‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 53 sur 157 · A M. DE LA CHAUSSEE · texte numérisé non relu

A M. DE LA CHAUSSEE

A Paris, 2 mai 1736.

Il y a huit jours, monsieur, que je fais chercher votre demeure, pour présenter Alzire à l'homme de France qui sait et qui cultive le mieux cet art si difficile de faire de bons vers. Je pense bien comme vous, monsieur, sur cet

1. Nivelle de La Chaussée, auteur dramatique, né à Paris, auteur de V École dus Mères f du Préjugé à la mode^ etc.; nommé de l'Académie française eu 1736, mort en 1754.

art que tout le monde croit connaître, et qu'on connaît si peu. Je dirai de tout mon cœur avec vous:

<t L'unique objet que notre art se propose « Est d'ùtre encor plus précis que la proso; « Et c'est pourquoi les vers ingénieux « Sont appelés le langage des dieux. »

Il faut avouer que personne ne justifie mieux que vous ce que vous avancez.

On m'a parlé aujourd'hui d'une place à l'Académie française; mais ni les circonstances où je me trouve, ni ma santé, ni ma liberté, que je préfère à tout, ne me permettent d'oser y penser. J'ai répondu que cette place devait vous être destinée, et que je me ferais un honneur de vous céder le peu de suffrages sur lesquels j'aurais pu compter, si votre mérite ne vous assurait de toutes les voix.

J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec toute l'estime que vous méritez, votre, etc.

^ M. L'ABBÉ MOUSSINOT.

Juin 173$.

Quand je demande, mon cher ami, des livres dont j'ai toujours un pressant besoin, il est triste d'attendre qu'on ait fait une caisse complète. Quatre envois sont aussi bons qu'un ; il n'en coûte que trois caisses de plus, et on est proraptement servi; c'est là l'essentiel pour moi, dont l'ii^norance est grande, et dont les études sont continuelles et variées. Si Prault n'est pas exact à suivre mes instructions, je vous prierai d'en prendre un autre ; je suis las de n'avoir la moutarde qu'après dîner.

Je vous prie aussi de donner cent trente francs au chevalier de Mouhi ; il m'estjjiipû^ble de lui donner plus de

deux cents livres par an. Si j'en croyais mes désirs et son mérite, je lui en donnerais bien davantage. Dites-lui que je suis charmé de Tavoir pour correspondant littéraire ; mais que je demande des nouvelles très-courtes, des faits sans réflexions, et plutôt rien que des faits hasardés.

M. d'Estaing me doit et cherche des chicanes pour ne me point payer ou pour différer le payement. Il faut vite constituer un procureur et plaider. Les frais ne peuvent tomber que sur lui, et je suis assez au fait de son bien pour avoir mes recours certains. Écrivez pour ma pension; je compte sur M. Clément ; ne laissons rien languir, s'il est possible, entre les mains des débiteurs. C'est veiller à leurs intérêts en se montrant exacts à demander. Vous voyez, mon cher ami, quelles peines on a, quand il faut arracher des arrérages accumulés. Je vous embrasse ten- •Irement,

AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE •

A Paris, le 26 août 1736.

Monseigneur, il faudrait être insensible pour n'être pas infiniment touché de la lettre dont Votre Altesse Royale a daigné m'honorer. Mon amour-propre en a été trop flatté;

1. Futur roi de Prusse, sous le nom de Frédéric II. « ... Comme son père ui accordait peu de part aux affaires, et que même il n'y avait point d'afTai- 'es dans ce pays où tout consistait en revues, il employa son loisir à écrire aux gens de lettres de France qui étaient un peu connus dans le monde ; le principal fardeau tomba sur moi. C'étaient des lettres en vers, des traités de métaphysique, d'histoire, de politique. Il me traitait d'homme divin ; je le traitais de Salomon. 1 es épilhètes ne nous coûtaient pas. On a imprimé quelques-unes de ces fadaises dans le recueil de mes œuvres, et heureusement, on n'en a pas imprimé la trentième partie... «(Extrait des Mv^noires d« Voltaire sur Frédéric)

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mais ramour du genre humain, (juc j'ai toujours eu dans le cœur, et qui, j'ose dire, Tait mon caractère, m'a donné un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les hommes heureux. û

SoulTrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne doive des actions de grâces au soin que vous prenez de cultiver, par la saine philosopliie, une âme née pour commander. Croyez qu'il n'y a eu de véritablement bons rois que ceux qui ont commencé comme vous par s'instruire, par connaître les hommes, par aimer le vrai, par détester la persécution et la superstition. Il n'y a point de prince qui, en pensant ainsi, ne puisse ramener l'âge d'or dans ses Etats. Pourquoi si peu de rois recliercbent -ils cet avantage? Vous le sentez, monseigneur ; c'est que presque tous songent plus à la royauté qu'à l'humanité; vous faites précisément le contraire. Soyez sûr que, si un jour le tumulte des alfaires et la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples et chéri du monde entier. Les philosophes dignes de ce nom voleront dans vos États ; et, comme les artisans célèbres viennent en foule dans le pays où leur art est plus favorisé, les hommes qui pensent viendront entourer votre trône.

