‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 47 sur 157 · Térence, Adelph'^i · texte numérisé non relu

Térence, Adelph'^i

Personne n'est plus persuadé que moi que tous les hommes sont égaux ; mais, avec cette maxime, on court risque de mourir de faim, si on ne travaille pas; et il lui sera tout au plus permis de se croire au-dessus de son état quand il aura fait quelque chose de bon. Mais jusque-là il doit songer qu'il est jeune, et qu'il a besoin de travail. Je ne lui dis pas le quart de tout cela, parce que j'aurais l'air d'abuser du peu de bien que je lui lais, ou de prendre le parti de ceux avec lesquels il s'est brouillé assez mal à propos. Encore une fois, pardonnez ces détails à la confiance que j'ai en vous, et a l'envie d'être utile à un liommô que vous m'avez recommandé.

AU MÊME

Le 26 novembre 1733.

Il y a cinq jours, mon cher ami, que je suis dangereusement malade, d'une espèce d'inflammation d'entrailles ; je n'ai la force ni de penser ni d'écrire. Je viens de recevoir votre lettre et le commencement de votre nouvelle Allégorie. Au nom d'Apollon, tenez-vous-en à votre premier sujet, ne l'étouffez point sous un amas de fleurs étrangères : qu'on voie bien nettement ce que vous voulez dire ; trop d'esprit nuit quelquefois h la clarté. Si j'osais vous donner un conseil, ce serait de songer à être simple, à ourdir votre ouvrage d'une manière bien naturelle, bien claire, qui ne coûte aucune attention à l'esprit du lecteur. N'ayez point d'esprit, peignez avec vérité, et votre ouvrage sera charmant II me semble que vous avez peine à écarter la foule d'idées ingénieuses qui se présente toujours à vous ; c'est le défaut d'un homme supérieur, vous ne pouvez pas en avoir d'autre ; mais c'est un défaut très-dangereux. Que m'importe si l'enfant est étoulfé à force de ca-

resses, ou à force d'être battu? Comptez que vous tuez votre enfant en le caressant trop. Encore une fois, plus de simplicité, moins de démangeaison de briller ; allez vite au but, ne dites que le nécessaire. Vous aurez encore plus d'esprit que les autres quand vous aurez retranché votre superflu.

Voilà bien des conseils que j'ai la hardiesse de vous donner; mais....

«Petimusque, damusque vicissim*.»

Celui qui écrit est comme un malade qui ne sent pas, et celui qui lit peut donner des conseils au malade. Ceux que vous me donnez sur Adélaïde sont d'un homme bien sain ; mais, pour parler sans figures, je ne suis plus guère en état d'en profiter. On va jouer la pièce ; jacta est aléa.

Adieu; dites à M. de Forment combien je l'aime. Je suis trop malade pour en écrire davantage.

AU MEME

16 avril 1735.

C'est une espèce de profanation à moi de ne vous écrire que de la prose, après les beaux exemples que vous me donnez ; mais, mon cher ami,

«Carmina secessum scribentis et otia quaerunt^ »

Je n'ai point de recueillement dans l'esprit; je vis de dissipation depuis que je suis à Paris ;

« Tendunt extorquere poemata^ ; »

mes idées poétiques s'enfuient de moi. Les affaires et les

1 .Hor., Art poét.j v. il. — 2. Ov., Trist.j él. 1, 3. Hcr., liv. II, ép. ii, y. 57.

dcvoîrs m'ont appesanti Timagination; il faudra que je fasse un tour à Rouen pour me ranimer.

Les vers ne sont })lus guère à la mode à Paris. Tout le monde commence à faire le géomètre et le physicien. On se mêle de raisonner. L^jentiment, l'imagination et les grâces sont bannis. Un homme qui aurait vécu sous Louis XIV et qui reviendrait au monde ne reconnaîtrait plus les Français ; il croirait que les Allemands ont conquis ce pays-ci. Les belles-lettres périssent à vue d'œil. Ce n'est pas que je sois fâché que la philosophie soit cultivée, mais je ne voudrais pas qu'elle devînt un tyran qui exclût tout le reste. Elle n'est en France qu'une mode qui succède à d'autres, et qui passera à son tour; mais aucun art, aucune science ne doit être de mode. Il faut qu'ils se tiennent tous par la main ; il faut qu'on les cultive en tout temps.

Je ne veux point payer de tribut à la mode; je veux passer d'une expérience de physique à un opéra ou aune comédie, et que mon goût ne soit jamais émoussé par l'étude. C'est votre goût, mon cher Cide ville, qui soutiendra toujours le mien; mais il faudrait vous voir, il faudrait passer avec vous quelques mois ; et notre destinée nous sépare quand tout devrait nous réunir.

J'ai vu Jore à votre semonce; c'est un grand écervelé. Il a causé tout le mal pour s'être conduit ridiculement. 11 n'y a rien à faire pour Linant, ni auprès de la présidente, ni au théâtre. 11 faut qu'il songe à être précepteur. Je lui fais apprendre à écrire; après quoi il faudra qu'il apprenne le latm, s'il veut le montrer. Ne le gâtez point, si vous l'aimez. Vole. V.

A M. L'ABBÉ ASSELIN, professeur du collège d'Harcourt.

Mal 1735.

En me parlant de tragédie, monsieur, vous réveillez en moi une idée que j'ai depuis longtemps de vous présenter la Mort de César ^ pièce de ma façon ^ toute propre pour un collège où Ton n'admet point de femmes sur le théâtre. La pièce n'a que trois actes, mais c'est de tous mes ouvrages celui dont j'ai le plus travaillé la versification. Je m'y suis proposé pour modèle votre illustre compatriote^, et j'ai fait ce que j'ai pu pour imiter de loin

a La main qui crayonna a L'âme du grand Pompée et celle de Cinna^. »

Il est vrai que c'est un peu la grenouille qui s'enfle pour être aussi grosse que le bœuf; mais enfin je vous offre ce que j'ai. Il y a une dernière scène à refondre, et, sans cela^ il y a longtemps que je vous aurais fait la proposition. En un mot^ César, Brutus, Cassius, et Antoine, sont à votre service quand vous voudrez. Je suis bien sensible à la bonne volonté que vous voulez bien t'^moigner pour le petit Ghampbonin, que je vous ai recommandé. C'est un jeune enfant qui ne demande qu'à travailler, et qui peut, je crois, entrer tout d'un coup en rhétorique ou en philosophie. Nous sommes bon gentilliomme et ion enfant, mais nous sommes pauvre. Si l'on pouvait se contenter d'une pension modique, cela nous accommoderait fort ; et elle serait au moins payée régulièrement, car les pauvres sont les seuls qui payent bien.

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