‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 59 sur 157 · Secrétaire de l'Académie des Scienceg. — 3. Saint Jmq · texte numérisé non relu

Secrétaire de l'Académie des Scienceg. — 3. Saint Jmq

DE VOLTAIRR. 133

les Heurs de la jjoi'sie. La voritc est-elle si mallieureiisc qu'elle ne j)uisse soulTiir les ornements? L'arl de \)wn penser, de parler avec éloquence, de sentir vivement, et de s'exprimer de même, serait ii donc l'ennemi de la philosophie? Non, sans doute, ce serait penser en barbare. Malebranclie, dit-on, et Pascal, avaient l'esprit bouclié pour les vers; tant pis pour eux : je les regarde comme des hommes bien formés d'ailleurs, mais qui auraient le malheur de manquer d'un des cinq sens.

Je sais qu'on s'est étonné, et qu'on m'a même fait l'honneur de me haïr, de ce qu'ayant commencé par la poésie, je m'étais ensuite attaché à l'histoire, et que je finissais par la philosophie. Mais, s'il vous plaît, que faisais-je au collège, quand vous aviez la bonté de former mon esprit? Que me faisiez-vous lire et apprendre par cœur à moi et aux autres? des poètes, des historiens, des philosophes. Il est plaisant qu'on n'ose pas exiger de nous dans le monde ce qu'on a exigé dans le collège, et qu'on n'ose pas attendre d'un esprit fait les mêmes choses auxquelles on exerça son enfance.

Je sais fort bien, et je sens encore mieux, que l'esprit de riiomme est très-borné; mais c'est par cette raison-là même qu'il faut tâcher d'étendre les frontières de ce petit État, en combattant contre l'oisiveté et l'ignorance naturelle avec laquelle nous sommes nés. Je n'irai pas un jour faire le plan d'une tragédie et des expériences de physique ; sed omnia tempus habent * ; et, quand j'ai passé trois mois dans les épines mathématiques, je suis fort aise de retrouver des fleurs.

Je trouve même fort mauvais que le P. Castel ait dit, dans un extrait des Éléments de Newton^ que je passais du

f. Ecclésiasttm

frivole au solide. S'il savait ce que c'est que le travail d'une tragédie et d'un poëme épique, si sciret cloniim Dei^^ j\ n'aurait pas lâché cette parole. La Henriade m'a coûté Jix ans; les Éléments de Neioton m'ont coûté six mois, et ce qu'il y a de pis, c'est que la Henriade n'est pas encore faite; j'y travaille encore quand le dieu qui me l'a fait faire m'ordonne de la corriger; car, comme vous savez ;

« Est deus in nobis; agitante calescimus illo'. »

Et, pour prouver que je sacrifie encore aux autels de ce dieu, c'est que M. Thieriot doit vous faire lire une Mérope de ma façon, une tragédie française, où, sans amour, sans le secours de la religion, une mère fournit cinq actes entiers. Je vous prie de m'en dire votre sentiment tout aussi naïvement que vous l'avez dit à Rousseau sur les Aïeux chimériques.

Je sais que non-seulement vous m'aimez, mais que vous aimez la gloire des lettres et celle de votre siècle. Vous êtes bien loin de ressembler à tant d'académiciens, soit de votre tripot, soit de celui des Inscriptions, qui, n'ayant jamais rien produit, sont les mortels ennemis de tout homme de génie et de talent, qui se donneront bien de garde d'avouer que, de leur vivant, la France a eu ur. poëte épique, qui loueront jusqu'à Camoëns pour me rabaisser, et qui, me lisant en secret, affecteront en public de garder le silence sur ce qu'ils estiment malgré eux. Peut-être

« .... Exstinctus amabitur idem^. »

Vous êtes trop au-dessus de ces lâches cabales formées par es esprits médiocres, vous encouragez trop les arts par

1. Saint Jean. — î. Ov., Fasl,, liv. VI., v. 5.— 3. Hor., liv. IT, ép. I, ▼. 14.

VOS excellents préceptes, pour ne pas chérir un homme qui a été formé par eux. Je ne sais pourquoi vous m'appelez pauvre ermite; si vous aviez vu mon ermitage, vous seriez bien loin de me plaindre. Gardez-vous de confondre le tonneau de Diogène avec le palais d'Aristippe. Notre première philosophie est ici de jouir de tous les agréments qu'on peut se procurer. Nous saurions très-bien nous en passer; mais nous savons aussi en faire usage; et peut-être, si vous veniez à Girey, préféreriez-vous la douceur de ce séjour à toutes les infâmes cabales des gens de lettres, au brigandage des journaux, aux jalousies, aux querelles, aux calomnies, qui infestent la littérature. Il y a des têtes couronnées, mon cher abbé, qui ont envoyé dans cet ermitage de Mme du Ghâtelet leurs favoris pour venir Tadmirer, et qui voudraient y venir eux-mêmes; et, si vous y veniez, nous en serions tout aussi ilattés. La visite du sage vaut celle des princes.

Adieu; je ne vous écris point de ma main, je suis malade, je vous embrasse tendrement. Adieu, mon ami el mon maître.

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