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AUire ou les Américains

DE VOLTAfRK. 93

posé. J'avais travaillé uni(juoraont pour lui. Je m'étais écarté de la route ordinaire dans le poëme, parce qu'il s'en écarte dans la musique. J'ai cru qu'il était temps d'ouvrir une carrière nouvelle à ro])éra comme sur la scùne tragique. Les heautés de Quinault et de LuUi sont devenues des lieux communs. Il y aura peu de gens assez hardis pour conseiller à M. Rameau de faire de la musique pour un opéra dont les premiers actes sont sans amour; mais il doit être assez hardi pour se mettre au-dessus du préjugé. 11 doit m'en croire et s'en croire lui-môme. Il peut compter que le rôle de Samsonjoué par Chassé, fera autant d'elïet, au moins, que celui de Zamore, joué par Dufresne. Tâchez de persuader cela à cette tête à doubles croches ; que son intérêt et sa gloire l'encouragent ; qu'il me promette d'être entièrement de concert avec moi, surtout qu'il n'use pas sa musique, en la faisant jouer de maison en maison; qu'il orne de beautés nouvelles les morceaux que je lui ai faits. Je lui enverrai la pièce quand il le voudra; M.deFontenelle en sera l'examinateur. Je me flatte que M. le prince de Carignan la protégera, et qu'enfin ce sera de tous les Duvrages de ce grand musicien celui qui, sans contredit, lui fera le plus d'honneur.

A l'égard de M. de Marivaux \ je serais très-fâché de compter parmi mes ennemis un homme de son caractère, et dont j'estime l'esprit et la probité. Il y a surtout dans ses ouvrages un caractère de philosophie, d'humanité et d'indépendance, dans lequel j'ai trouvé avec plaisir mes propres sentiments.il est vrai que je lui souhaite quelquefois un style moins recherché et des sujets plus nobles; mais je suis bien loin de l'avoir voulu désigner, en par-

1. Auteur comique, né à Paris, membre de l'Académie française, et dont les peintures et les analyses subtiles ont été qualifiées de marivaudage.

lant des comédies métaphysiques. Je n'entends par ce terme que ces comédies où Ton introduit des personnages qui ne sont point dans la nature, des personnages allégoriques, propres, tout au plus, pour le poëme épique, mais très-déplacés sur la scène, où tout doit être peint d'après nature. Ce n'est pas, ce me semble, le défaut de M. de Marivaux; je lui reprocherais, au contraire, de trop détailler les passions, et de manquer quelquefois le chemin du cœur, en prenant des routes un peu trop détournées. J'aime d'autant plus son esprit, que je le prierais de le moins prodiguer. 11 ne faut point qu'un personnage de comédie songe à être spirituel ; il faut qu'il soit plaisant malgré lui, et sans croire l'être ; c'est la différence qui doit être entre la comédie et le simple dialogue. Voilà mon avis, mon cher monsieur, je le soumets au vôtre.

J'avais prêté quelque argent à feu M. de La Glède, mais sans billet ; je voudrais en avoir perdu dix fois davantage, et qu'il fut en vie. Je vous supplie de m'écrire tout ce que vous apprendrez au sujet de mes Américaim. Je vous embrasse tendrement.

Qu'est devenu l'abbé Desfontaines ^? dans quelle loge at-on mis ce chien qui mordait ses maîtres ? Hélas ! j e lui donnerais encore du pain, tout enragé qu'il est. Je ne vous écris point de ma main, parce que je suis un peu malade. Adieu.

A M. L'ABBÉ D'OLIVET

A Cirey, ce i2 février 1736.

Si vous avez eu la goutte, dans votre séjour du tumulte et de l'inquiétude, j'ai eu la fièvre, mon cher abbé, dans

1. Élève et professeur chez les Jésuites, puis homme de lettres, décrie pour sa vénalité.

Tasile de la tranquillité. Si bene calculum ponas, ubùjue naufvagium invenies. Mais il faut absolument que je vous apprenne que pendant mon indisposition Mme la marquise du Ghâtelet daignait me lire, au chevet de mon lit. Vous allez croire peut-être qu'elle me lisait quelque chant de TArioste, ou quelqu'un de nos romans. Non; elle me lisait les Tusculanes de Gicéron ; et, après avoir goûté tous les charmes de cette belle latinité, elle examinait votre traduction, et s'étonnait d'avoir du plaisir en français. Il est vrai qu'en admirant l'éloquence de ce grand homme,, cette beauté de génie, et ce caractère vrai de vertu et d'élévation qui règne dans cet ouvrage, et qui échauffe le cœur, sans briller d'un vain éclat; après, dis-je, avoir rendu justice à cette belle ame de Gicéron, et au mérite comme à la difficulté d'une traduction si noble, elle ne pouvait s'empêcher de plaindre le siècle des Gicéron, des Lucrèce, des Hortensius, des Varron, d'avoir une physique si ûiusse et si méprisable ; et malheureusement ils raisonnaient en métaphysique tout aussi faussement qu'en physique. G'est une chose pitoyable que toutes ces prétendues preuves de l'immortalité de l'âme alléguées par Platon. Ge qu'il y a de plus pitoyable peut-être est la confiance avec laquelle Gicéron les rapporte. Vous avez vous-même, dans vos notes, osé faire sentir le faible de quelquesunes de ces preuves ; et si vous n'en avez pas dit davantage, nous nous en prenons à votre discrétion. Enfin le résultat de cette lecture était d'estimer le traducteur autant que nous méprisons les raisonnements de la philosophie ancienne. Mon lecteur ne pouvait se lasser d'admirer la morale de Gicéron et de blâmer ses raisonnements. Il faut avouer, mon cher abbé, que quelqu'un qui a lu Locke, ou plutôt qui est son Locke à soi-même, doit trouver les Platon des discoureurs, et rien de plus. J'avoue qu'en fait

