AU P. FORÉE
A Paris, rue de Vaugirard^ près de la porte Saint-Michel.
Si VOUS VOUS souvenez encore, mon révérend père, d un homme qui se souviendra de vous toute sa vie avec la plus tendre reconnaissance et la plus parfaite estime, recevez cet ouvrage avec quelque indulgence, et regardez-moi comme un fils qui vient, après plusieurs années, présenter h son père le fruit de ses travaux dans un art qu'il a appris autrefois de lui. Vous verrez par la préface quel a été le sort de cet ouvrage, et j'apprendrai, par votre décision, quel est celui qu'il mérite. Je n'ose encore me flatter d'avoir lavé le reproche que l'on fait à la France de n'avoir jamais pu produire un poëme épique ; mais si 7a Henriade vous plaît, si vous y trouvez que j'ai profité de vos leçons, alors sublimi feriam sidéra vertice. Surtout, mon révérend père, je vous supplie instamment de vouloir bien m'instruire si j'ai parlé de la religion comme je dois ; car, s'il y a sur cet article quelques expressions qui vous déplaisent, ne doutez pas que je ne les corrige à la première édition que Ton pourra faire encore de mon poëme. J'ambitionne votre estime, non seulement comme auteur, mais comme chrèikn.
Je suis, mon révérend père, et je ferai profession d'être toute ma vie, avec le zèle le plus vif, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Signé : Voltaire.
1. célèbre jésuite; auteur de diverses œuvres latines, directeur et professeur de rhétorique au collège Louis-le-Grand, maître chéri de Voltaire.
La quadrature du cercle et ie mouvement perpétuel sont des choses aisées à trouver en comparaison du secret de calmer tout d'un coup une àme agitée d'une passion violente. Il n'y a que les magiciens qui prétendent arrêter les tempêtes avec des paroles. Si une personne blessée, dont la plaie profonde montrerait des chairs écartées et sanglantes, disait à un chirurgien : c^ Je veux que ces chairs soient réunies, et qu'à peine il reste une légère cicatrice de ma blessure ; t> le chirurgien répondrait : « C'est une chose qui dépend d'un plus grand maître que moi; c'est au temps seul à réunir ce qu'un moment a divisé. Je peux couper, retrancher, détruire ; le temps seul peut réparer. »
Il en est ainsi des plaies de l'àme ; les hommes blessent, enveniment, désespèrent ; d'autres veulent consoler, et ne font qu'exciter de nouvelles larmes; le temps guérit à la lin.
Si donc on se met bien dans la tête qu'à la longue la nature efface dans nous les impressions les plus profondes ; que nous n'avou.s au bout d'un certain temps ni le même sang qui coulait dans nos veines, ni les mômes libres qui agitaient notre cerveau, ni par conséquent les mêmes idées; qu'en un mot, nous ne sommes plus réellement et physiquement la même personne que nous étions autrefois ; si nous faisons, dis-je, cette réflexion bien sérieusement, elle nous sera d'un très-grand secours ; nous pourrons hâter ces n.oments où nous devons être guéris.
Il faut se dire à soi-même : « J'ai éprouvé que la mort do mes parents, de mes amis, après m'avoir percé le cœur pour un temps, m'a laissé ensuite dans une tranquillité profonde ; j'ai senti qu'au bout de quelques années il s'est
formé dans moi une âme nouvelle ; que Tâme de vingtcinq ans ne pensait pas comme celle de vingt ni celle de vingt comme celle de quinze. Tâchons donc de nous mettre par la force de notre esprit, autant qu'il est en nous, dans la situation où le temps nous mettra un jour ; devançons par notre pensée le cours des années. »
Cette idée suppose que nous sommes libres. Aussi la personne qui demande conseil se croit sans doute libre; car il y aurait de la contradiction à demander un conseil dont on croirait la pratique impossible. Nous nous conduisons, dans toutes nos affaires, comme si nous étions bien convaincus de notre liberté : conduisons-nous ainsi dans nos passions, qui sont nos plus importantes affaires. La nature n'a pas voulu que nos blessures fussent en un moment consolidées/qu'un instant nous fit passer de la maladie à la santé ; mais des remèdes sages précipitent certainement le temps de la guérison.
Je ne connais poinr. de plus puissant remède pour les maladies de Tâme que Tapplication sérieuse et forte de l'esprit à d'autres objets.
Cette application détourne le cours des esprits animaux : elle rend quelquefois insensible aux douleurs du corps. Une personne bien appliquée, qui exécute une belle musique, ou pénétrée de la lecture d'un bon livre qui parle à 1 imagination et à l'esprit, sent alors un prompt adoucissement dans les tourments d'une maladie ; elle sent aussi les chagrins de son cœur perdre petit à petit leur amertume. Il faut penser à tout autre chose qu'à ce qu'on veut oublier; il faut penser souvent et presque toujours, à ce qu'on veut conserver. Nos fortes chaînes sont, à la longue, celles de l'habitude. Il dépend, je crois, de nous de désunir des chaînons qui nous lient à des passions malheureuses^ et de fortifier les liens qui nous enchaînent à des choses agrc'al^les.
Ce n'est point ijuo nous soyons les maîtres absolus de nos i<l'os; il s'en l'aiit beaucoup; mais nous ne sommes point absolument esclaves; et, encore une fois, je crois que l'Etre suprême nous a donné une petite portion de sa libcrlCy comme il nous a donné un faible écoulement de sa puissaiice de penser.
