‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 61 sur 157 · A M. HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

A M. HELVÉTIUS

A Cirey, ce 4 décembre i738

Mon tros-clicr enfant, pardonnez l'expression, la langue du cœur n'entend pas le cérémonial; jamais vous n'éprouverez tant d'amitié et tant de sévérité : je vous renvoie yoiveÉpîtrc apostillée, comme vous l'avez ordonné. Vous et votre ouvrage vous méritez d'être parfaits. Qui ])eut ne pas s'intéresser à l'un et à l'autre? Mme la marquise du Gliâtelet pense comme moi : elle aime la vérité et la candeur de votre caractère; elle fait un cas infini de votre esprit; elle vous trouve une imagination féconde; votre ouvrage lui paraît plein de diamants brillants; mais qu'il y a loin de tant de talents et de tant de grâces à un ouvrage correct! La nature a tout fait pour vous; ne lui demandez plus rien; demandez tout à l'art; il ne vous manque plus que de travailler avec difti culte. Vingt bons vers en quinze jours sont malaisés à faire; et, depuis nos grands maîtres, dites-moi, qui a fait vingt bons vers alexandrins de suite? Je ne connais personne dont on puisse en citer un pareil nombre. Et \oilà pourquoi tout le monde s'est jeté dans ce misérable style marotique, dans ce style bigarré et grimaçant, où l'on allie monstrueusement le trivial et le sublime, le sérieux et le comique, le langage de Rabelais^ celui de Villon, et celui de nos jours. A la bonne heure, qu'un laid visage se couvre de ce masque. Rien n'est si rare que le beau naturel; c'est un don que vous avez; tirez-en donc, mon cher ami, tout le parti que vous pouvez; il ne tient qu'à vous. Je vous

1. Financier, Mécène et bientôt après rival des poètes et des philosophe» du temps; mort en I77i.

jure que vous serez supérieur en tout ce que vous entreprendrez; mais ne négligez rien. Je vous donne un bon conseil, après vous avoir donné de bien mauvais exemples. Je me suis mis trop tard à corriger mes ouvrages; je passe actuellement les jours et les nuits à réformer la Henriade, OEdipey Brutus^ et tout co que j'ai jamais fait. N'attendez pas comme moi;

« Si noies sanus, curres hydropicus . •• »

Je songe à guérir mes maladies; mais vous, prévenez celles qui peuvent vous attaquer. Puisque vous chantez Vétude avec tant d'esprit et de courage, ayez aussi le courage de limer cette production vingt fois; renvoyez-la-moi, et que je vous la renvoie encore. La gloire, en ce métier-ci, est comme le royaume des cieux, et violenti rapiunt illud. Que je sois donc votre directeur pour ce royaume des belles-lettres; vous êtes une belle âme à diriger. Continuez dans le bon chemin, tiavaillez; je veux que vous fassiez aux belles-lettres et à la France un honneur immortel. Plutus ne doit être que le valet de chambre d'Apollon; le tarif est bientôt connu, mais une épître en vers est un terrible ouvrage. Je défie vos quarante fermiers généraux de le faire. Adieu; je vous embrasse tendrement; je vous aime comme on aime son fils. Mme du Ghâtelet vous fait les compliments les plus vrais; elle vous écrira, elle vous remercie.

Allons, qu'un ouvrage qui lui est adressé soit digne de vous et d'elle. Vous m'avez fait trop d'honneur dans cet ouvrage, et cependant je vous rends la vie bien dure. Adieu; je vous souhaite la bonne année. Aimez toujours les arts et Cirey.

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