‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 25 sur 157 · Cinnaj A. Ilyic · texte numérisé non relu

Cinnaj A. Ilyic

dérober aux soins qu'on avait de moi à Maisons, et finir l'embarras que j'y causais. Plus on avait pour moi de bontés, plus je me hâtais de n'en pas abuser plus longtemps. Enfin je fus en élat d'être transporté à Paris, le V décembre. Voici, monsieur, un moment bien funeste. A peine suis-je k deux cents pas du château, qu'une partie du plancher de la chambre où j'avais été tombe tout enflammée. Les chambres voisines, les appartements qui étaient au-dessous, les meubles précieux dont ils étaient ornés, tout fut consumé par le feu. La perte monte à près de cent mille livres ; et, sans le secours des pompes qu'on envoya chercher à Paris, un des plus beaux édifices du royaume allait être entièrement détruit. On me cacha cette étrange nouvelle à mon arrivée: je la sus à mon réveil; vous n'imagineriez point quel fut mon désespoir; vous savez les soins généreux c[ue M. de Maisons avait pris de noi ; j'avais été traité chez lui comme son frère, et le prix de tant de bontés était l'incendie de son château. Je ne pouvais concevoir comment le feu a^ait pu prendre si brusquement dans ma chambre, où je n'avais laissé qu'un tison presque éteint. J'appris que la cause de cet embrasement était une poutre qui passait précisément sous la cheminée. C'est un défaut dont on s'est corrigé dans la structure des bâtiments d'aujourd'hui ; et môme les fréquents embrasements qui en arri\ aient ont obligé d'avoir recours aux lois pour défendre cette façon dangereuse de bâlir. La poutre dont je parle s'était embrasée peu à peu par la chaleur de Tâtre, qui portait immédiatement sur elle ; et, par une destinée singulière, dont assurément je n'ai pas goûté le bonheur, le feu, qui couvait depuis deux jours, n'éclata qu'un moment après mon départ.

Je n'étais point la cause de cet accident, mais j'en étais l'occasion malheureuse ; j'en eus la même douleur que si

j'en avais été coupable : la fièvre me reprit aussitôt, et je vous assure que, dans ce moment, je sus mauvais gré a M. Gervasi de m'avoir conservé la vie.

Mme et M. de Maisons reçurent la nouvelle plus tranquillement que moi ; leur générosité fut aussi grande que leur perte et que ma douleur. M. de Maisons mit le comble a ses bontés, en me prévenant lui-même par des lettres qui font bien voir qu'il excelle par le cœur comme par l'esprit; il s'occupait du soin de me consoler, et il semblait que ce lut moi dont il eût brûlé le château ; mais sa générosité ne sert qu'à me faire sentir encore plus vivement la perle cpie je lui ai causée, et je conserverai toute ma vie ma douleur aussi bien que mon admiration pour lui.

Je suis, etc.

A M. THIERIOT*

Paris, 24 août 17'24.

Mandez-moi, mon cher ami, si vous avez reçu la lettre que je vous écrivis, il y a huit jours, et si Mme de Bernières a reçu celle où je lui rendais compte de mon entrevue avec M. d'Argenson. Je viens de vous faire une antichambre à votre appartement ; mais j ai bien peur de ne pouvoir occuper le mien. J'ai resté huit jours dans la maison, pour voir si je pourrais y travailler le jour et y dormir la nuit, qui sont deux choses sans lesquelles je ne puis vivre ; mais il n'y a pas moyen de dormir ni de penser avec le bruit infernal qu'on y entend; je me suis obstiné à y rester la huitaine pour m'accoutumer. Cela m'a donné

1. Ami de Voltaire. Placés tous deux par leurs parents chez un procureur en 1714, ils s'étaient liés étroitement. Cette amitié dura jusqu'en 1772, année de la mort de Tbieriot*

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une fièvre double tierce, et j'ai été enfin contraint de déguerpir. Je me suis logé dans un hôtel garni, où j'enrage et où je souffre beaucoup. Voilà une situation bien cruelle pour moi ; car assurément je ne veux pas quitter Mme de "^îernières, et il m'est impossible d'habiter dans sa maudite maison, qui est froide comme le pôle pendant Fhiver, où on sent le fumier comme dans une crèche, et où il y a plus de bruit qu'en enfer. Il est vrai que, pour le seul temps qu'on ne F habite point, on y a une assez belle vue. Je suis bien fâché d'avoir conseillé à M. et à Mme de Bernières de faire ce marché-là ; mais ce n'est pas la seule sottise que j'aie faite en ma vie. Je ne sais pas comment tout ceci tournera ; tout ce que je sais, c'est qu'il faut absolument que j'achève mon poëme; pour cela il faut un endroit tranquille, et, dims la maison de la rue de Beaune, je ne pourrais faire que la description des charrettes et des carrosses. J'ai d'ailleurs une santé plus faible que jamais. Je crains Fontainebleau, Villars et SuUi, pour ma santé et pour Henri IV; je ne travaillerais point, je mangerais trop, et je perdrais en plaisirs et en complaisances un temps précieux, qu'il faut employer à un travail nécessaire et honorable. Après avoir donc bien balancé les circonstances de la situation où je suis, je crois que le meilleur parti serait de revenir à la Rivière * , où l'on me permet une grande liberté, et où je serai mille fois plus à mon aise qu'ailleurs. Vous savez combien je suis attaché à la maîtresse de la maison, et combien j'aime à vivre avec vous; mais je crains que vous n'ayez de la cohue, îvlandez-moi donc franchement ce qui en est. Adieu, mon cher ami.

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