Mettons donc en usage le peu de forces que nous avons. 11 est certain qu'en lisant et en réfléchissant on augmente sa facidlê de Tpcnser; pourquoi n'augmenterions-nous pas de môme cette faculté qu'on nomme liberté? 11 n'y a aucun de nos sens, aucune de nos puissances, h qui Tart n'ait trouvé des secours. La liberté sera-t-elle le seul attribut de l'homme que l'homme ne pourra augmenter?
Je suppose que nous soyons parmi des arbres chargés de fruits d'Uicieux et empoisonnés, qu'un appétit dévorant nous porte à cueillir ; si nous nous sentons trop faibles ])Oir voir ces fruits sans y toucher, cherchons, et cela dépend de nous, des terrains t.ui ces beaux fruits ne croissent pas.
Voilà des conseils qn sont peut-être, comme tant d'autres, plus aisés à donner qu'à s livre; mais aussi il s'agit d'une grande maladie, et la personne qui est languissante peut seule être son médecin.
AU P. POREE.
Paris, 7 janvier 1730.
Je vous envoie, mon cher père, la nouvelle édition qu'on vient de faire de la tragi'die à! Œdipe, J'ai eu soin d'effacer, autant que je l'ai pu, les couleurs fades d'un amour déplacé, que j'avais mêl'es malgré moi aux traits myles et terribles que ce sujet exige.
Je veux d'abord que vous sachiez, pour ma justification^ que, tout jeune que j'étais quand je fis Œdipe, je le composai à peu près tel que vous le voyez aujourd'hui : j'étais plein de la lecture des anciens et de vos leçons, et j e connaissais fort peu le théâtre de Paris ; je travaillai à peu près comme si j avais été à Athènes. Je consultai M. Dacier, qui était du pays ; il me conseilla de mettre un chœur dans toutes les scènes^ à la manière des Grecs : c'était me conseiller de me promener dans Paris avec la robe de Platon. J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris voulussent excculer les chœurs qui paraissent trois ou quatre fois dans la pièce ; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles virent qu'il n'y avait point de rôle pour l'amoureuse. On trouva la scène de la double confidence entre Œdipe et Jocaste, tirée en partie de Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient dans ce temps -là petitsmaîtres et grands seigneurs, refusèrent de représenter r ouvrage.
J'étais extrêmement jeune ; je crus qu'ils avaient raison ; je gâtai ma pièce, pour leur plaire, en affaiblissant par des sentiments de tendresse un sujet qui le comporte si peu. Quand on vit un peu d'amour, on fut moins mécontent de moi ; mais on ne voulut point du tout de cette grande scène entre Jocaste et Œdipe : on se moqua de Sophocle et de son imitateur. Je tins bon ; je dis mes raisons, j'employai des amis ; en[in ce ne fut qu'à force de protections que j'obtins qu'on jouerait OEdipe,
Il y avait un acteur nommé Quinault (Dufresne), qui dit tout haut que, pour me punir de mon opiniâtreté, il fallait jouer la pièce telle qu'elle était, avec ce mauvais quatrième acte tii'é du grec. On me regardait d'ailleurs comme uu
té\néraîre d'oser traiter un sujet où Pierre Corneille avait si bien réussi. On trouvait alors VŒdipc de Corneille excellent: je le trouvais un fort mauvais ouvraj^^e, et je n'osais le dire; je ne le dis enfin qu'au bout de dix ans, quand tout le monde est de mon avis.
Il faut souvent bien du tempg pour que justice soit rendue : on l'a faite un peu plus tôt aux deux Œclipes de M. de La Motte *. Le R. P. de Tournemine a dii vous communiquer la petite préface dans laquelle je lui livre bataille. M. de La Motte a bien de Tesprit : il est un peu comme cet athlète grec qui, quand il était 1 errasse, prouvait qu'il avait le dessus.
Je ne suis de son avis sur rien ; mais vous m'avez appris à faire une guerre d'honnête homme. J'écris avec tant de civilité contre lui, que je l'ai demandé lui-même pour examinateur de cette préface, où je tâche de lui prouver son tort à chaque ligne ; et il a lui-même approuvé ma petite dissertation polémique. Voilà comme les gens de lettres devraient se combattre; voilà comme ils en useraient, s'ils avaient été à votre école; mais ils sont d'ordinaire plus mordants que des avocats, et plus emportés que des jansénistes. Les lettres humaines sont devenues très-inhumaines; on injurie, on cabale, on calomnie, on fait des' couplets. Il est plaisant qu'il soit permis de dire aux gens par écrit ce qu'on n'oserait pas leur dire en face ! Vous m avez appris, mon cher père, à fuir ces bassesses, et à savoir vivre comme à savoir écrire.
Les Muses, filles du Ciel, Sont des sœurs sans jalousie :
Elles vivent d'ambrosie, Et non d'absinthe et de fiel;
1. Antoine Houdar de La Motte, poète et littérateur, nommé membre Ua ^Académie française en 1710.
Et quand Jupiter appelle Leur assemblés immortelle Aux fêtes qu'il donne aux dieux, Il défend que le Satyre Trouble les sons de leur lyre Par ses sons audacieux.
Adieu, mon cher et révérend père : je suis pour jamais à vous et aux vôtres, avec la tendre reconnaissance que je vous dois, et que ceux qui ont été élevés par vous ne conservent pas toujours, etc.