Al7ire ou les Américains
DE VOr.TAIRE. 89
même cliez moi les premières scènes à M. Dufresne. Je n'aurais jamais osj la présenter au théâtre. La singularité du sujet, la défiance où je dois toujours être sur mes faibles ouvrages, et le nombre de mes ennemis, m'avaient fait prendre le parti de ne la jamais exposer au public.
•Fai appris que M. Le Franc ^ s'étant fait rendre compte, il y a un an, du sujet de ma pièce, en a depuis composé une à peu près sur le môme plan, et qu'il s'est hâté de vous la lire. Vous sentez bien, messieurs, que tout le mérite de ce sujet consiste dans la peinture des mœurs américaines, opposée au portrait des mœurs européanes : du moins c'est là mon seul avantage. Je ne doute pas que M. Le Franc, qui a au-dessus de moi les talents de l'esprit, et l'imagination que donne la jeunesse, n'ait embelli son ouvrage par des ressources qui m'ont manqué ; mais il arriverait que, si sa pièce était jouée la première, la mienne ne paraîtrait plus cju'une copie de la sienne ; au lieu que, si sa tragédie n'est jouée qu'après, elle se soutiendra toujours par ses propres beautés. Je n'aurais jamais travaillé sur un plan choisi par M. Le Franc. La considération et l'estime que j'ai pour lui m'en auraient empêché, autant que la crainte de me trouver son rival.
Il s'est dispensé d'un égard que j'aurais eu. Au reste,' messieurs, soyez persuadés que, si je crains de passer après lui, c'est uniquement parce que ma pièce ne soutiendrait pas la comparaison avec la sienne, ^'otre int'rèt s'accorde, en cela, avec le plaisir public, qui applaudira toujours à M. Le Franc, en quelque temps que son ouvrage paraisse ; et la justice exige que celui qui a inventé le sujet passe avant celui qui l'a embelli. Je n'aurai que la préférence
1. Le Franc de Pomplgnan, marquis et poëte, né à Moiitauban, nommé de l'Académie française en i7G0, mort on 1784, auteur de la fameuse strophe : « Le Nil â vu sur ses rivages...,
dangereuse et passagère d'être exposé le premier à la censure du public.
J'ai l'honneur d'être, avec l'estime que j'ai pour ceux qui cultivent les beaux-arts, et avec la reconnaissance que je dois à ceux qui ont si souvent orné mes faibles produc ions et fait pardonner mes fautes, votre, etc*.
A M. L'ABBÉ D'OLIVET
 Cirey, par Vassy, en Champagne, ce 6 janvier 1736.
Je VOUS gronde de ne m'avoir point écrit; mais je vous aime de tout mon cœur de m'avoir envoyé ce petit antidote contre le poison des Marivaux et consorts. Votre Discours est un des bons préservatifs contre la fausse éloquence qui nous inonde. Franchement, nous autres Français, nous ne sommes guère éloquents. Nos avocats sont des bavards secs ; nos sermonneurs, des bavards diffus ; et nos faiseurs d'oraisons funèbres, des bavards ampoulés. Il nous resterait l'histoire ; mais un génie naturellemottit éloquent veut dire la vérité, et en France on ne peut pas la dire. Bossuet a menti avec une élégance et une force admirables, tant qu'il a eu à parler des anciens Égyptiens, des Grecs, et des Romains ; mais, dès qu'il est venu aux temps plus connus, il s'est arrêté tout court. Je ne connais, après lui, aucun historien où je trouve du sublime, que la Conjuration de Saint-Réal. La France fourmille d'historiens, et manque d'écrivains.
De quoi diable vous avisez-vous de louer les phrases hyperboliques et les vers enflés de Balzac? Voiture tombe
1. Cette lettre obtint ce qu'elle demandait. Le Franc, de son côté, écrivit une lettre insolente et pleine de forfanterie, qui le couvrit de ridicule à là Coméditt et ailleurs.
tous les jours, et ne se relèvera point: il n'a que trois ou quatre petites pièces de vers par où il subsiste. La prose est digne du chevalier d'Her.... Et vous avez lou3 la naïveté du style le plus pincé et le plus ridiculement recherché. Laissez là ces fadaises; c'est du plâtre et du rouge sur le visage d'une poupée. Parlez-moi des Lettres provinciales. Quoi ! vous louez Pénelon d'avoir de la variété ! Si jamais homme n'a eu qu'un style, c'est lui; c'est partout Télèmaque. La douceur, Tharmonie, la peinture naïve et riante des choses communes, voilà son caractère; il prodigue les fleurs de l'antiquité, qui ne se fanent point entre ses mains; mais ce sont toujours les mêmes fleurs. Je connais peu de génies variés tels que Pope, Addison, Machiavel, Leibnitz, Fontenelle. Pour M. de Fénelon, je ne vois pas par où il mérite ce titre. Permettez-moi, mon cher abbé, de vous dire librement ma pensée ; cette liberté est la preuve de mon esti ne.
J'ajouterai que la palme de V érudition est un mot plus fait pour le latin du P. Jouvenci que pour le français de l'abbé d'Oli et.
Je vous demande en grâce, à vous et aux vôtres, de ne vous jamais servir de cette phrase : nul style^ nul goût dans la plupart, sans y daigner mettre un verbe. Cette licence n'est pardonnable que dans la rapidité de la passion, qui ne prend pas garde à la marche naturelle d'une langue : mais dans un discours m Mité, cet étranglement me révolte. Ce sont nos avocats qui ont mis ces phrases à la mode : il faut les leur laisser, aussi bien qu'au Journal de Trévoux. Mais je m'aperçois que je remontre à mon curé; je vous en demande très- sérieusement pardon. Si je voulais vous dire tout ce que j'ai trouvé d'admirable dans votre discours, je serais bien plus importun.
J'ai reçu hier la Vie de Vanini; je l'ai lue. Ce n'était
pas la peine de faire un livre. Je suis fâché qu'on ait cuit ce pauvre Napolitain; mais je brûlerais volontiers ses ennuyeux ouvrages, et encore plus Thistoire de sa vie. Si je l'avais reçue un jour plus tôt, vous l'auriez avec ma lettre. Un petit mot encore, je vous prie, sur le style moderne. Soyez bien persuadé que ces messieurs ne cherchent des phrases nouvelles que parce qu'ils manquent d'idées. Hors M. de Fontenelle, patriarche respectable d'une secte ridicule, tous ces gens-là sont ignorants, et n'ont point de génie. Pardonnez-leur de danser toujours, parce qu'ils ne peuvent marcher droit. Adieu ; s'il y a quelque chose de nouveau dans la littérature, secouez votre infâme paresse, et écrivez à votre ami.