de philosophie un chapitre de Locke ou de Clarke est par rapport au bavardage de Tantiquité, ce que Toptique de Newton est par rapport à celle de Descartes. Enfin vous en penserez ce qu il vous plaira : mais j'ai cédé au désir de vous dire ce qu en pense une femme conduite par les lumières d'une raison cjue l'amour-propre n égare point, qui connaît les philosophes anciens et modernes, et qui n'aime que la vérité. J'ai cru que c'était une chose flatteuse et rare pour vous d'être estimé d'une Française presque ^ seule capable de connaître votre original.

Avez-vous lu la traduction de VEssai de Pope sur Vhomme? C'est un beau poëme, en anglais, quoique mêlî d'idées bien fausses sur le bonheur. Adieu ; augmentez mon bonheur enm'écrivant.

J'ai bien des anecdotes sur Corneille et sur Racine, et sur la littérature du beau siècle passé. Vous devriez augmenter mon magasin.

A M. L'ABBT5 MOUSSINOT, Trésorier du chapitre de Saint-Merry, à Paris.

Cirey, ce 21 mars 1736.

Mon cher abbé, j'aime mille fois mieux votre coffre-fort que celui d'un notaire ; il n'y a personne à qui je me fiasse dans le monde autant qu'à vous ; vous êtes aussi intelligent que vertueux; vous étiez fait pour être le procureur général de V ordre des jansénistes, car vous savez qu'ils appellent leur union Y ordre; c'est leur argot; chaque communauté, chaque société a le sien. Voyez donc si vous voulez vous charger de l'argent d'un indévot, et faire, par amitié pour cet in dévot, ce que par devoir vous faites

pour votre chapitre. Vous pourrez, dans Toccasion, en faire de bons marchés de tablerux ; vous m'emprunterez de Tardent dans votre coffre. Mes affaires, comme vous savez, sont très-aisées et très-simjjlos ; vous serez mon surintendant en quehjue endroit que je sois; vous parlerez pour moi, et en votre nom, aux Villars, aux Richelieu, aux d'Estaing, aux Guise, aux Guébriant, aux d'Auneuil, aux Lézeau et autres illustres débiteurs de votre ami. Quand on parle pour son ami, on demande justice; quand c'est moi qui réclame cette justice, j'ai l'air de demander grâce, et c'est ce que je voudrais éviter.

Ce n'est pas tout ; vous agirez en plénipotentiaire, soit pour mes pensions auprès de M. Paris Duvernei, auprès de M. Tannevot, premier commis des finances; soit pour mes rentes sur l'hôtel de ville, sur Arouet mon frère; soit enfin pour les actions et pour l'argent que j'ai chez différents notaires. Vous aurez, mon cher abbé, carte blanche pour tout ce qui me regarde, et tout sera dans le plus grand secret. Mandez-moi si cette charge vous plaît. En attendant votre réponse, je vous prie d'envoyer chercher par votre frotteur un jeune homme nommé Eaculard d'Arnaud; c'est un étudiant en philosophie, au collège d'Harcourt; il demeure rue Mouffetard. Donnez-lui, je vous e:i prie, ce petit manuscrit, et faites -lui de ma part un petit présent de douze francs. Je vous prie de ne pas négliger cette petite grâce, que je vous demande; ce manuscrit sera négocié à son profit. Je vous embrasse de tout mon cœur : aimez-moi toujours ; et surtout resserrons les nœuds de notre amitié par la confiance et par les services réciproques.

AU MÊME

Cirey...., 1736.

i^our vous punir, mon cher ami, de n'avoir pas envoyé chercher le jeune Baculard d'Arnaud, étudiant en philosophie; pour vous punir, dis-je , de ne lui avoir pas donné VÉpîlre sur la Calomnie , et douze francs, je vous condamne à lui donner un louis d'or, et à l'exhorter de ma part à apprendre à écrire , ce qui peut contribuer à sa fortune. C'est une petite œuvre de charité, soit chrétienne, soit mondaine, qu'il ne faut pas négliger.

J'attends de vos nouvelles avec impatience, et je vous embrasse de tout mon cœur. J'écris à ce jeune d'Arnaud. Au lieu de vingt- quatre francs, donnez-lui trente livres quand il viendra vous voir. Je vais vite cacheter ma lettre, de peur que je n'augmente la somme.

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