A M. THIERIOT, A PARIS
Lunévillo,, le lîjuin i735.
Oui, je vous injurierai jusqu'à ce que je vous aie guéri de votre paresse. Je ne vous reproche point de souper tous les soirs a\ec M. de La Popelinière ; je vous reprochu de borner là toutes vos pensées et toutes vos esj)érances. Vous vivez comme si l'homme avait été créé uniquement pour souper, et vous n'avez d'existence que depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures après minuit. Il n'y a soupeur qui se couche, ni b gueule qui se love plus tard que vous. Vous restez dans votre trou jusqu'à Pheure des spectacles, à dissiper les fumées du ^'ouper delà veille; ainsi vous n'avez pas un moment pour penser à vous et à vos amis. Cela fait qu'une lettre à écrire devient un fardeau pour vous. Vous êtes un mois entier à r.'pondre, et \oî\s avez encore la bonté de vous faire illusion, au poinl d'imaginer que vous serez capable d'nn emploi et de faire quelque fortune, vous qui n'êtes pas capable seulement de vous faire, dans votre cabinet, une occupation suivie, et qui n'avez jamais pu prendre sur vous d'écrire régulièrement à vos amis, môme dans les alTaires int'^ressantei pour vous et pour eux. Vous me rabâchez de seigneurs ei de dames les plus titrés : qu'est-ce que cela veut direl Vous avez passé votre jeunesse, vous deviendrez bientôt
vieux et infîrm3; voilà à quoi il faut que vous songiez. Il faut vous préparer une arrière-saison tranquille, heureuse, indépendante. Que deviendrez-vous quand vous serez malade et abandonné ? Sera-ce une consolation pour vous de dire : «J'ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie? » Songez qu'une bouteille qui a été fêtée, quand elle était pleine d'eau des Parbades, est jetée dans un coin dès qu'elle est cassée, et qu'elle reste en morceaux dans la poussière ; que voilà ce qui arrive à tous ceux qui n'ont songé qu'à être admis à quelques soupers, et que la fin d'un vieil inutile, infirme, est une chose bien pitoyable. Si cela ne vous donne pas un peu de courage et ne vous excite pas à secouer l'engourdissement dans lequel vous laissez votre âme. rien ne vous guérira. Si je vous aimais moins, je vous plaisanterais sur votre paresse ; mais je vous aime, et je vous gronde beaucoup. Cela posé, songez donc à vous, et puis songez à vos amis ; buvez du vin de Champagne avec des gens aimables ; mais faites quelque chose qui vous mette en état de boire un jour du vin qui soit à vous. N'oubliez point vos amis, et ne passez pas des mois entiers sans leur écrire un mot. Il n'est point question d'écrire des lettres pensées et réfléchies avec soin, qui peuvent un peu coûter à la paresse ; il n'est question que de deux ou trois mots d'amitié, et quelques nouvelles soit de littérature, soit des sottises humaines, le tout courant sur le papier, sans peine et sans attention. Il ne faut, pour cela^ que se mettre un demi-quart d'heure vis-à-vis son écritoire. Est-ce donc là un effort si pénible? J'ai d'autant plus d'envie d'avoir avec vous un commerce régulier que votre lettre m'a fait un plaisir extrême. Je pourrai vous demander de temps en temps des anecdotes concernant le siècle de Louis XIV. Comptez qu'un jour cela peut vous être utile, et que cet
ouvrage vous vaudrait vingt volumes do Lettres philosophiques.
Ecrivez-moi, et aimez toute votre vie un liomme vrai qui n'a jamais changé.
P. 5. Qu'est-ce que c'est qu'un portrait de moi, en quatre pages, qui a couru? Quel est le barbouilleur? Envoyez-moi cette enseigne à bière.
A M. L'ABBÉ D'OLIVET K
A Vassy. en Champagne, 1735.
Mon ancien maître, qui Tètes toujours comme vous savez, et que j'aime comme si vous n'étiez pas mon maître, sachez que, si j'étais resté à Paris, je vous aurais vu trèssouvent, et que, puisque je me suis confiné à la campagne, il faut que je sois avec vous en commerce de lettres : car, de près ou de loin, je veux que vous m'aimiez et que vous m'instruisiez. Dites-moi donc, mon très-cher abbé, quelle fortune a faite V Histoire du vicomte de Turenne, Daigner me dire si V Histoire ancienne de Rollin ne commence pas à lasser un peu le public. Les trc^teaux de Melpomène et deThalie retentissent-ils de fadaises amusantes ou silïlées? Mettez un peu au fait, je vous en prie, un pauvre solitaire qui,
« Armis
« Herculis ad postem fixis, latet abditus agro-. »
Mais, si vous voulez me faire un véritable plaisir, mandez-moi à quoi vous occupez votre loisir. Allez-vous a Inter silvas Academi quaerere veruui"^? »
1. Joseph Thoulier, abbé d'Olivet, traducteur et grammairien, membre de l'Académie française, mort en 1768.
2. Horace, liv. I, ép. i, v. 5. — 3. Id , liv. II, ép. ii, v. 45.
Vous occupez-vous de philosophie ancienne et moderne, ou de Thistoire de nos belles-lettres? Si vous déterriez jamais, dans votre chemin, quelque chose qui pût servir à faire connaître le progrès des arts dans le siècle de Louis XIV, vous me feriez la plus grande faveur du monde de m'en faire part. Tout me sera bon, anecdotes sur la littérature, sur la philosophie, histoire de T esprit humain, c'est-à-dire de la sottise humaine, poésie, peinture, musique. Je ferai comme La Flèche ^, qui faisait son profit de tout. Je sais que vous êtes harum nugarum exquisilissimiis deleclor.
Je vous demande en grâce de me faire part de ce que vous pourrez déterrer de singulier sur ces matières, ou, du moins, de m'indiquer les sources un peu détournées. Il me semble, mon cher abbé, que j'aurais passé des journées délicieuses à m'entretenir avec vous de ces riens qui m'intéressent, et qui, tout futiles qu'ils sont, ne laissent pas d'être matière à réflexion pour quiconque sait penser. Ec^i^ez-moi donc, mon ancien maître, avec familiarité, avec amitié, ciirrente calamo etanimo. Songez que vous n'avez guère d'ami de plus vieille date , ni qui \ ous SG]t plus tendrement et plus vivement attaché, quand il ne vous aimerait que d'hier.