I . Jeune littérateur qui mourut la même année
aboyer en votre faveur. Il y a tou'ours trois ou quatre gazettes littéraires en France, et autant en Hollande ; ce sont des factions dilït' rentes. Les libraires de ces journaux ont intf^rêt qu'ils soient satiriques; ceux qui y travaillent servent aisément Tavarice du libraire et la malignit^^ du public. Vous cherchez à faire sonner ces trompettes de la Renommée; vous courtisez les écri\ains, les protecteurs, les abbés, les docteurs, les colporteurs : tous vos soins n'empêchent pas que quelque journaliste ne vous déchire. Vous lui répondez, il réplique : vous avez un procès par écrit devant le public, qui condamne les deux parties au ridicule.
C'est bien pis si vous composez pour le théâtre. Vous commencez par comparaître devant Taréopage de vingt comédiens, gens dont la profession, quoique utile et agréable, est cependant il trie par Finjuste mais irrévocable cruauté du public. Ce malheureux avilissement où ils sont les irrite ; ils trouvent en vous un client, et ils vous prodiguent tout le mépris dont ils sont couverts. Vous attendez d'eux votre première sentence ; ils vous jugent ; ils se chargent enfin de votre pièce : il ne faut plus qu un mau^ ais plaisant dans le parterre pour la faire tomber. Réussit-elle, la farce qu'on appelle italienne^ celle de la Foire, vous parodient; vingt libelles vous prou ent que vous n'avez pas dû réussir. Des savants qui entendent mal le grec, et qui ne lisent point ce qu'on fait en français, vous dédaignent ou aHectent de vous dédaigner.
Vous portez en tremtiant votre livre à une dame de la cour; elle le donne à une femme de chambre qui en fait des papillotes ; et le laquais galonné qui porte la livrée du luxe insulte à votre habit qui est la livrée de Tindigence.
Enfin, je veux que la réputation de vos ouvrages ait forcé l'envie à dire quelquefois que vous n'êtes pas sans mérite ; voilà tout ce que vous pouvez attendre de votre
vivant ; mais qu elle s'en venge bien en vous persécutant! On vous impute des libelles que vous n'avez pas même lus, des vers que vous méprisez, des sentiments que vous n'avez point. Il faut être d'un parti, ou bien tous les partis se réunissent contre vous.
Il y a dans Paris un grand nombre de petites sociétés où préside toujours quelque femme qui, dans le déclin de sa beautéjfaitbrillerTaurore de son esprit. Unoudeuxhommes de lettres sontles ministres dece petit royaume. Si vous négligez d'être au rang des courtisans, vous êtes dans celui des ennemis, et on vous écrase. Cependant, malgré votre mérite, vous vieillissez dans l'opprobre et dans la misère. Les places destinées aux gens de lettres sont données à l'intrigue, non au talent. Ce sera un pr^^cepteur qui, par le moyen de la mère de son élève, emportera un poste que vous n'oserez pas seulement regarder. Le parasite d'un courtisan vous enlèvera l'emploi auquel vous êtes propre.
Que le hasard vous amène dans une compagnie où il se trouvera quelqu'un de ces auteurs réprouvés du public, ou de ces demi-savants qui n'ont pas même assez de mérite pour être de médiocres auteurs, mais qui aura quelque place ou qui sera intrus dans quelque corps; vous sentirez, par la supériorité qu'il affectera sur vous, que vous êtes justement dans le dernier degré du genre humain.
Au bout de quarante ans de travail, vous vous résolvez à chercher par les cabales ce qu'on ne donne jamais au mérite seul ; vous vous intriguez comme les autres pour entrer dans l'Académie française, et pour aller prononcer, d'une voix cassée, à votre réception, un compliment qui le lendemain sera oublié pour jamais. Cette Académie française est l'objet secret des vœux de tous les gens de lettres; c'est une maîtresse contre laquelle ils font des chansons et des
épîgrammes jusqu'à ce qu'ils aient obtenu ses faveurs, et qu'ils ni'gligent dès qu*ils en ont la possession.
Il n'est pas étonnant qu'ils df'sirent d'entrer dans un corps où il y a toujours du mérite, et dont ils espèrent, quoique assez vainement, d'en être protégés. Mais vous me demanderez pourquoi ils en disent tant de mal jusqu'à ce qu'ils y soient admis, et pourquoi le public, qui respecte assez l'Académie des sciences, ménage si peu l'Académie française. C'est que les travaux de l'Académie française sont exposés aux yeux du grand nombre, et les autres sont voilés. Chaque Français croit savoir sa langue et se pique d'avoir du goût ; mais il ne se pique pas d'être physicien. Les mathématiques seront toujours pour la nation en général une espèce de mystère, et par conséquent quelque chose de respectable. Des équations algébriques ne donnent de prise ni à l'épigramme, ni à la chanson, ni à l'envie ; mais on juge durement ces énormes recueils de vers médiocres, de compliments, de harangues, et ces /loges qui sont quelquefois aussi faux que l'éloquence avec laquelle on les débite. On est fâché de voir la devise de V immortalité à la tête de tant de déclamations, qui n'annoncent rien d'éternel que l'oubli auquel elles sont condamnées.
