A M. LEFEBVRE
Votre vocation, mon cher Lefebvre, est trop bien marquée pour y résister. Il faut que Tabeille fasse de la cire, que le ver-à-soie file, que M. de Réaumur les dissèque et que vous les chantiez. Vous serez poëte et homme de lettres, moins parce que vous le voulez, que parce que la nature Ta voulu. Mais vous vous trompez beaucoup en imaginant que la tranquillité sera votre partage. La carrière des lettres, et surtout celle du génie, est plus r'pineuse que celle de la fortune. Si vous avez le malheur d'être médiocre (ce que je ne crois pas), voilà des remords pour la vie ; si vous réussissez, voilà des ennemis : vous marchez gur le bord d'un abime, entre le mépris et la haine.
♦( Mais quoi, me direz-vous, me haïr, me persécuter, parce que j'aurai fait un bon poème, une pièce de th âtre applaudie, ou écrit une histoire a.ec succès, ou cherché à m'éclairer et à instruire les autres ! »
Oui, mon ami, voilà de quoi vous rendre malheureux à jamais. Je suppose que vous ayez fait un bon ouvrage: imaginez-vous qu'il vous faudra quitter le repos de votre cabinet pour solliciter l'examinateur ; si votre manière de penser n'est pas la sienne, s'il n'est pas Tami de vos amis, s'il est celui de votre rival, s'il est votre ri^al lui-même, il vous est plus difficil*^ d'obtenir un pri^il^^ge, qu'à un homme qui n'a point la protection des femmes d'avoir un emploi dans les finances. Enfin, après un an de refus et de négociations, votre ouvrage s'imprime ; c'est alors qu'il faut ou assoupir les Cerbères de la littérature, ou les faire