A M. DE LA NOUE
A Cirey, le 3 avril 1739.
Votre belle tragédie^, monsieur, est arrivée à Girey, comme les Maupertuis et les Bernouilli en partaient. Les grandes vérités nous quittent; mais à leur place les grands sentiments et de très-beaux vers, qui valent bien des vérités, nous arrivent.
Mme la marquise du Châtelet a lu votre ouvrage avec autant de plaisir que le public Ta vu. Je joins mon suffrage au sien, quoiqu'il soit d'un bien moindre poids, et j'y ajoute mes remerciments du plaisir que vous me faites, et de la confiance que vous voulez bien avoir en moi.
Je crois que vous êtes le premier parmi les modernes qui ayez été à la fois acteur et auteur tragique ; car celui qui àonnsi Hercule sous son nom n'en était pas l'auteur; d'ailleurs cet Hercule est comme s'il n'avait point été.
Ce double mérite n'a guère été connu que chez les anciens Grecs, chez cette nation heureuse de qui nous tenons tous les arts, qui savait récompenser et honorer tous les talents, et que nous n'estimons et n'imitons pas assez.
Je vous avoue, monsieur, que je sens un plaisir incroyable quand je vois des vers de génie, des vers nobles, pleins d'harmonie et de pensées; c'est un plaisir rare, mais je viens de le goûter avec transport.
« Tranquille maintenant, Tamour qui le séduit « Suspend son caractère^ et ne l'a point détruit.
a Sur les plus turbulents j'ai versé les faveurs;
1. Jean Sauvé, dit La Noue, acteur et poète dramatique, auteur de la Coquette corrigée, etc.