A M. DE MAUPERTUIS
Fontainebleau, 30 octobre 1732.
Etant à la cour, monsieur, sans être courtisan, et lisant des livres de philosophie, sans être philosophe, j'ai recours à vous dans mes doutes, bien fâché de ne pouvoir jouir du plaisir de vous consulter de vive voix. Il s'agit du grand principe de l'attraction de M. Newton. A qui puis-je mieux m'adresser qu'à vous, monsieur, qui Tentendez si bien, qui travaillez même sur sa philosophie, et qui êtes si capable d'en confirmer la vérité, ou d'en démontrer le faux?
Je vous envoie mon petit mémoire que j'avais fait trèslong peur un autre, et que j'ai fait très-court pour vous, bien sûr que, sur le seul énoncé, vous suppléerez à tout ce qui y manque. Je vous demande pardon de mon imporlunité ; mais je vous supplie très-instamment de vouloir bien employer un moment de votre temps à m'éclairer. J'at-
1. Géomètre et astronome, né à Saint-Malo, membie de l'Académie d28 sciences, puis président de l'Académie de Berlin, mort à Bâle en 17.'>9. Il fe brouilla plus tard avec Voltaire à proi os d'une querelle scientifique où celuici prit fait et cause pour Kœoig, adversaire de Maupertuis. Voir plus loin le récit de cette aventure.
tends votre réponse, pour savoir si je dois croire ou non à Tattraction. Ma foi dépendra de vous; et, si je suis persuad '^ de la vérité de ce système, comme je le suis de votre mérite, je suis assurément le plus ferme newtonien du raonde.
J'ai l'honneur d*être, monsieur, avec toute Testime que je vous dois, votre, etc.
AU MÊME
lontainebleau, 3 novembre 1732.
Je ne vous avais demandé qu'une démonstration, et vous m'en donnez deux ! Je vous remercie assurément de tout mon cœur de votre libéralité, et je suis bien aise de voir que ce sont les riches qui sont prodigues. Vous a\ez éclairci mes doutes avec la netteté la plus lumineuse ; me voici newtonien de votre façon; je suis votre pros-^lyte, et fais ma profession de foi entre vos mains. A la manière dont vous écrivez, je ne doute pas que votre livre ne vous fasse bien des disciples. Vous êtes si intelligible que, sans dou^e, unusquisque audiet linguam suam.
J'aurai seulement le bonheur d*avoir été instruit avant les autres, et d'être le premier néophyte. On ne peut plus B empêcher de croire à la gravitation newtonienne, et il faut proscrire les chimères des tourbillons.
« Deus ille fuit, Deus, inclyteMemmi....*
« Ergo vivida vis animi pervicit, et extra
a Processit longe flammantia mœnia mundi 2. »
Voilà le cas où vous êtes ; j attends votre livre avec la dernière impatience; vous serez l'apôtre du lieu dont je
i. Lucr., liv. V, V. 8. — 8. Id., liv. I, v, 73.
vous parle. Plus j'entrevois cette philosophie, et plus je radmirc. On trouve, à chaque pas que l'on fait, que cet univers est arrangtî par des lois mathématiques qui sont éternelles et n«'cessaires.
Qui aurait pensé, il y a cinquante ans, que le même pouvoir faisait le mouvement des astres et la pesanteur ! Qui aui-ait soupçonné la réfrangibilité et les autres propriétés de la lumière, découvertes par Newton'? Il est notre Christophe Colomb ; il nous a menés dans un nouveau monde, et je voudrais bien y voyager h votre suite. Que de questions, peut-être mal fondées, je vous ferais! Mais je me ilatte que vous y répondriez avec la même bonté avec laquelle vous avez levé mes premiers scrupules.
Je vous dirais que le système de l'attraction et Fanéantissement des tourbillons de matière subtile ne donnent aucune raison de la rotation des planètes sur leurs axes.
Je vous demanderais pourquoi, si la force de l'attraction augmente si prodigieusement par le voisinage, la comète de 1680, qui, dans son périgée, était presque dans le dis'iue du soleil, et qui n'en était éloignée que de la huitième ou de la sixième partie, n'y a pas été entraînée; pourquoi les corps graves n'accélèrent plus leur chute sur la terre, au bout de quelques minutes ; comment M. Newton peut apporter Taimant en preuve de son système, puisque, selon ce système, l'aimant devrait attirer le fer, ou en être attiré en tous les sens, au lieu qu'il a un pôle qui attire et un autre qui repousse.
Votre écolier deviendrait enfin bien importun; mais il voudrait mériter d'avoir un tel maître. Je sens avec douleur que toute mon attention, tous mes efforts et tout mon temps, me suffiraient à peine pour être un peu instruit,
1. Voir la belle épltre à M»« la marquise Du Chatelbt, Sur la philosophie de Newton, 1736.
et que je n'ai à donner à cette étude sublime que quelques heures sans suite et une attention distraite par mille objets, et surtout par ma mauvaise santé.
Je n'en sais qu'autant qu'il faut pour vous admi rer et non pour vous suivre. Je suis, monsieur, avec les sentiments les plus vifs d'estime et de reconnaissance, votre, etc.