Il est très-certain que l'Académie française pourrait servir à fixer le goût de la nation. Il n'y a qu'à lire ses Remarques sur le Ciel ; la jalousie du cardinal de Richelieu a produit au moins ce bon eflet. Quelques ouvrages dans ce genre seraient d'une utilité sensible. On les demande depuis cent années au seul corps dont ils puissent émaner avec fruit et bienséance. On se plaint que la moitié des académiciens soit composi'e de seigneurs qui n'assistent jamais aux assemblées, et que, dans l'autre moitié, il se trouve à peine huit ou neuf gens de lettres qui soient ttssidus. L'Académie est souvent négligée par ses propres
membres. Cependant, à peine un des quarante a-t-il rendu les derniers soupirs, que dix concurrents se prpsentent ; un évêché n'est pas plus brigué ; on court en poste à Versailles ; on fait parler toutes les femmes ; on fait agir tous les intrigants ; on fait mouvoir tous les ressorts ; des haines violentes sont souvent le fruit de ces démarches. La principale origine de ces horribles couplets qui ont perdu à jamais le c-lebre et malheureux Rousseau, vient de ce qu'il manqua la place qu il briguait à F Académie. Obtenezvous cette préférence sur vos rivaux, votre bonheur n'est bientôt qu'un fantôme ; essuyez- vous un refus , votre affliction est réelle. On pourrait mettre sur la tombe de presque tous les gens de lettres :
Gi-git, au bord de l'H'ppocrène, Un mortel longtemps abusé.
Pour vivre pauvre et méprisé, , Il se donna bien de la peine.
Quel est le but de ce long sermon que je vous fais ? est-ce de vous détourner de la route de la littérature? Non ; je ne m'oppose point amsi à la destinée : je vous exhorte seulement à la patience.
A M. DE CIDEVILLE
A Paris, 25 février 1733.
Pourquoi faut-il que je sois si indigne de vos charmantes agaceries? pourquoi ai-je perdu tant de temps sans vous écrire ? pourquoi ne réponds-je qu'en prose à vos aimables vers? Que de reproches je me fais, mon cher ami! Mais aussi il faut un peu se justifier. Je passe la moitié de ma vie à souffrir, et l'autre à travailler pour vous. Croiriez- vous bien que cette petite chapelle du Goût^ que je vous ai eu-
voy^e bâtie de boue et de crachat, est devenue petit k petit un Temple^ immense? J'en ai travaillé avec assez de soin les moindres ornements, et je crois que vous trouverez cet ouvrage plus lime et plus fini que tout ce que j'ai fait jusqu'à prtsent. Cependant j'ai poussé ma pièce nouvelle jusqu'au commencement du quatrième acte, et il faut suspendre souvent ses occupations poétiques, pour corriger, dans les Lettres anglaises^ quelques calculs et quelques dates, ou pour faire l'inventaire de notre baronne, ou pour souffrir et ne rien faire. Je resterai chez feu la baronne jusqu'à Pâques. Ah ! si je pouvais me réfugier, au printemps, dans votre Normandie, et venir philosopher avec vous et notre ami Formont! Mais je ne sais encore si Jore imprimera ces Lettres anglaises ; et même, s'il les imprimait, il ne faudrait pas que je fusse à Rouen, où je donnerais trop de soupçon aux inquisiteurs de la librairie. Mais, si je pouvais faire imprimer cet ouvrage à Paris, et vous l'apporter à Rouen, ce serait se tirer d'affaire à merveille. Si l'on pouvait encore aller passer quelque temps à la Rivière-Bourdet, et venir parler d'Horace et de Locke, pendant que M. le marquis jouerait du violon, et que Gilles et sa benoîte épouse se querelleraient I Qu'en Jites-vous ? car, entre nous, je crois que la présidente restera dans son château, et je ne pense pas que la foule y soit. Nous y serions en liberté, à ce que j'imagine; vous me rendriez ce séjour délicieux, et j'oublierais pour vous le maître de la maison.
Jore est ici qui débite son abbé 'h Ghaulieu, que j'ai mis dans le Temple du Goût comm^^ îe premier des poètes néglig»'s,mais non pas comme le premier des bons poètes. On joue encore Gustave Wasa^; mais tous les connaisseurs
1. Le Temple du Goût, poème satirique, moitié vers et prose. 'i. Tragédie cie Piron.
m'en ont dit tant de mal, que je n'ai pas eu la curiosité de le voir. Destouches ^ a fait une comédie héroïque ; c'est Timbilieux. La scène est en Espagne. On dit que cela n'est ni gai ni vif; et, comme dit Legrand, de polissonne mémoire ;
« Le comique, écrit noblement, « Fait bâiller ordinairement. »
Ce Destouches-la est assurément de tous les comiques le moins comique; cela sera joué Thiver prochain. Lt Paresseux de De Launai paraîtra après Pâques ; et dans le même temps, le chevalier de Brassac ornera l'Opéra de son petit ballet. Voilà toutes les nouvelles du Parnasse, auxquelles je m'intéresse plus qu'à la mort du roi Auguste.
AU MÊME
Ce i5mail73S.
Mon cher ami, je suis enfin vis-à-vis ce beau portail % dans le plus vilain quartier de Paris, dans la plus vilaine maison, plus étourdi du bruit des cloches qu'un sacristain; mais je ferai tant de bruit avec ma lyre, que le bruit des cloches ne sera plus rien pour moi. Je suis malade, je me mets en ménage; je souffre comme un damné. Je brocante, j'achète des magots^ et des Titien, je fais mon opéra, je fais transcrire Ériphyle et Adélaïde; je les corrige, j'efface, j'ajoute, je barbouille, la tête me tourne. Il faut que je vienne goûter avec vous les plaisirs que donnent les belles-lettres, la tranquillité, et l'amitié. Formont est allé porter sa philosophique paresse chez Mme Moras. Il y a mille ans que je ne l'ai vu ; il me consolait, car il me parlait de vous» Adieu : je souffre trop pour écrire.
1. No^icault Destouches, poëte comique, auteur du Glorieux, de Vlrré" solu, etc., né à Tours, mort en 1754.
2. De Saint-Gervais. — 3. C'est-à-dire des tableaux de 1 école flamande.