A M. LE BARON DE BRETEUIL
Décembre 17*23.
Je vais vous obéir, monsieur, en vous rendant un compte lidèle de la petite vérole dont je sors; do la manière étonnante dont j'ai été traité, et enfin de l'accident de Maisons, qui m'empêchera longtemps de regarder mon retour à la vie comme un bonheur.
M. le président de Maisons et moi, nous fûmes indisposés le 4 novembre dernier : mais heureusement tout le danger tomba sur moi. Nous nous fîmes saigner le même joir; il s'en porta bien, et j'eus la petite vérole. Cette maladie parut après deux jours de fièvre, et s'annonça par
une légère éruption. Je me fis saigner une seconde fdis de mon autorité, malgré le préjugé vulgaire. M. de Maisons 0 t la JDonté de m'envoyer le lendemain M. de Gervasi, médecin de M. le cardinal de Piohan, qui ne vint qu'avec répugnance. Il craignait de s'engager inutilement à traiter, dans un corps délicat et faible, une petite vérole déjà parvenue au second jour de l'éruption, et dont les suites n'avaient été prévenues que par deux saignées trop légères, sans aucun purgatif.
Il vint cependant, et me trouva avec une fièvre maligne. Il eut d'abord une fort mauvaise opinion de ma maladie : les domestiques qui étaient autour de moi s'en aperçurent, et ne me la laissèrent pas ignorer. On m'annonça, dans le même temps, que le curé de Maisons, qui s'intéressait à ma santé, et qui ne craignait point la petite vérole, demandait s'il pouvait me voir sans m'incommoder : je le fis entrer aussitôt, je me confessai, et je fis mon testament, qui, comme vous croyez bien, ne fut pas long. Après cela, j'attendis la mort avec assez de tranquillité, non toutefois sans regretter de n'avoir pas mis la dernière main à mon poëmeet à Mariamne^ ni sans être un peu fâché de quitter mes amis de si bonne heure. Cependant M. de Gervasine m'abandonnait pas d'un moment; il étudiait en moi, avec attention, tous les mouvements de la nature; il ne me donnait rien à prendre sans m'en dire la raison ; il me laissait entrevoir le danger, et il me montrait clairement le remède ; ses raisonnements portaient la conviction et la confiance dans mon esprit: méthode bien nécessaire à un médecin auprès de son malade, puisque l'espérance de guérir est déjà la moitié de la guérison. Il fut obligé de me faire prendre huit fois l'émétique, et^ au lieu des cordiaux qu'on donne ordinairement dans cette maladie, il me fit boire deux cents pintes de limonade. Cette conduite,
((iii vous semblera extraordinaire, ('lait la seule qiii pouvait me sauver la vie ; toute autre route me cooduisait à une mort infa'lH])le, et je suis pcrsuadr que la p.upart do ceux qui sont morts de cette redoutable maladie vivraient encore s'ils avaient été traités comme moi.
Le préjugé populaire abliorre dans la petite vérole la saignée et les médecines ; on ne veut que des cordiaux, on donne du vin au malade; on lui fait même manger de })etites soupes; et Terreur triomphe de ce que plusieurs personnes guérissent avec ce régime. On ne songe pas que les seules petites véroles que Ton traite ainsi avec s ccès sont celles qu'aucun accident funeste n'accompagne, et qui ne sont nullement dangereuses.
La petite vérole, par elle-même, dépouillée de toute circonstance étrangère, n'est qu'une dépuration du sang favorable à la nature, et qui, en nettoyant le corps de ce qu'il a d'impur, lui prépare une santé vigoureuse. Qu'une telle petite vérole soit traitée ou non avec des cordiaux, qu'on purge ou qu'on ne purge point, on en guérit sûrement.
Les plus grandes plaies, quand aucune partie essentielle n'est offensée, se referment aisément, soit qu'on les suce, soit qu'on les fomente avec du vin et de l'huile, soit qu'on se serve de 1 eau de Rabel \ soit qu'on y applique des emplâtres ordinaires, soit enfin qu'on n'y mette rien du tout: mais lorsque les ressorts de la vie sont attaques, alors le secours de toutes ces petites recettes devient inutile, et tout l'art des plus habiles chirurgiens suffit h peine : il e:i est de même de la petite vérole.
