrate donnait ses leçons au lit, et vous les donnez à table; cela fait que vos leçons sont sans doute plus gaies que les siennes. Je vous remercie infiniment de celles que vous m'a-

î. Auteur de stances agréables, nommé par les uns VAnacréoîi du Tetupk et par Voltaire, le / remier des poètes négligés^ mort en 1720. 2. OEdipe,

vez données sur mon épître à M. le Régent; et quoique vous me conseilliez de louer, je ne laisserai pas de vous

obéir.

Malgré le penchant de mon cœur, A vos conseils je m'abandonne.

Quoi ! je vais devenir flaUeur 1 Et c'est Chaulieu qui me l'ordonne l

Je ne puis vous en dire davantage, car cela me saisît. Je suis, avec une reconnaissance infinie, etc....

Jouissez, monsieur, des plaisirs de Paris, tandis que je suis, par ordre du roi, dans le plus aimable château et dans la meilleure compagnie du monde. Il y a peut-être quelques gens qui s'imaginent que je suis exilé ; mais la vérité est que M. le R.égent m'a donné ordre d'aller passer quelques mois dans une campagne délicieuse*, où Fautomne amène beaucoup de personnes d'esprit ; et, ce qui vaut bien mieux, des gens d'un commerce aimable, grands chasseurs pour la plupart, et qui passent ici les beaux jours à assassiner des perdrix.

Pour moi chétif, on me condamne A rester au sacré vallon ; Je suis fort bien près d'Apollon, Mais assez mal avec Diane.

Je chasse peu, je versifie beaucoup ; je rime tout ce que le hasard offre à mon imagination ;

Et, par mon démon lutine.

On me voit souvent d'un coup d'aile

1. Sulli-sur-Loire, où il avait été envoyé à cause de ses relations avec les ennemis du Régent, et notamment le baron de Gortz.

Tasser des fureurs de Liiiié A !a douceur de Fo:ilonelle.

Sous les ombrages toujours cois 1.0 Sulli, ce séjour lraii(|uillc, Je suis plus heureux mille fois Que le grand prince qui m'exile Ne l'est près du trône des rois.

N'allez pas, s'il \ous plait, publier ce bonheur doni je \ous fais confidence, car on ponrrait bien me laisser ici assez de temps pour y pouvoir devenir malheureux ; je connais ma portée, je ne suis pas fait pour habiter longtemps le même lieu.

L'exil assez souvent nous donne Le repos^ le loisir, ce bonheur précieux Qu'à bien peu de mortels ont accordé les dieux.

Et qui n'est connu de personne

Dans le séjour tumultueux

De la ville que j'a])andonne.

Mais la tianquillilé que jéprouve aujourd'iiui, Ce bien pur et parfait où je n'osais prétendre, Est parfois, entre nous, si semblable à l'ennui,

Que l'on pourrait bien s'y méprend' e.

Il n'a point encore approché de Sulli ;

Mais maintenant dans le parterre Vous le verrez, comme je croi, Aux pièces du poète Roi '; C'est là sa demeure ordinaire.

Cependant on me dit que vous ne fréquentez plus que la comédie italienne. Ce n'est pas là où se trouve ce gros dieu dont je \ous parle. J'entends dire

Que tout Paiis est enchanté Des a' traits de la nouveauté; Que son goût délicat préfère L'enjouement agréable et fin De Scaramouche et d'Arlequin, Au pesant et fade Molière l

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