L'illustre reine Christine quitta son royaume ])0ur aller chercher les arts; régnez, monseigneur, et que les arts viennent vous chercher.

Tuissiez-vous n'être jamais dégoûté des sciences par les querelles des savants ! Vous voyez, monseigneur, par les choses que vous daignez me mander, qu'ils sont liommes, pour la plupart, comme les courtisans mômes. Ils sont quelquefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, aussi cruels j et toute la dilTérence qui est entre les pestes de

cour et les pestes de Fécole, c'est que ces derniers sont plus ridicules.

Je ne saurais trop remercier Votre Altesse Royale de la bonté qu elle a eue de m' envoyer le petit livre concernant M. Wolff. Je regarde ses idées métaphysiques comme des choses qui font honneur à Tesprit humain. Ce sont des éclairs au milieu d'une nuit profonde ; c'est tout ce qu'on peut espérer, je crois, de la métaphysique. Il n'y a pas d'apparence que les premiers principes des choses soient jamais bien connus. Les souris qui habitent quelques petits trous d'un bâtiment immense ne savent ni si ce bâtiment est éternel, ni quel en est l'architecte, ni pourquoi cet architecte a bâti. Elles tâchent de conserver leur vie, de peupler leurs trous, et de fuir les animaux destructeurs qui les poursuivent. Nous sommes les souris; et le divin architecte qui a bâti cet univers n'a pas encore, que je sache, dit son secret à aucun de nous. Si quelqu'un peut prétendre à deviner juste, c'est M. Wolff. On peut le combattre, mais il faut l'estimer : sa philosophie est bien loin d'être pernicieuse; y a-t-il rien de plus beau et de plus vrai que de dire, comme il fait, que les hommes doivent être justes, quand même ils auraient le malheur d'être athées?

La protection qu'il semble que vous donnez, monseigneur, à ce savant homme, est une preuve de la justesse de votre esprit et de l'humanité de vos sentiments.

Vous avez la bonté, monseigneur, de me promettre de m' envoyer le Traité de Dieu, de Vâme, et du inonde. Quel présent, monseigneur, et quel commerce ! L'héritier d'une monarchie daigne, du sein de son palais, envoyer des instructions à un solitaire? Daignez me faire ce présent, monseigneur ; mon amour extrême pour le vrai est la seule chose qui m'en rende digne. La plupart des princes

craignent d'eulendre la vérité, et ce sera vous qui renseignerez.

A l'égard des vers dont vous me parlez, vous pensez sur cet art aussi sensément que sur tout le reste. Les versqu:' n'apprennent pas aux hommes des vérités neuves et touchantes ne méritent guère d'être lus. Vous sentez qu'il n'y aurait rien de [)lus méprisable que de passer sa vie à renfermer dans des rimes des lieux communs usés, qui ne méritent pas le nom de pensées. S'il y a quelque chose de plus vil, c'est de n'être que poète satirique, et de n'écrire que pour décrier les autres. Ces poètes sont au Parnasse ce que sont dans les écoles ces docteurs qui ne savent que des mots, et qui cabalent contre ceux aui écrivent des choses.

Si la Henriade a pu ne pas déplaire à Votre Altesse Royale, j'en dois rendre grâce à cet amour du vrai, à cette horreur que mon poëme inspire pour les factieux, pour les persécuteurs, pour les superstitieux, pour les tyrans et pour les rebelles. C'est l'ouvrage d'unsihonnête homme ; il devait trouver grâce devant un prince philosophe.

Vous m'ordonnez de vous envoyer mes autres ouvrages; je vous obéirai, monseigneur; vous serez mon juge, et vous me tiendrez lieu du public. Je vous soumettrai ce que j'ai hasardé en philosophie ; vos lumières seront ma récompense : c'est un prix que peu de souverains peuvent donner. Je suis sûr de votre secret; votre vertu doit égaler vos connaissances.

Je regarderais comme un bonheur bien précieux celui de venir faire ma cour à Votre Altesse Royale. On va à Rome pour voir des églises, des tableaux, des ruines et des bas reliefs. Un prince tel que vous mérite bien mieux un voyage ; c'est une rareté plus merveilleuse. Mais l'amitié, qui me retient dans la retraite où je suis, ne me per-

met pas d'en sortir. Vous pensez sans doute, comme Julien, ce grand homme si calomnié, qui disait que les amis doivent toujours être préférés aux rois.

Dans quelque coin du monde que j'achève ma vie, soyez sûr, monseigneur, que je ferai continuellement des vœux pour vous, c'est-à-dire pour le bonheur de tout un peuple. Mon cœur sera au rang de vos sujets; votre gloire me sera toujours chère. Je souhaiterai que vous ressembliez toujours à vous-même, et que les autres rois vous ressemblent. Je suis avec un profond respect, de Votre Altesse Royale, le très-humble, etc.

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