Lorsqu'elle est accompagnée d'une fièvre maligne, lorsque le volume du sang augmenté dans les vaisseaux est sur le point de les rompre, que le dépôt est prêt à se former
1. Aqua rab lliana, ainsi appelée du nom d'un empirique nommé Rabel, qui mit ce médicament en vogue.
dans ie cerveau, et que le corps est rempli de bile et de matières étrangères, dont la fermentation excite dans la machine des ravages mortels, alors la seule raison doit apprendre que la saignée est indispensable ; elle épurera le sang, elle détendra les vaisseaux, rendra le jeu des ressorts plus souple et plus facile, débarrassera les glandes de la peau, et favorisera l'éruption ; ensuite les médecines, par de grandes évacuations, emporteront la source du mal, et, entraînant avec elles une partie du levain de la petite vérole, laisseront au reste la liberté d'un développement pb s complet, et empêcheront la petite vérole d'être confluente ; enfin on voit que le sirop de limon, dans une tisane rafraîchissante, adoucitTacrimonie du sang, en apaise Tardeur, coulea\ ecluipar les glandes miliaires jusque dans les boutons, s'oppose à la corrosion du levain, et pré vient même rimpressionque d'ordinaire les pustules font sur le visage.
Il y a un seul cas où les cordiaux, même les plus puissants, sont indispensablement n^'ccssaires ; c'est lorsqu'un sang paresseux, ralenti encore par le levain qui embarrasse toutes les fibres, n'a pas la force de pousser au dehors le poison dont il est chargé. Alors la poudre de la comtesse de Kent, le baume de Vanseger, le remède de M. Aignan^ brisant les parties de ce sang presque figé, le font couler plus rapidement, en séparant la matière étrangère, et ouvrant les passages de la transpiration au venin qui cherche à s'échapper.
Mais, dans l'état où je suis, ces cordiaux m'eussent été mortels; cela fait voir démonstrativement que tous ces charlatans, dont Paris abonde, et qui donnent le même remède (je ne dis pas pour toutes les maladies, mais tou-
î. François Aignan, capucin connu dans son ordre sous le nom de P. Tranquille, et inventeur d'un remède contre la petite vérole, et d'une préparation huileuse nommée en pharmacie baume Tranquille,
jours pour la même), sont des empoisonneurs qu'il faudrait punir.
J'entends faire toujours un raisonnement bien faux et bien funeste, a Cet homme, dit-on, a guéri par une telle voie, j'ai la même maladie que lui, donc il faut que je prenne le même remède.» Combien de gens sont morts pour avoir raisonné ainsi! On ne veut pas voir que les maux qui nous affligent sont aussi différents que les traits de nos visages, et, comme dit le grand Corneille, car vous me permettrez de citer les poètes :
« Quelquefois l'un se brise où Tautre s'est sauvé, « Et par où l'un périt un autre est conservé *. »
Mais c'est trop faire le médecin : je ressemble aux gens qui, ayant gagné un procès considérable par le secours d'un habile avocat, conservent encore pour quelque temps le langage du barreau.
Cependant, monsieur, ce qui me consolait le plus dans ma maladie, c'était l'intérêt que vous y preniez, c'était l'attention de mes amis, et les bontés inexprimables dont Mme et M. de Maisons m'honoraient. Je jouissais d'ailleurs de la douceur d'avoir auprès de moi un ami, je veux dire un homme qu'il faut compter parmi le très-petit nombre d'hommes vertueux qui seuls connaissent l'amitié, dont le reste du monde ne connaît que le nom; c'est M. Thieriot, qui, sur le bruit de ma maladie, était venu en poste de quarante lieues pour me garder, et qui, depuis, ne m'a pas quitté un moment. J'étais le 15 absolument hors de danger, et je faisais des vers le 16, malgré la faiblesse extrême qui me dure encore, causée par le mal et par les remèdes.
J'attendais avec impatience le moment où je pourrais me